Rien ne se perd, tout se reconditionne

« Quand elles ont participé, dans la violence, à la libération nationale, les masses ne permettent à personne de se présenter en “libérateur”. » — Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (Éditions Maspero, 1961), chapitre « De la violence », p. ~70 (édition de référence).
Après les missions humanitaires de l’ONU, les scandales de la MINUSTAH et la normalisation de l’humiliation, voici venue l’ère du pilotage régional par connexion Internet sous supervision américaine. Le vendredi 30 janvier 2026, le Groupe des Éminentes Personnalités (GEP) de la CARICOM, a organisé une visioconférence sur Haïti, convoquant quelques acteurs locaux soigneusement sélectionnés pour servir de façade. Désormais, la crise haïtienne s’inscrit dans la modernité de la gouvernance à distance. Souveraineté et dignité nationale sont mises en sourdine. Les masses, anesthésiées par les discours de compassion internationale, privées de toute perspective de changement, assistent impuissantes au recyclage du désastre.
La CARICOM est assignée au rôle de facilitateur, médiateur bienveillant, appelée à baliser les limites et apaiser un pays jugé incapable de se gouverner seul. Pourtant, la majorité de leurs États membres sont économiquement, financièrement et sécuritairement arrimés aux États-Unis. Aide publique, accords commerciaux, coopération militaire, régimes de visas, sanctions et financements multilatéraux concourent à faire de Washington l’horizon indépassable de leur politique étrangère et les conduisent à appliquer la ligne stratégique définie par le maître.
Cette subordination rabaisse l’institution au rang de paravent régional obéissant. Elle sert à masquer la délégation de la gestion d’Haïti par Washington, sans exposition ni responsabilité politique directe. Elle s’installe dans une fonction de sous-traitance géopolitique, offrant un visage familier à une stratégie de domination immuable, qui ne dévie jamais de sa trajectoire.
- Instrumentalisation américaine et relais locaux
L’instabilité volontairement entretenue en Haïti par Washington, à travers son ambassade, fournit le prétexte aux sanctions ciblées, pressions diplomatiques, accords imposés et désignation des interlocuteurs. Dans ce contexte, la question de la violence y occupe une place centrale, la prolifération des groupes armés, la gangstérisation du territoire et la fragmentation sociale sont tolérées et instrumentalisées. Tout ceci, pour empêcher l’émergence d’un pouvoir politique unifié et souverain.
À cette stratégie s’ajoute une violence plus silencieuse mais tout aussi destructrice, incarnée par les politiques économiques imposées de l’extérieur. Les accords léonins avec les institutions financières internationales (IFI), présentés au nom de la réforme et de la bonne gouvernance, ont méthodiquement détruit l’État et désarticulé l’économie nationale. L’application des politiques néolibérales a livré le pays aux logiques de rente, de dépendance et de prédation. L’instrumentalisation se déploie pleinement : la réunion organisée sous l’égide de la CARICOM s’inscrit dans la continuité de la prolongation du désastre.
Un dispositif de domination de cette ampleur ne saurait se maintenir sans relais internes. Pour y parvenir, l’appui de courroies de transmission locales et la complicité d’élites consentantes sont indispensables. De fait, la crise actuelle repose sur un réseau dense d’acteurs nationaux que la communauté internationale continue de recycler malgré leur discrédit massif auprès de la population. Le personnel politique constitue le maillon le plus visible de cette chaîne. Il regroupe des partis dépourvus de base sociale réelle, des dirigeants privés de légitimité électorale et des figures usées par des décennies de compromissions, d’échecs, de courbettes, jusqu’aux crimes. Pourtant, l’ambassade américaine et sa communauté internationale s’acharnent à les imposer comme des acteurs incontournables, chargés de légitimer l’inacceptable.
Le secteur des affaires, bras haïtien du capital mondialisé, s’est historiquement construit sur la dépendance, l’importation, la captation des marchés publics et la protection étrangère. Pour cette oligarchie, toute perspective de souveraineté économique apparaît comme une menace, et le chaos devient un terrain d’exploitation. Aussi longtemps que l’État demeure faible, fragmenté et discrédité, les rentes prospèrent, les monopoles se consolident et les responsabilités s’évaporent. La stabilité redoutée demeure celle qui abolirait ces privilèges.
