« Valets en rébellion, maîtres en colère »

Jadis, dans les zones rurales, à la tombée du jour, les anciens rassemblaient les enfants sous le grand arbre du « lakou », près d’un feu de bois crépitant, pour leur transmettre la mémoire du pays et la conscience des luttes qui l’avaient façonné. Ils racontaient l’épopée fondatrice, l’audace des insurgés, l’invincibilité prêtée à certains généraux « cacos ou piquets » protégés par « Ogou », ce loa guerrier qui, disait-on, chevauchait François Capois, dit Capois-La-Mort, à Vertières, lors de l’ultime bataille de la guerre de l’Indépendance, le 18 novembre 1803. Ces récits rappelaient que la dignité, la souveraineté et la liberté ne se reçoivent pas, mais se conquièrent et se défendent au prix du sang, portant ainsi un message implicite à l’adresse des générations futures. Les injustices subies et les exploitations tolérées sèment les graines d’une colère qui, si elle n’est pas dirigée contre le véritable adversaire, finit par se retourner contre le peuple lui-même. À côté de ces histoires héroïques, ils n’ont jamais négligé les contes de Bouki et Malice, les histoires des « Galipòt Boukle » et autres.
Le 6 janvier, à minuit, jour d’« Ogou Badagri », la société secrète « Galipòt Mapyanbou » se réunit entre la montagne et la plage d’Anse du Clerc, aux Abricots, là où la Grand’Anse respire, profonde et silencieuse. La terre semble hésiter avant de se livrer à la mer, et chaque souffle de vent porte la mémoire d’un peuple qui a appris, par le sang et la sueur, à souffrir, à résister et à transformer la colère en force. Après Bonbon, lorsque le paysage se dépouille du tumulte, la côte s’ouvre sur cette anse discrète, presque secrète. Il y a un village, une plage, un seuil affectif, un espace de répit ; une mer bleue devenue miroir des espérances modestes, des fatigues accumulées et des fidélités obstinées. Son horizon est promesse d’évasion, ligne de dialogue entre ceux qui partent, ceux qui restent habiter Haïti malgré tout. Anse du Clerc incarne ainsi la Grand’Anse profonde, celle qui ne se proclame pas mais se transmet, une géographie du cœur faite de lenteur et d’amour.
Dans cet espace encore préservé de la gangstérisation en pleine expansion, les nouveaux initiés furent conduits au cœur du rituel. Il s’agissait d’une épreuve de soumission totale, destinée à éprouver la loyauté, à briser les hésitations et à imposer le respect absolu des règles du groupe. Les corps furent marqués, les esprits mis à l’épreuve, et l’on exigea de chacun qu’il renonce à toute limite morale pour se fondre dans la logique collective. Au point culminant du rite, tous devaient se métamorphoser symboliquement en chiens, errant dans les bois pour étrangler ou sucer le sang des animaux. Cet acte représentait l’ultime déshumanisation, où l’individu cessait d’être sujet pour devenir un simple instrument.
C’est alors qu’une voix s’éleva, dissonante et fragile, mais lourde de sens. Le silence fut brisé par l’un des participants, dénonça ce qu’il qualifiait d’autodestruction. Il rappela que nous sommes tous fils de Antoine « Nan Gonmye », issus de cette paysannerie qui a longtemps été notre rempart, notre matrice. Cette violence sera contre nos bêtes, nos communautés, elle ne fera que prolonger la logique même de notre asservissement. Au contraire, cette puissance organisée, cette discipline collective, doit viser ceux qui humilient, exploitent et dépouillent le pays depuis des générations. Entre valets dressés à mordre et maîtres furieux à l’idée de perdre le contrôle, se joue aujourd’hui une bataille silencieuse mais décisive.
- Chaos organisé et lutte pour le pouvoir
Depuis des décennies, la crise haïtienne est conçue, financée et administrée de l’extérieur. Plans d’urgence, missions internationales, conditionnalités financières et dispositifs sécuritaires transforment Haïti en simple objet de gestion internationale. Ils déchargent les dirigeants locaux de toute responsabilité politique. Les décisions structurantes se prennent dans des cercles fermés, hors du regard citoyen. La démocratie se réduit alors à une procédure intermittente et conditionnelle, quand elle n’est pas purement et simplement suspendue. Cette situation incarne la dépendance politique la plus profonde, durablement enracinée et méthodiquement entretenue avec la complicité active des élites dirigeantes, qui y trouvent protection et rente de pouvoir.
