Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 09 février 2026
San Juan – Il ne fallait pas grand-chose pour réveiller une colère contenue depuis plus d’un siècle, mais les 13 minutes de la performance de Bad Bunny au Super Bowl LX ont fait éclater au grand jour ce que tout Portoricain sait déjà : Porto Rico est à la fois Américain et pas Américain. Et cela fait mal.
Dimanche 8 février 2026, alors que les projecteurs du monde entier braquaient leurs yeux sur Levi’s Stadium en Californie, c’est une autre scène qui a capté l’attention de millions de Boricuas : la scène intérieure du cœur de Porto Rico. Là où la musique de Bad Bunny, chantée presque entièrement en espagnol, n’a pas seulement résonné comme un spectacle de mi-temps, mais comme une déclaration d’identité.
Porto Rico : l’« État libre associé » que Washington n’a jamais libéré
La relation entre Porto Rico et les États-Unis n’est pas un conte de fées progressiste. Depuis que l’île a été cédée par l’Espagne à Washington après la guerre hispano-américaine en 1898, Porto Rico vit dans une forme étrange d’appartenance : citoyens américains, mais sans voix dans le système politique qui régit leurs vies.
Les Portoricains sont des citoyens des États-Unis depuis l’adoption du Jones-Shafroth Act de 1917, mais ce statut est fragile : obtenu par une loi ordinaire du Congrès, il reste réversible. Ils ne votent pas au scrutin présidentiel, ne disposent d’aucun représentant avec droit de vote à la Chambre et ne contrôlent pas ce qui se décide à Washington.
Pendant plus de cent ans, cette relation s’est jouée entre assistance fédérale intermittente et décisions prises pour Porto Rico plutôt que par Porto Rico. Du fiasco du secours après l’ouragan Maria aux débats sans fin sur le statut politique — État à part entière, indépendance ou maintien du “commonwealth” — Washington a maintenu l’île dans une zone de quasi-colonie.
Bad Bunny : du reggaetón au cri politique
Alors que le monde regardait des yards et des touchdowns, les jeunes, les vieux, les rues de San Juan et les diasporas à Miami et New York ont vécu un moment de révélation collective. La performance de Bad Bunny n’a pas été seulement un concert ; elle a été un écho de l’histoire portoricaine : fierté, oubli, diaspora, langue et insécurité politique.
Pour beaucoup, c’était 13 minutes de fierté boricua dans un événement dominé par une culture américaine qui, souvent, refuse d’assumer pleinement la richesse latine dans son tissu national.
Le Journal de Montréal
Mais pour d’autres — parmi lesquels des figures politiques et commentateurs conservateurs aux États-Unis — la présence de Bad Bunny fut un affront. L’ancien président Donald Trump n’a pas mâché ses mots, qualifiant le spectacle de « terrible ».
Dans cette controverse — entre critiques et célébrations — ce qui ressort n’est pas seulement le rejet ou l’adhésion musicale, mais la question de savoir quels Américains sont vraiment inclus dans le récit national américain.
Un spectacle comme métaphore
Bad Bunny, en levant le drapeau portoricain sur cette scène mondiale, a poussé à la fois les applaudissements et les débats politiques. Il a montré que l’Amérique n’est pas qu’une géographie politique, mais une coalition de cultures, de langues et de mémoires souvent oubliées par Washington.
Porto Rico continue d’être ce territoire sans État complet, une enclave américaine dans les Caraïbes, riche de sa culture mais souvent ignorée par sa métropole politique. La présence de Bad Bunny dans l’un des événements les plus suivis de la planète n’est ni un hasard, ni un simple happening musical : c’est une déclaration d’existence.
Au-delà du spectacle : la vérité nue
Et si, au final, ce n’était pas seulement une chanson ou un drapeau, mais l’expression d’une histoire plus large ? Une histoire qui dit que Porto Rico, malgré ses citoyens américains, reste invisible dans les décisions fondamentales qui gouvernent leurs vies. Un territoire fièrement portoricain, mais politiquement attaché à une nation qui peine encore à reconnaître ce qu’elle doit à ceux qu’elle appelle « Américains ».
Bad Bunny ne changera peut-être pas demain l’issue des débats constitutionnels à Washington. Mais il a fait quelque chose que des décennies de discours politiques ne sont pas parvenus à faire : porter la voix de Porto Rico sur la scène la plus regardée du monde, et rappeler que même dans la plus grande arène américaine, il y a encore des guerres d’identité à mener.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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