26 janvier 2026
Dix-septième extrait, chapitre XV de L’inconnu de Mer Frappée
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Dix-septième extrait, chapitre XV de L’inconnu de Mer Frappée

L’inconnu de Mer frappée

Robert Lodimus

Chapitre XV

L’ADIEU

« Le combat n’a pas cessé, car il y a encore des combattants. Il ne pourra réellement prendre fin qu’avec la victoire du Bien sur le Mal. »

                                                                                (Robert Lodimus)

     Je me souviens toujours des paroles de Montaigne que j’ai déjà rapportées dans un chapitre précédent et que je paraphrase ici: « Dieu a donné aux humains accès aux connaissances pour les tourmenter. » La connaissance détient pour chacun de nous le fardeau de la preuve. Elle accuse. Elle culpabilise. Elle représente le ministère public au tribunal de l’histoire par devant lequel nous sommes appelés à répondre de tous nos actes : bravoure, héroïsme, grandeur d’âme, lâcheté, indignité, cruauté, cynisme… L’histoire nous acquittera, comme elle l’aura fait pour Fidel Castro; ou nous sanctionnera, comme Benito Mussolini, Adolphe Hitler et même, dans un certain sens, Joseph Staline… En situation de connaissance de cause, l’immobilisme, le résignationnisme, l’indifférence, l’insouciance… deviennent inexcusables. Punissables. La Cour a le pouvoir de condamner un individu pour « non assistance à une personne en danger », et cela, sans qu’il soit reconnu et déclaré l’auteur du crime. Nous sommes les témoins oculaires et auriculaires de cette galère de désespérance qu’est devenue la terre, nous avons la responsabilité de nous élever soit en Jean de La Bruyère, Jacques-Bénigne Bossuet, John Steinbeck, soit en Jeanne d’Arc, Toussaint Louverture, Miguel Hidalgo, pour dénoncer ou tenter de stopper l’horreur gangréneuse… Je me suis dit un jour : « Lorsque le tyran François Duvalier sera happé par la gueule justicière de la mort, y aura-t-il un Isocrate, un Jean Chrysostome ou un Libanius, pour aller rappeler à l’assistance qui sera composée probablement de parents ignobles, d’amis crapuleux, de collaborateurs sans pudeur, de valets sans scrupule, les crimes et les monstruosités du « souhaité disparu » ? Leur apprendre comme Massillon devant le cercueil de Louis le Grand : « Dieu seul est grand, mes frères ! » Ce Dieu que François-René de Chateaubriand défend si bien dans « Le Génie du christianisme ». 

     Après une nuit tourmentée, j’ai pris la direction de Mer Frappée avant même que le soleil se soit tiré de son lit. J’ai longé tout droit la rue Lamarre jusqu’à Carénage où s’alignaient les bicoques en bois et en tôle attaquée par la rouillure, et qui se dressaient comme les murailles de Chine devant le littoral. Je suis passé non loin de trois vieilles embarcations à voiles mises en carène sur le sable de plage, épais et sale, dont l’une avec une inscription loufoque, formée de lettres handicapées : « Le solèj éclère pou touss (Le soleil luit pour tous). » J’ai pensé un moment : « Et si ce n’était pas vrai, car il y a beaucoup de claquedents, de misérables, de loqueteux qui marchent sous le soleil, mais qui demeurent dans la noirceur. » Les rayons du soleil éclairent leurs corps, mais pas leurs âmes. Leurs esprits restent captifs, emprisonnés dans les ténèbres de l’ignorance, de la dèche, de l’indigence et de l’abaissement. Les odeurs du goudron et du mastic m’incommodaient les narines. J’ai précipité le pas. J’ai entendu des coups de marteau, des voix d’hommes qui parlaient, sans clairement distinguer le bâtiment duquel les bruits provenaient. J’ai marché encore quarante minutes, traversant les digues en terre salée, et zigzaguant au milieu des bassins de sel marin, avant d’arriver à l’emplacement où je campais… Je voulais reprendre la conversation là où je l’avais laissée la veille avec l’étranger. La vérité, c’est que je ne pouvais plus me passer de ses connaissances approfondies sur le monde, sur les êtres et sur les choses. Sa voix de baryton me hantait dans mon sommeil. Ce jeune adulte était parvenu, en un court laps de temps, à me révéler l’humanité dans sa beauté et dans sa laideur. Et tout en y réfléchissant en profondeur, l’idée d’être acteur plutôt que spectateur amorphe commençait petit à petit à bourgeonner dans mon esprit… L’inconnu n’avait pas manqué pas à sa promesse. Il m’attendait à l’endroit indiqué, sous l’un des arbres qui jouxtaient la clairière et qui offraient quelques minutes de repos bien mérités aux saliniers. Il m’accueillait avec un sourire qui se montrait à la fois calme et contrarié. En me rapprochant de lui, je réussissais à me libérer du filet de mes réflexions de solitude suicidaire, de désespérance fataliste… Tout le long du trajet, je remontais dans ma mémoire le chemin de mes années d’existence dans un pays qui en comptait à l’époque cent soixante-quatre, et qui traînait encore inlassablement sur la piste d’envol comme un vieil aéronef en panne d’essence. Décollage compliqué. Difficile. Presque impossible. Cependant, et fait étonnant, lorsque l’inconnu évoquait et abordait le devenir de la nation de Suzanne ou Sanite Bélair, il affichait carrément un optimisme béat. Il avait, peut-être, raison. Car « lutter » n’est point stérile. S’il y a un « Diable » pour les « méchants », il y a aussi un « Dieu » pour les « bons ». Malgré la tempête politique, l’embarcation de la résistance populaire ne coulera pas. L’inconnu de Mer Frappée demeurait confiant. Restait sûr de lui-même. Ne flanchait pas dans le doute, contrairement à l’Apôtre Pierre. 