La dépendance organisée n’a pas seulement neutralisé la souveraineté populaire. Elle a méthodiquement démantelé l’État, le livrant sans défense à l’ingérence et à la fabrication du chaos. Lorsqu’un État est privé du monopole de la violence légitime et dépourvu d’une administration territoriale effective, d’un système judiciaire fonctionnel et d’un Parlement élu, il perd toute capacité de se gouverner réellement.
Le recul de ce qui subsiste de cet État permet à l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, avec le soutien constant de la communauté internationale, d’organiser et de planifier le désordre. Ce vide structurel ouvre ainsi un espace idéal à l’ingérence et à l’installation durable du chaos. Dans cet environnement, des élites-courtiers, peu soucieuses de construire une légitimité populaire, ont cultivé leur maintien au pouvoir par l’homologation extérieure. Ce comportement capitulard constitue une réponse politique à la forme que prend la crise lorsqu’aucune force interne n’est en mesure de la résoudre. De ce délitement institutionnel et de cette tutelle internationale assumée est né un objet politique sans racines ni légitimité : le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), simple bande de truands.
Ainsi, le (CPT) est le produit de la nouvelle phase de décomposition de l’État dépendant, déclenchée après l’assassinat du président Jovenel Moïse. Suite à l’exil forcé du gestionnaire de cette continuité, l’ancien Premier ministre Ariel Henry a permis au gouvernement américain, avec l’appui des élites affairistes, de bricoler d’urgence un dispositif destiné à renforcer le chaos et à amplifier l’instabilité. Haïti se retrouve désormais avec neuf présidents. Sur le papier, leur mandat se voulait ambitieux : rétablir l’ordre public, désarmer les gangs, réorganiser l’État, préparer des élections crédibles et refonder les institutions. Dans la réalité, cette mission titanesque est confiée à une structure sans base populaire, dépourvue de force coercitive et privée d’autonomie politique, conçue uniquement pour indéfiniment prolonger la transition.
À quelques jours de l’échéance du 7 février 2026, que le CPT s’était lui-même fixée pour clore sa mission, incapable de produire le moindre résultat, il choisit de fabriquer le conflit et de déplacer le champ de bataille. Cet acte cynique ne porte ni sur une divergence de projet, ni sur une alternative politique ; il cible Fils-Aimé comme obstacle dans la lutte pour l’après-7 février. L’échec n’est pas sanctionné, seule compte la position occupée. La crise n’oppose pas deux visions de l’État, elle met en face deux prétendants au pouvoir. Cette confrontation est l’aboutissement logique d’une transition bâtie sur l’ambiguïté, l’improvisation et la lutte permanente pour contrôler le pouvoir. Avant Alix Didier Fils-Aimé, plusieurs Premiers ministres se sont succédé à un rythme révélateur d’un pouvoir sans boussole, où les alliances se nouent et se défont au gré des pressions internes et des signaux extérieurs.
Par une résolution signée par cinq de ses sept membres votants, le CPT prétend révoquer le chef du gouvernement et lui substituer son ministre de l’Économie et des Finances. Cette manœuvre tardive, relève moins de la gouvernance que du réflexe de survie politique. De son côté, Alix Didier Fils-Aimé incarne une forme de fragilité politique ; celle d’un Premier ministre sans base populaire propre, sans réel soutien national. Par cet acte, le CPT en fin de mandat cherche à prolonger son influence par la substitution du Premier ministre. Fils-Aimé s’accroche à une légitimité par défaut, adossée au refus des chancelleries de voir sombrer la transition dans un chaos supplémentaire qu’elles ne contrôlent pas.
- Le CPT mis au pas par ses maîtres
La tentative du CPT de se débarrasser du Premier ministre n’aura tenu que le temps d’un communiqué. L’initiative des valets déplaît aux maîtres. À peine la résolution rendue publique, les puissances tutélaires, États-Unis en tête, suivies du Canada et de la France, rappellent que l’on ne change pas les règles du jeu sans l’accord des grands arbitres extérieurs. Le CPT peut provoquer de petites crises internes, mais il reste incapable de redessiner l’architecture du pouvoir par lui-même. Ce rappel à l’ordre, sec et sans ambiguïté, a fait voler en éclats la manœuvre. La colère des maîtres révèle au grand jour que le pouvoir réel ne se trouve ni à la Villa d’Accueil, ancienne Primature devenue Palais National, ni à la résidence officielle des Premiers ministres, transformée en Primature, mais à l’ambassade américaine et dans les chancelleries alliées, qui tiennent les rênes de la décision et dictent la marche du pays.
