Aux Gonaïves, l’Obélisque de l’Indépendance demeure matériellement préservé mais institutionnellement marginalisé. L’absence récurrente du pouvoir central lors des commémorations du 1ᵉʳ janvier confère à ce monument une signification politique nouvelle : celle d’une discontinuité entre la souveraineté proclamée en 1804 et sa reconnaissance effective par l’exécutif contemporain sur le site même de sa légitimation.
GONAÏVES — Le 1ᵉʳ janvier 1804, sur la place publique de la ville, Jean-Jacques Dessalines, général en chef de l’Armée indigène, proclamait l’indépendance d’Haïti, rompant formellement avec l’ordre colonial et instituant un État souverain issu d’une révolution d’esclaves victorieuse. Le choix de Gonaïves, désormais consacrée « cité de l’Indépendance », érigeait ce lieu en espace de fondation juridique et politique de la Nation, au-delà de toute dimension mémorielle.
Érigé au cœur de cette même place, l’Obélisque des Gonaïves matérialise dans la pierre l’acte fondateur de 1804. Inauguré le 1ᵉʳ janvier 1954 à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de l’Indépendance, le monument s’inscrivait dans une commémoration étatique d’envergure. L’œuvre, attribuée au sculpteur cubain Ramos Blanco, se distingue par des bas-reliefs en bronze représentant des scènes de lutte et d’insurrection. Sa verticalité, associée à un socle narratif sculpté, inscrit l’indépendance haïtienne dans une grammaire universelle de la souveraineté et de la permanence étatique.
L’implantation de l’Obélisque répondait à une logique de monumentalisation républicaine. Il remplaçait un édifice commémoratif antérieur lié aux célébrations du centenaire de 1904 et s’intégrait à un programme plus large de réaménagement symbolique de la ville. À travers ce geste architectural, l’État entendait réaffirmer la centralité de Gonaïves dans l’imaginaire national et rappeler que la légitimité politique haïtienne procède d’un acte constituant précis, localisé et irréversible.
Cette monumentalité contraste désormais avec les modes actuels d’exercice du pouvoir, marqués par un éloignement croissant à l’égard des lieux et des rituels qui fondent historiquement la légitimité étatique. Depuis plusieurs années, les cérémonies du 1ᵉʳ janvier se tiennent sans la présence du chef de l’exécutif, resté à Port-au-Prince pour des motifs officiellement liés à la sécurité ou à l’agenda gouvernemental. Cette absence répétée rompt avec une tradition républicaine établie et transforme l’Obélisque en témoin silencieux d’un éloignement progressif entre l’État et son lieu de naissance juridique.
Un tel retrait n’est pas dépourvu d’effets politiques. Dans les régimes républicains, la commémoration participe de la reconduction symbolique de la légitimité. En se tenant à distance du site où l’indépendance fut proclamée, l’exécutif fragilise le lien entre souveraineté énoncée et souveraineté exercée. Conçu pour incarner la continuité de l’État, l’Obélisque se trouve ainsi confronté à une vacance institutionnelle : la permanence de la pierre contraste avec la raréfaction de la présence politique.
Deux cent vingt-deux ans après 1804, l’Obélisque des Gonaïves ne renvoie donc pas uniquement au passé. Il s’impose comme un indicateur critique de l’état du lien national, rappelant que l’indépendance haïtienne ne saurait se réduire à un héritage abstrait ou à une liturgie commémorative. Elle demeure un acte fondateur qui requiert, pour conserver sa portée normative, une reconnaissance et une assomption effectives dans le lieu même où il fut juridiquement énoncé.