     – Je reste convaincu que le « peuple » haïtien ne succombera pas sous la folie et la méchanceté de l’oligarchie prédatrice: ces lucifériens qui s’allient aux faucons du néocolonialisme pour détruire le rêve de la nation. L’histoire, par la force des choses, sur la Place des Martyrs et des Héros, lui a fixé un nouveau rendez-vous qu’il ne doit pas manquer… Que tout cela soit clair entre nous, les principes que nous défendons dans nos différents échanges dépassent les arguments développés par Montesquieu dans son fameux réquisitoire en défaveur « De l’Esclavage des Nègres », paru dans son ouvrage « De l’Esprit des Lois ». Le problème épineux du « mal vivre » ne peut pas être réduit à une situation conflictuelle introduite par des préjugés sur la couleur, la race et la religion. Je vais vous réciter quelques passages du texte que le grand penseur politique, essayiste, romancier, Jacques Roumain, a écrit en 1934 à ce sujet. Son texte, je le sais par cœur : 

     « Le préjugé de couleur est une réalité qu’il est vain de vouloir escamoter. Et c’est du jésuitisme que de paraître le considérer comme un problème d’ordre moral. 

     Le préjugé de couleur est l’expression sentimentale de l’opposition des classes, de la lutte des classes : la réaction psychologique d’un fait historique et économique : L’exploitation sans fin des masses haïtiennes par la bourgeoisie. 

     Il est symptomatique de constater au moment où la misère des ouvriers et des paysans sont à son comble, que la prolétarisation de la petite bourgeoisie se poursuit à un rythme accéléré, le réveil de cette plus que séculaire question. 

     Le Parti Communiste Haïtien considère le problème du préjugé de couleur comme étant d’une importance exceptionnelle, parce qu’il est le masque sous lequel politiciens noirs et politiciens mulâtres voudraient escamoter la lutte des classes. 

     (…)Un bourgeois noir ne vaut pas mieux qu’un bourgeois mulâtre ou blanc…»  

     « – Ma position est loin de soulever la poussière de l’ambigüité. La pauvreté, la misère n’épargne aucune « race », pour évoquer la thèse du « monogénisme » de l’anthropologue haïtien, Anténor Firmin. On compte les démunis aussi bien en Afrique qu’en Amérique du Nord, en Asie aussi bien qu’en Europe et Océanie. Jacques Roumain voulait nous mettre en garde contre toutes les manœuvres habiles qui tendent à déplacer le problème de son axe principal pour semer entre les individus, entre les peuples…, la zizanie, la confusion, la division, la haine, coupant ainsi entre eux tous les liens de solidarité qui soient capables de les conduire à l’affranchissement et de provoquer l’abattement du système impérialiste. Gustave Flaubert, dans « Madame Bovary », fait dire au curé de la vieille chapelle à un jeune homme qui venait de se faire amputer d’une jambe: «C’est une épreuve que le Seigneur t’envoie Hyppolite, il faut te réjouir de ton mal … » Le fléau de la privation est un crime. Non pas une épreuve. C’est la philosophie occidentale qui nous a inculqué cette méthode de résignationnisme, cette pratique d’autoculpabilisation. Les pauvres, disent les néocolons, sont responsables de ce qui leur arrive. Ils méritent leurs malheurs. Ainsi, la souffrance est pour les misérables un purgatoire. La terre devient un lieu d’expiation qui ouvre le paradis du Seigneur à l’indigence humaine. Le « consciencisme » de Kwame Nkruma est devenu un outil philosophique important pour la décolonisation des esprits faibles, serviles et ignorants.