La tutelle a ses règles et ses principes s’imposent, les domestiques devenus importants oublient trop souvent que les privilèges ne valent que par leur servitude. Ils ont effacé de leur mémoire toutes les courbettes et tractations qui les avaient mis en lice pour décrocher une place dans l’embauche américaine, sous l’œil attentif de la CARICOM. La colère des maîtres ne vient ni d’un attachement à Fils-Aimé, ni d’un quelconque souci démocratique. Car si les puissances étrangères planifient et tolèrent l’inefficacité, l’immobilisme et l’échec, elles ne digèrent pas l’imprévisibilité. L’international a tranché selon les règles de la géopolitique : dans un pays en déliquescence, un exécutif affaibli mais prévisible l’emporte sur un Conseil en roue libre, tenté par des coups de force de dernière minute et soudainement incontrôlable. La stabilité recherchée n’est pas celle du peuple haïtien ; c’est celle des intérêts stratégiques régionaux, du contrôle migratoire et de la gestion sécuritaire minimale.
La nature réelle de la transition se dévoile, un protectorat politique non déclaré, les déclarations diplomatiques, habillées du vocabulaire de la stabilité et du dialogue, ne sont que des instruments de discipline politique. Elles fixent les bornes de l’acceptable et rappellent aux dirigeants locaux leur statut : gestionnaires sous surveillance. Le plus tragique dans cet épisode est peut-être la docilité avec laquelle cette mise au pas est intégrée au jeu politique local. Juste un ajustement tactique, un recul discret, et la poursuite de la transition conforme. De toute façon, les crises internes deviennent des opportunités de repositionnement, chaque faction cherche moins l’adhésion nationale que le feu vert des ambassades.
- Souveraineté en faillite, rupture s’impose
Le 7 février 2026 n’ouvrira pas automatiquement une nouvelle ère. Il marquera la poursuite assumée de la confiscation et de l’aggravation du chaos, imposées par une reconfiguration décidée de l’extérieur. Les discours sur une sortie ordonnée de la transition relèvent désormais de la fiction. La prolongation de la transition sera présentée sous une forme reconditionnée, rebaptisée, amendée. Quelques ajustements cosmétiques, un discours sur la continuité de l’État, et la transition survivra à elle-même. Les mêmes acteurs, les mêmes pratiques, la même absence de mandat populaire, mais avec une nouvelle date butoir destinée à calmer momentanément les critiques. Cela n’apporte aucune solution et contribue à institutionnaliser l’exception tout en normalisant l’illégalité. La tutelle apparaîtra sans masque, un nouvel exécutif sera adoubé selon des règles fixées hors du champ national.
Il faut désormais cesser de mentir ; les responsabilités sont connues, elles portent des noms, des fonctions, des signatures. La reconstruction véritable de l’État, la rupture avec la dépendance et la refondation de la légitimité populaire resteront hors de portée tant que les causes profondes qui ont engendré le chaos ne seront pas affrontées. La tutelle se reproduira, quel que soit le nom du Conseil, du Premier ministre ou le calendrier annoncé pour des élections. Haïti a besoin d’un acte politique fondateur, porté par le peuple, contre les élites défaillantes et contre l’ordre international qui prospère sur son affaiblissement.
Sans cette rupture historique, le pays continuera à changer de gouvernants sans jamais rompre le cycle de ses crises. Le 7 février ne sera plus une date symbolique de souveraineté, mais le simple rappel de la prise de fonction des présidents. Chaque année qui passe sans confrontation des causes profondes du chaos accroît la dépendance, renforce l’impunité et creuse un fossé entre le peuple et ses institutions. Haïti ne peut espérer retrouver sa souveraineté que par l’organisation minutieuse d’une mobilisation collective, courageuse et déterminée, qui débouchera sur une insurrection populaire, seule capable de mettre fin à l’influence étrangère sur ses choix vitaux et d’imposer enfin la responsabilité populaire.
Grand Pré, Quartier Morin, 24 janvier 2026
Hugue CÉLESTIN
Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