La société civile, longtemps glorifiée pour son rôle de dernier recours moral, reste professionnalisée, fragmentée et assujettie aux financements extérieurs. Ses organisations ont été progressivement transformées en sous-traitance humanitaire et politique, gérant les symptômes du système et rédigeant des rapports. La radicalité y est jugée suspecte, la souveraineté reléguée au rang d’archaïsme, et toute tentative de rupture qualifiée d’irresponsable. Cette société civile domestiquée reste plus utile qu’un peuple organisé, car elle occupe le terrain sans jamais menacer l’ordre établi.
Pour ces acteurs et leurs partenaires étrangers, toute irruption du peuple, en qualité de sujet politique réel, représente un risque majeur. C’est pourquoi les processus dits inclusifs demeurent en réalité sous contrôle strict. La démocratie se réduit à un exercice de sélection, un mécanisme de conservation et une entreprise d’étouffement, où les forces collaborationnistes forment le pilier central. Sans elles, la visioconférence ne tiendrait pas, le plan n’aboutirait pas et aucune tutelle ne pourrait durer.
- Abrutissement des masses et fabrication du vide
On invoque sans cesse la passivité du peuple haïtien, sa prétendue résignation et son incapacité à s’organiser durablement. Cette lecture paresseuse protège avant tout les véritables responsables. L’abrutissement politique des masses constitue l’un des piliers les plus efficaces de la gouvernance du chaos. La première arme utilisée pour parvenir à cet état est l’urgence permanente : faim, insécurité, déplacements forcés, chômage massif, enlèvements contre rançon, vols, viols et massacres. Lorsqu’une population lutte quotidiennement pour sa survie, toute projection politique reste un luxe. L’humanitaire, omniprésent et omnipotent, supplante le politique, transformant la misère en un véritable outil de gouvernement. Un peuple privé de son histoire, de sa mémoire et de sa boussole se laisse ainsi contrôler sans résistance.
Les médias jouent un rôle central dans ce processus, saturant l’espace de faits divers, mettant sans répit la violence en scène et personnalisant à outrance la crise, ce qui transforme la situation politique en spectacle oppressant. La réflexion est étouffée par l’émotion, la colère et l’indignation canalisées vers des boucs émissaires immédiats plutôt que vers les structures de domination. Toute analyse qui dépasse les cadres acceptables est immédiatement taxée d’extrémisme, d’irresponsabilité ou de radicalisme. La répétition constante qu’aucune alternative n’est possible finit par ancrer la résignation dans les comportements quotidiens.
Il serait réducteur, et profondément faux, d’assimiler le peuple à une masse amorphe. Des résistances existent, diffuses et fragmentées, souvent héroïques, mais elles restent isolées, dépourvues de relais politiques et constamment réprimées ou récupérées. Le véritable problème réside dans l’absence d’un cadre collectif capable de transformer cette conscience en force historique. Ceux qui tirent profit du chaos savent qu’un peuple politisé, structuré et conscient représenterait une rupture insupportable. La crise haïtienne ne pourra être surmontée que lorsque les masses retrouveront ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être : un sujet politique central.
Aucune de ces discussions téléguidées ne s’intéresse sérieusement à l’économie, à la souveraineté alimentaire, à la reconstruction productive, au développement industriel adapté ou à la protection du marché national. Le débat est verrouillé, au service d’intérêts étrangers, et non du pays. Les politiques imposées par les IFI continuent de servir de cadre intangible, malgré leur responsabilité directe dans l’appauvrissement du pays. À la place d’un véritable projet de relèvement national, se succèdent des gouvernements provisoires à répétition, des accords politiques dépourvus d’ancrage populaire et des calendriers électoraux totalement déconnectés de la réalité sécuritaire.