     – Qui est Montesquieu? Vous parlez souvent de lui… 

     – C’est le philosophe français qui a vécu de 1689 à 1755, et qui a brillamment établi les principes de fonctionnement politique de la démocratie. Il a expliqué le danger de la concentration des pouvoirs entre les mains d’un individu. Pour éviter des excès et des abus, il propose de les séparer, de les autonomiser, de les « indépendantiser ». J’ai utilisé un néologisme. On peut dire que les théories de Montesquieu sont reprises et adoptées par la majorité des États du monde qui fonctionnent avec l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire. Montesquieu a aussi élaboré sur trois types d’États : monarchisme, républicanisme et despotisme. Le gouvernement monarchique est dirigé par un seul souverain, mais avec des lois établies. Le républicain, communément appelé la démocratie, du fait qu’il est réglementé par un système de vote au suffrage direct ou indirect. Le peuple vote ses représentants au Parlement et ses dirigeants au niveau de la présidence. Le despotisme, en fait, c’est la dictature politique. L’individu détient tous les pouvoirs et dirigent selon ses caprices, utilisant la répression, la force excessive pour imposer la crainte et obtenir la soumission. Étant donné votre jeune âge, tout cela peut paraître un peu compliqué. 

     – Le gouvernement despotique, c’est comme celui qui existe dans notre pays depuis 1957. Personne ne peut s’exprimer librement. Certaines lectures sont censurées. Il y a même des adolescents qui sont gardés en prison, battus, fusillés et leurs cadavres laissés en pâture aux animaux sauvages des forêts. 

     – C’est tout à fait comme vous le dites. Nous pouvons prendre aussi l’exemple de Francisco Franco en Espagne appelé Caudillo de l’España por la Gracia de Dios : le Guide de l’Espagne par la grâce de Dieu. Depuis 1939, le dictateur dirige les Espagnols d’une main de fer, faisant exécuter nombre de citoyens qui se sont rebellés contre son régime arbitraire, autoritaire… Si le peuple n’arrive pas à se débarrasser de ces tyrans, nous espérons que la maladie s’en chargera elle-même, sans pitié. Hitler et Mussolini sont emportés par la guerre, mais lui, Franco, il résiste encore à l’usure du temps. 

     – Comment parvenir à réorganiser l’État pour qu’il soit capable de soulager les souffrances des appauvris ? Il doit exister encore des personnalités honnêtes en Haïti. Des gens qui cultivent des valeurs morales, qui souhaitent le bien-être de leurs semblables, qui veulent contribuer au développement de leur pays, qui rêvent de mettre les richesses naturelles à la disposition de tout le monde… Comment y arriver ? 

     – Tout d’abord, quelle devrait être la nature de cet État qui serait en charge d’une mission si délicate ? On ne peut pas y répondre sans avoir recours aux outils indispensables des théories politiques qui permettent de cerner les aspects fondamentaux du problème au moyen d’une approche cartésienne, ce qui signifie avec une efficacité méthodique : description, explication, prédiction. Pour la description, nous n’avons pas besoin de nous y attarder. Nous en avons parlé durant toutes nos conversations à cet endroit où nous nous trouvons en ce moment, et qu’on dénomme Mer Frappée. Haïti est en panne de développement humain depuis l’accouchement de son « État » par césarienne. Sa population, composée d’une forte majorité paysanne, est toujours maintenue dans des conditions socioéconomiques qui renvoient aux époques tribales. Aux époques de l’homme des cavernes. À l’âge des pierres. Le progrès social, économique et culturel passe par les engrenages de l’éducation des enfants et des adultes à un niveau fonctionnel. Le manque d’instruction, l’inaccessibilité aux plateformes des connaissances relatives aux technologies modernes de pointe, cela veut dire dans les domaines techniques névralgiques, l’infertilité, la stérilité en matière d’inventions scientifiques, nous valent le retard difficile voire impossible à rattraper sur les autres parties du globe. Comment expliquer la situation ? Il faut remonter à l’origine de la fondation de la patrie haïtienne… 

