Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince
Le 16 mai 2025
1986 : on a renversé une dictature, pas l’esprit de prédation. Le 7 février de laditeannée, Baby Doc quitte le pays, et avec lui, croyait-on, la nuit. Mais ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que la nuit savait changer de visage. Car aussitôt le dictateur envolé, une meute s’est mise en place : une bourgeoisie politisée, des intellectuels affamés de postes, des anciens militants recyclés en administrateurs de la faim, et surtout une classe politique qui, pendant près de quarante ans, allait méthodiquement achever ce que le régime duvaliériste avait laissé à moitié détruit.
Les politiciens post-1986 ne sont pas des erreurs du système, ils sont le système.
Ce ne sont pas des victimes de l’instabilité, ce sont les architectes du chaos. Ils ont trahi, vendu, détourné, signé, pactisé, monnayé, tricoté des alliances contre-nature, tout cela au nom du pouvoir. Leur patrie ? Leur clan. Leur vision ? Leur poche. Leur discours ? Une langue de bois vernie, polie pour les conférences, mais aussi creuse que le ventre du peuple.
On ne peut pas parler de crise sans citer nommément les véritables responsables : ces sénateurs devenus millionnaires sans jamais avoir créé un emploi. Ces députés bourgeois qui se font élire pour bloquer des lois et ouvrir des comptes à l’étranger. Ces présidents sans projet, ces premiers ministres sans colonne vertébrale, qui se courbent devant chaque ambassadeur mais ne répondent jamais à un appel du peuple. Ces secrétaires généraux des deux chambres au Parlements, ces secrétaires généraux des deux têtes du pouvoir exécutif, ces ministres, ces directeurs généraux, ces chefs de cabinets, ces conseillers, ces directeurs généraux de la Police Nationale qui font fortunes au détriment des gens et des institutions qu’ils sont censés servir. Ces directeurs départementaux, ces magistrats qui font corps avec leurs chefs et détournent les fonds d’investissement communaux…
Ils ont confisqué la République comme on s’approprie un héritage familial. L’État est devenu leur entreprise bidon, le budget leur caisse privée. Les projets de développement ? Des prétextes à corruption. L’administration publique ? Une armée d’obligés et de cousins. Haïti n’a pas été mal gouvernée. Non. Elle a été délibérément sabotée, avec méthode, arrogance et cynisme.
Pas de développement sans trahison politique. Pas de gangs sans complicité politique. Depuis 1986, chaque gouvernement a apporté sa pierre à l’édifice de la faillite. Ils ont armé les gangs, démantelé les forces de sécurité, tourné la tête pendant que les armes circulaient, pendant que les zones rouges devenaient des territoires occupés. Et maintenant, ils viennent pleurer à la télévision, en costard bien repassé, sur l’insécurité qu’ils ont enfantée.
Les politiciens post-1986 n’ont pas vendu le pays une seule fois. Ils le vendent à la découpe. Leur trahison n’est pas ponctuelle, elle est structurelle. Chaque ministère est une entreprise mafieuse. Chaque ambassade un bureau de transactions. Chaque élection, une enchère. Ils vendent les ports, les aéroports, la douane, les mines, les terres agricoles. Même les cimetières ont un prix, même nos morts leur rapportent.
Et pourtant, ils osent encore parler au nom du peuple. Ils parlent de « transition », de « dialogue », de « consensus ». Mais entre eux. Avec leurs financiers, leurs parrains internationaux, leurs alliés de circonstance. Jamais avec ceux qui meurent dans les rues, dans les hôpitaux, dans l’indifférence totale. Ils gouvernent contre le pays et pour eux-mêmes. Haïti est devenue leur patrimoine. Et le peuple, un bruit de fond gênant.
Mais l’Histoire les attend. Un jour viendra où leurs noms seront gravés non sur des plaques commémoratives, mais dans les manuels de honte nationale. Ce ne seront pas des héros de la démocratie, mais des traîtres à la souveraineté. Des fossoyeurs de la République. Des gestionnaires de ruines.
Haïti ne se reconstruira pas tant qu’elle n’aura pas jugé ses voleurs. Tant qu’elle continuera à écouter les discours de ceux qui l’ont détruite. Tant qu’elle confiera son avenir à ceux qui ont déjà hypothéqué son passé.
Reynoldson Mompoint