Parallèlement, l’établissement d’un État haïtien fort, doté d’institutions légitimes, d’une économie orientée vers la production nationale et d’un contrôle effectif de son territoire, resterait incompatible avec la gouvernance du chaos. Le plus révélateur demeure l’effacement de la question de la dignité nationale et de sa réaffirmation politique. La souveraineté est remplacée par la coopération, la coordination et l’intervention de la communauté internationale, qui diluent la responsabilité et masquent la subordination. Le pays reste prisonnier de solutions importées, de médiations extérieures et de compromis sans lendemain.
- Bénéficiaires du désastre
À l’extérieur, la crise haïtienne agit en véritable dispositif de contrôle à faible coût. Les États-Unis gèrent Haïti à la manière d’une zone tampon, un laboratoire de gouvernance dégradée où l’essentiel est d’éviter toute contagion politique ou migratoire incontrôlée. Le système international de l’aide, comprenant ONG, agences, consultants, experts et missions temporaires, tire grandement profit de cette situation. Une économie entière prospère sur la crise haïtienne, et plus le désastre dure, plus les financements se renouvellent, les rapports s’empilent et les carrières se construisent. Paradoxalement, sortir de la crise risquerait de déstabiliser cet écosystème parfaitement installé.
À l’intérieur, les élites mafieuses exploitent l’effondrement à leur avantage. L’absence de règles claires, la confusion institutionnelle et la faiblesse de l’État permettent toutes les prédations. Les détournements passent inaperçus, les responsabilités restent introuvables, et les crimes politiques se banalisent, derrière lesquels se consolident des fortunes, des monopoles et des positions de pouvoir. Les groupes armés s’inscrivent dans cette économie du désastre et prospèrent sur le vide institutionnel, l’abandon des territoires et la circulation incontrôlée des armes. L’existence prolongée de ces symptômes violents du système justifie de nouvelles ingérences et solutions sécuritaires, qui alimentent le cycle de peur et de dépendance.
Enfin, la continuité du désastre profite à tous ceux qui redoutent un sursaut populaire. Un peuple fragmenté, épuisé et désorganisé présente un moindre risque qu’un peuple debout, politisé et porteur d’un projet collectif. Le chaos désarme politiquement bien plus sûrement que n’importe quelle répression ouverte. La crise haïtienne fonctionne comme un système asymétrique de gains et de pertes, que le langage technocratique et humanitaire contribue à occulter.
- Gouverner Haïti sans le peuple
Les élites et la communauté internationale, en roue libre sur le pays, imposent un constat désormais impossible à contourner. Haïti est dirigée en ignorant les Haïtiens et souvent contre eux, prétendument pour leur salut. Les décisions essentielles et les arbitrages se prennent ailleurs, les acteurs locaux convoqués servent d’alibi à une gouvernance qui a renoncé à toute légitimité populaire. La CARICOM fait le décor, le GEP cautionne, les chancelleries occidentales dictent la stratégie, et les acteurs nationaux recyclés mettent tout en œuvre.
Privé de direction historique, à force de transitions sans fin, de dialogues sans peuple et de solutions importées, l’idée même de rupture dans le pays a été disqualifiée. L’histoire haïtienne enseigne pourtant une leçon : les grandes avancées n’ont jamais résulté de la bienveillance internationale ni des compromis d’élites, mais de ruptures radicales portées par les masses. À chaque reprise du peuple comme sujet politique, l’ordre colonial, puis néocolonial, vacillait. Aujourd’hui, c’est ce souvenir que l’on cherche à anéantir.
Comprendre cette leçon historique est indispensable pour admettre qu’aucune solution imposée d’en haut ne produira la rupture attendue. Elle ne surgira ni d’une visioconférence diplomatique, ni d’un arrangement de couloirs destiné à remplacer une « TiSentaniz » par une autre, encore moins d’un calendrier électoral bricolé sous tutelle étrangère. Elle naîtra de la réappropriation de l’histoire en force d’action et de la reconquête de la mémoire comme arme politique, ainsi que du renversement du système par l’organisation minutieuse d’une insurrection populaire. Elle se poursuivra par l’instauration patiente et rigoureuse d’un projet national haïtien porté par les masses elles-mêmes.
Grand Pré, Quartier Morin, 30 janvier 2026
Hugue CÉLESTIN
Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