     – Et peut-être même avant, si l’on tient compte du climat de discorde et de contradictions dans lequel la révolte des esclaves a évolué tout le long des 18e et 19e siècles. Trahison, division, intrigue, la lutte a dû traverser toutes ces zones de turbulences pour parvenir au résultat de triomphe célébré le 1er janvier 1804 dans la ville des Gonaïves. 

     – Tu as bien raison… Mais il ne s’agit pas de l’unique explication. Depuis le sacre de l’Empereur, assassiné peu de temps après, les masses haïtiennes sont-elles vraiment parvenues à sortir de l’esclavage ? Je vous réponds tout de suite « Non ». Elles ont tout bonnement changé de « servitude ». Les Blancs ne sont plus les maîtres visibles. Ils sont soit assistés, soit remplacés par des Noirs et des Mulâtres qui se considèrent comme étant les héritiers légitimes des biens et des richesses des anciens colons. Dessalines a voulu résoudre le problème, mais il n’a pas eu le temps. Le 17 octobre 1806, deux ans après la proclamation de l’indépendance, il avait rendez-vous, sans le savoir, avec « ses assassins » à Pont-Rouge. Les anciennes puissances tutrices ont tout fait pour saboter la réussite de la « révolution » des esclaves de Saint- Domingue, en semant la haine et la division parmi nous. Elles savent très bien que l’union des citoyens constitue la charpente de leurs forces. Seule l’union de celles et de ceux qui se ressemblent, qui vivent les mêmes problèmes, qui héritent des mêmes détresses, qui partagent les mêmes craintes, qui réprouvent les mêmes sentiments de  l’avenir incertain, seule l’union de ces gens-là peut provoquer l’éclosion du «changement ». Alors, les néocolons permettent aux uns, – la minorité – de s’enrichir, et condamnent les autres – la majorité – à la pauvreté, à la misère, à la honte existentielle. Manger, dans notre pays, est devenu un acte qui procure un sentiment de culpabilité. Il provoque la gêne, suscite de l’embarras… Depuis sa fondation historique, l’État haïtien ne cesse de lutter pour sa survie. Il est jusqu’à présent menacé, méprisé par les pays impérialistes qui font tout ce qu’ils peuvent pour le noyer dans les courants de la faillite globale. Ce pays est encore jeune; pourtant il présente les traits d’un individu exposé au phénomène précoce de la sénescence… 

     – Qu’est-ce que cela veut dire : phénomène précoce de la sénescence ? 

     – Parfois, on rencontre des gens qui paraissent plus vieux que leur âge réel. Ils ont le visage blêmi, ridé, à cause de la misère. Il s’agit d’un cas de vieillissement précoce. Haïti me laisse la même impression. 

     Mon « Aristote » a réfléchi un moment, le temps d’observer une courte pause qui lui a permis sans doute de se raccrocher au fil de ses idées. Pour lui, et sans aucun doute, le cas de la République d’Haïti est compliqué. C’est un combat que les patriotes mènent sur plusieurs fronts contre des ennemis visibles et invisibles de l’intérieur et de l’extérieur. J’ai pu le comprendre facilement… L’inconnu a poursuivi la conversation avec une voix marquée par une tonalité grave et solennelle. Il gardait le dos tourné à la mer et la main gauche dans une poche avant de son pantalon jeans bleu, retenu en place par une ceinture en cuir assez large et épaisse de couleur brun foncé. 

     – Mon ami, a-t-il enchaîné, c’est le cynisme, le racisme, l’égoïsme, la vénalité, la cupidité, la méchanceté, l’avarice…, c’est tout cela qui a conduit l’univers à ce niveau de bassesse et de déclin. Et j’ajouterai encore ceci : c’est la « lâcheté » qui l’y a maintenu; qui l’y maintient… 

     – Vous dites « lâcheté »? Mais comment « lâcheté » ? 

