Dans l’histoire politique d’Haïti, les rapports entre la classe politique et la bourgeoisie haïtienne ont toujours été marqués par une lutte permanente pour le contrôle du pouvoir d’État. Cette confrontation, loin d’être conjoncturelle, s’inscrit dans une logique historique de domination, d’alliances stratégiques et de conflits d’intérêts.
Autrefois, la bourgeoisie haïtienne utilisait principalement ses ressources financières pour propulser au pouvoir des acteurs issus de la classe moyenne, à travers les élections législatives et présidentielles. Cette classe moyenne jouait alors un rôle d’intermédiaire politique, servant de pont entre les élites économiques et les masses populaires.
Cependant, avec l’appauvrissement progressif, le démantèlement structurel et la disparition quasi totale de la classe moyenne en tant que force politique autonome, la bourgeoisie semble désormais vouloir exercer le pouvoir sans intermédiaire. C’est dans cette logique que s’inscrit la promotion de figures directement issues de ses rangs, notamment Didier Fils-Aimé au poste de Premier ministre et Laurent Saint-Cyr à la présidence du Conseil présidentiel de transition (CPT), avec pour objectif central l’organisation rapide d’élections, coûte que coûte.
Face à cette dynamique, la classe politique traditionnelle manifeste une résistance claire. Elle refuse qu’un Premier ministre et un président du CPT issus de la bourgeoisie organisent des élections susceptibles d’exclure une large frange des acteurs politiques historiques et des partis enracinés sur le terrain. Derrière ce refus se cache la crainte d’une recomposition du champ politique au profit exclusif des élites économiques.
Il apparaît ainsi que la bataille actuelle dépasse le simple cadre institutionnel. Elle est à la fois politique, idéologique et sociale. Il s’agit d’une lutte de classes pour la mainmise sur le pouvoir en Haïti, dans un contexte de transition fragile, d’insécurité généralisée et de perte de souveraineté.
Dans ce contexte explosif, il est impératif que les responsables politiques haïtiens, tant du côté de la bourgeoisie que de la classe politique traditionnelle, fassent preuve de responsabilité historique. Le maintien d’un équilibre dans l’exercice du pouvoir est essentiel pour éviter une escalade susceptible de conduire à une guerre civile et pour prévenir une nouvelle intervention étrangère, notamment américaine, sur le sol haïtien.
Haïti ne peut se permettre une transition fondée sur l’exclusion, la revanche de classe ou la confiscation du pouvoir. Seul un compromis politique inclusif, respectueux des équilibres sociaux et de la souveraineté nationale, peut ouvrir la voie à une sortie de crise durable.
Alceus Dilson
Communicologue, juriste
Alceusdominique@gmail.com