     – Je m’attendais à votre question… J’aurais pu ajouter aussi la « sagesse ». La « sagesse » au sens socratique : se laisser faire sans se défendre, dans le but de soulever, chez le boucher, un tout petit regain de remords et une prise minimale de conscience. Seulement, vous oubliez ceci : votre bourreau n’a pas d’état d’âme. Il n’est pas exercé à la pitié. Comme pour Gérard, dans le film de Costa Gavras, L’Aveu, vous êtes un numéro, rien d’autre qu’un numéro que l’on presse comme un citron pour obtenir le jus du délire et de l’aliénation. Votre seul salut, c’est de résister, c’est de vous battre. Il vaut mieux finir comme le « Lion du désert » plutôt comme le « bélier de l’étable » qui accepte le sort de se faire égorger à l’abattoir la tête baissée, allant même jusqu’à oublier l’existence de ses deux cornes. Naissance, vie et mort sont liées à jamais. Celui qui nait ne peut plus échapper à son destin qui est de « vivre » et de « mourir ». Qu’importe la durée de vie ? Trente secondes ? Cent ans ? Aucune importance. L’être humain ne lutte pas pour ne pas mourir, mais pour rester en vie plus longtemps. Et pour rester en vie plus longtemps, il y a plusieurs facteurs qui entrent en ligne de compte. Les besoins essentiels en font partie : se loger, manger, boire, dormir, s’amuser, s’habiller, s’instruire… C’est ce que l’existentialisme sartrien, entre naître et mourir, qualifie d’espace de « liberté absolue ». 

     – Vous utilisez beaucoup de métaphores. Pardonnez mon ignorance, si je me vois toujours obligé de vous demander des éclaircissements. Le « Lion du désert», cela représente quoi, exactement? 

     – Ne vous en faites pas, j’admire votre curiosité. Pendant la première moitié de notre siècle, en 1921, ou peut-être en 1922, si ma mémoire ne me joue pas des tours, les Italiens ont envahi et occupé la Libye. Les populations du désert, les Bédouins, ont combattu les occupants. Omar Muktar a dirigé le mouvement de révolte armée. Vaincu et capturé, il a été pendu. Ce vieillard était un génie militaire. Il a combattu avec des chevaux et des vieux fusils contre des chars d’assaut et des mitrailleuses. Son intelligence, la ruse qu’il employait pour gagner plusieurs batailles lui ont valu le surnom de « Lion du désert ». 

     J’ai pris le soin de noter tout ce que l’inconnu me racontait dans un cahier ligné, sans écrire certains noms de personnalités et de pays qu’il prononçait, ce qui pouvait causer des troubles sérieux et graves à mes parents et à moi-même. J’utilisais des codes numériques pour pouvoir tout reconstituer dans ma mémoire. Chaque lettre de l’alphabet équivalait à son déterminant ordinal. Duvalier correspondait à 4-21-22-1-12-9-5-18; Cuba 3-22-2-1; et ainsi de suite. 

     – Écoutez petit, reprenait mon compatriote, de l’antiquité gréco-romaine à nos jours, les philosophes politiques n’ont pas apporté la réponse aux préoccupations des individus à évoluer et à vivre dans un système de société qui procure « bien être et sécurité ». Le capitalisme nous a donné l’esclavage, le nazisme, Auschwitz… Le socialisme a produit le stalinisme, le « Goulag », la Kolyma… Je dirai à peu près comme l’un des personnages de Costa Gavras dans « Z » : Il nous faut un pays sans droite et sans gauche. Simplement un pays où les droits naturels soient restaurés et restitués à leurs héritiers originels et légitimes. 

     – Est-ce que c’est cela qu’il faut appeler « faire la révolution ». 

     – J’aimerais apporter cette précision ? C’est le verbe « réaliser » qui copule avec le concept de « révolution ». On fait la guerre, on organise un mouvement insurrectionnel pour « réaliser la révolution » qu’il faut concevoir en termes de résultat d’un projet politique ambitieux, de matérialisation, de concrétisation d’une suite d’idées avant-gardistes en matière de réformes sociales, économiques et culturelles. C’est le « résultat » de tout cela qui nous donne la «révolution », et non les moyens que l’on utilise pour y parvenir. Nous parlons de méthode à la Gandhi – la non violence – ou à la Pancho Villa, Emiliano Zapata, Fidel Castro… – la lutte armée. La « révolution » est donc la phase finale de la matérialisation d’une idéologie droitiste ou gauchiste, et elle implique une transformation radicale dans un sens ou dans un autre de l’ensemble des organes vitaux du corps sociétal. Je sais que tout cela peut paraître un peu nébuleux, obscur pour vous, difficile à comprendre. En termes plus abordables, plus accessibles, plus clairs, plus simples, on parle de « révolution », lorsque l’on réussit à remplacer un système social, politique, économique et culturel, par un autre système qui fonctionne lui-même tout à fait à l’opposé, et qu’on estime meilleur pour ses semblables, pour ses compatriotes et pour soi-même. Et le plus souvent, une pareille initiative ira puiser sa légitimité dans la recherche du bien-être de la majorité. Le fait de viser le bonheur des citoyens négligés, marginalisés par le système, le mouvement devient donc fondé, légitime… Détruire ce qu’on croit être « le mal » pour implanter ce qu’on pense être « le bien », en fait, c’est cela la « révolution ». Le « bien » et le « mal », voilà les  sources de nos problèmes. Ni l’un ni l’autre n’ont une portée universelle. En politique, faire « le bien » implique nécessairement faire « le mal ». C’est cette contradiction qui déclenche les hostilités, les guerres, les violences… Pour maintenir la « démocratie » en place, il faut la « force », et il en est de même pour la « dictature ». Les « gagnants » deviennent les « perdants »; et les « perdants » cherchent à remplacer les « gagnants ». Et dans ce jeu mortel, tous les coups sont permis. Partant de toutes ces considérations, le parchemin du drame de l’univers continue de se dérouler dans un labyrinthe d’absurdités. Il faut que nous parvenions à démolir les murs de soutènements des idéologies dominantes et conservatrices pour nous libérer de la « servitude ». Je pense à Popper, Karl R. Popper, un philosophe juif de la science, qui soutient que « Toute vie est résolution de problèmes. » Il ne faut pas non plus oublier cette citation attribuée à Vladimir Ilitch Lénine : « Une révolution sans pelotons d’exécutions n’a aucun sens. » 

     – Comment peut-on faire « le bien » en faisant « le mal »? 

     – La « démocratie », en théorie, est censée représenter les intérêts du peuple contre ceux de la minorité. Alors que l’on va parler de dictature, lorsqu’une oligarchie, un noyau de gens se retranche dans les coulisses du pouvoir politique et se sert de la « force » pour brimer les masses populaires. À noter que le marxisme et le léninisme ont inventé la locution conceptuelle de « dictature prolétarienne » pour signifier que c’est le peuple qui impose à son tour sa vision, son idéologie, sa Loi à la minorité bourgeoise qui l’a paupérisé, appauvri, réprimé et oppressé. C’est donc la « démocratie de la majorité », si je peux ainsi l’affirmer : car l’idée du plus grand nombre est déjà suggérée avec le terme « démocratie ». En ce qui me concerne, je me réfère à une définition plus simple et plus juste : tout système de société qui puise sa raison d’être dans les valeurs nobles, dans les principes sacrés de la liberté et de l’égalité des individus, sans distinction de sexe, mérite de porter le chapeau de la démocratie. Le sociologue français, Alexis de Tocqueville, a fait remarquer que ce concept ne s’applique pas uniquement au champ politique, il englobe également le social et l’économique. Grâce aux doxographes, nous avons appris que la démocratie origine de la Grèce antique. 

     – Qui sont-ils, les doxographes ? Je m’excuse de vous interrompre encore une fois… 

     – Ce sont des chercheurs, des historiens, des écrivains qui nous ont permis, de par leurs travaux et publications, de découvrir et d’approfondir les œuvres essentielles de certains grands penseurs qui les ont précédés ou qui ont vécu à leurs époques. C’est Platon qui nous a révélé Socrate. Chalcidius a fait la démarche pour Platon en traduisant et en commentant en latin certains ouvrages du philosophe. J’avoue que ces noms-là ne vous disent pas encore grand-chose. Mais notez-les quand même quelque part, car vous en entendrez parler tout le long de vos études post secondaires, et pourquoi pas durant toute votre existence. Le monde ne pourra jamais se passer d’eux. Ils représentent le passé, le présent et l’avenir. 

     – Je comprends… Vous parliez de l’origine de la démocratie… 

     – Je faisais référence au régime de gouvernement qui prévalait chez les Grecs de l’antiquité, et que l’on ne pouvait pas vraiment considérer comme étant l’expression convaincante d’une « véritable démocratie », pour évoquer Jean-Jacques Rousseau. Les deux caractéristiques essentielles de la démocratie, ce sont la Liberté et l’Égalité. Les pauvres, les démunis qui ne possédaient pas de biens matériels, les esclaves, les femmes, les métèques… n’avaient pas le droit de vote et ne pouvaient pas influencer sur les décisions politiques prises dans la Cité. C’étaient des privilèges réservés aux riches, aux bourgeois, aux propriétaires des terres et des esclaves qui étaient considérés comme des citoyens à part entière. En matière de valeurs démocratiques, il nous faut encore de braves penseurs qui soient capables d’aller plus loin que les réformistes Solon, Dracon, Périclès, Clisthène…; des législateurs éclairés, ayant un sens avancé de la morale, qui soient en mesure de réformer les « Tribunaux », de rédiger des « Lois » non discriminantes qui protègent les droits universels. Même si les universitaires n’arrêtent pas depuis des siècles d’inventer des « démocraties ceci, des démocraties cela » : représentative, participative, parlementaire…, les terriens sont encore loin d’un système de gouvernement qui fera rejaillir le jardin de l’Éden sur les cinq continents. Ce que vous devez retenir dans tout ce que je vous ai dit, retenir et comprendre: la démocratie est une utopie, ce qui signifie : la chose à laquelle on pense et dont on rêve, mais qui, malheureusement n’existe pas. L’utopie, c’est ce qui n’est pas et auquel on aspire. Cela s’appelle un idéal… Qui dit idéal, dit perfection. Or, comment le « parfait » pourrait-il sortir de  l’« imparfait »? C’est aussi la préoccupation rousseauiste, dans « Du contrat social », son œuvre principale. Aucun système humain n’arrivera à porter la marque de la perfection. Cependant, tous les individus, à un niveau ou à un autre, ont droit à la vie. 

     – Quel avenir le destin réserve-t-il à Haïti ? Votre discours est à la fois intéressant, édifiant et inquiétant. 

     – Le mot « destin » que vous utilisez a une connotation religieuse. Le « destin » serait, en quelque sorte, un chemin tout tracé. Il est immuable. Aucune lutte humaine ne saurait le changer ; c’est le fameux « Vox Dei » sans le « Vox populi ». J’adore ce passage de l’homélie sur l’humilité de Saint Bazile Legrand : 

     « … Les richesses, incapables de procurer une vraie gloire, n’ont de réel que le péril auquel elles exposent. Amasser des richesses ne fait qu’irriter la cupidité, les posséder ne sert de rien pour une gloire solide. Elles aveuglent l’homme, le rendent insolent, produisent sur l’âme le même effet que l’inflammation sur le corps. L’enflure des corps enflammés n’est ni saine ni utile, elle est au contraire très dangereuse et cause souvent la mort. » 

     « – C’est dans cette citation qu’il faut rechercher les malheurs des peuples, l’insécurité sociétale, l’instabilité politique, les situations de violences qui déchirent la planète, etc. Si Haïti est capable d’identifier les causes structurelles de son basculement dans le vide de la misère, et de trouver la force, le courage de sévir contre les agents exterminateurs, ceux qui ont juré de mères en filles, de pères en fils de la réduire à néant, de l’anéantir pour lui faire payer sa hardiesse historique, elle parviendra à écrire une nouvelle page d’histoire non seulement rayonnante de gloire, mais encore avec des mots ensemencés de bonheur… » 

     Nous nous sommes séparés, l’inconnu et moi, sur ces dernières phrases. Il commençait à bruiner sur les digues de Mer Frappée. L’ange du crépuscule se rapprochait à pas de tortue. Aujourd’hui, je suis en mesure de comprendre la sagesse de Montesquieu dans « Les Pensées et le Spicilège » lorsqu’il soutient avec justesse : « Nous pouvons nous faire des biens de tous nos biens, et nous pouvons encore nous faire des biens de tous nos maux. »

Robert Lodimus

L’inconnu de Mer Frappée

(Prochain extrait : chapitre XVI, La chasse au communisme

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