Je veux soumettre la relecture de mon article Sommes-nous incapables de nous renouveler? paru en février et mars 2011. Je souhaite bonne lecture aux internautes tout en les invitant à une analyse rigoureuse et comparative du renouvellement démocratique en Haïti à l’époque de la parution de l’article à celle d’aujourd’hui. Un ancien chef cède la place au nouveau chef ; les haïtiens peinent toujours à respecter les échéances électorales et politiques. Les gouvernements passent et se succèdent ; les autorités haïtiennes prennent encore du retard à implanter des structures institutionnelles permettant la rotation à temps, périodique et sans faille du personnel politique et de leadership. On dirait que plus ça change, plus c’est la même chose. Les haïtiens semblent continuer à n’accorder aucune importance au facteur temps. Retard sur toute la ligne. On attend. On n’est pas pressé. Le temps est éternel. Il ne bouge pas, semblent dire les haïtiens. On aura toujours le temps de se rattraper! Les crises viennent, les crises s’en vont. Nous croyons en notre capacité de marrons. On se crée des crises pour se rattraper, pour se perpétuer au pouvoir. On est en Haïti, le pays des pas et du temps perdu(s).
Sommes-nous incapables de nous renouveler?
Ecrit par Ives Isidor
Le 7 février c’est la date prévue pour la passation de main d’un président élu à un autre selon l’article 134-1 de la constitution de 1987. Nous sommes le 7 février 2011, et le président René Préval s’octroie envers et contre tous une rallonge de 3 mois pour, dit-il, arrondir son mandat de 5 ans, remettre le pouvoir à son successeur élu et épargner au pays le spectre d’un nouveau gouvernement de transition. Le président qui avait affirmé en 1999 que la prorogation de mandat d’un élu est un coup d’Etat, lui qui avait solennellement promis de quitter le pouvoir le 7 février 2011 a failli à sa parole d’honneur. Un véritable soufflet pour le peuple haïtien. Une bévue pour la démocratie en construction. Il faut certes clouer au pilori l’attitude du président Préval, qui, une nouvelle fois, a fait basculer le pays dans l’échéance extraconstitutionnelle. Mais mettre tout sur le compte du président c’est cerner la réalité à travers le prisme réducteur et circonscrire la réflexion à l’arbre qui cache la forêt. La décision de Préval de s’accrocher au pouvoir au-delà du délai constitutionnel est le témoignage de notre incapacité collective de nous renouveler démocratiquement. Nous nous proposons au cours de cet article de considérer les deux causes majeures qui empêchent la succession naturelle et normale dans les institutions haïtiennes.
La présence de l’homme de Marmelade au timon des affaires au-delà du 7 février fait partie de la mentalité de l’haïtien à se cramponner au pouvoir. En général, l’haïtien pense qu’après lui, c’est le néant. Pour cela, il veut s’accrocher au pouvoir soit personnellement ou par personne interposée ou doublure. Nous en voulons pour preuve la déclaration de trois chefs d’Etat. Je suis le dernier président d’Haïti dit un certain président en partance pour l’exil. Je laisse le pays comme un cigare allumé aux deux bouts dira un autre. Il fera nuit sur le pays le jour et la nuit après mon départ ajoute un troisième. Ces déclarations de malédiction contrastent avec celles de Toussaint Louverture, qui prophétise la repousse de pépinières pour poursuivre la cause du peuple. « En me renversant, on a abattu à Saint Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des noirs. Il repoussera par ces racines parce qu’elles sont profondes et nombreuses » affirme le précurseur de l’indépendance haïtienne.
Le problème de succession touche tous les interstices de la société haïtienne. Même après 1986, l’ère dite démocratique, la passation de pouvoir dans les structures étatiques et non étatiques se fait toujours avec cassure. Nous avons du mal à renouveler notre personnel politique, de la « misère » (pour emprunter un langage canadien) à renouveler notre personnel dirigeant. Le renouvellement de ou du leadership traine toujours comme l’enquête qui se poursuit. Le chef de parti se considère coordonnateur ou secrétaire général à vie. Un président de parti est parti ou mort, son parti sombre vite dans la pénombre puisque : « Tout se faisait autour d’une seule personne. Quand cette dernière vient à manquer, tout s’écroule. Il n’y a pas de next in line ; il n’y a jamais eu de travail de pépinières pour assurer la relève ». Quand finalement l’horloge du temps impose une transition c’est toujours la passe à un copain, un ami, un protégé, un fils, une fille, un neveu, un cousin, ou simplement un membre de la famille.
C’est le même constat au niveau des syndicats ouvriers et enseignants, des associations socioprofessionnelles, des associations sportives, du bâtonnat, du rectorat de l’université, des centres de droits humains et de la société civile. Un secrétaire général se maintient depuis plus de 20 ans, de 10 ans à la tête d’un syndicat d’enseignant ou d’une association de la société civile sans jamais engager le processus de renouvellement de son mandat. Un bâtonnier de l’ordre des avocats s’arrange pour se perpétuer au pouvoir et de l’eau a coulé sous les ponts au royaume des hommes de la basoche. Un recteur sortant qui s’accroche à son poste et qui s’active pour bloquer ou faire perdurer le processus de renouvellement au sein de l’université. Un membre fondateur prend les rênes d’une association et se déclare intouchable. Personne n’a le droit de questionner ou remettre en question son mandat. Et si de guerre lasse, on arrive à menacer son statut de chef, au lieu de convier à de nouvelles élections pour vider le différend, il radie les contestataires ou il crée une autre structure, une structure parallèle pour pérenniser son nom ou son pouvoir. Et les exemples peuvent se multiplier à l’infini. Comme je l’ai écrit récemment dans Tranche d’Histoire Récente (https://rezonodwes.com/?p=332005) « Tout se fait autour d’un seul homme, un leader providentiel, un rédempteur, un nom ».
Cette façon de faire est suicidaire pour la transformation démocratique du pays. Il est temps que la démocratie s’installe dans les associations de base de la société haïtienne. Pour construire les bases démocratiques, il faut des structures démocratiques non seulement au plus haut niveau mais aussi à partir du plus bas échelon de la pyramide. S’il est vrai qu’on nivelle par le haut et non par le bas, il n’en demeure pas moins que la construction démocratique peut se faire également par le bas.
Le maintien de Préval au pouvoir au-delà du 7 février participe d’une conception culturelle de l’haïtien qui n’a que faire du temps pensant qu’il aura le temps. Si pour les américains « Le temps c’est de l’argent » ; pour les haïtiens, le temps est très élastique. Les haïtiens n’ont pas la culture du temps. Ils aiment donner du temps au temps soit pour faire du marronnage ou pour perdre le temps. En effet, depuis 1987, nous sommes incapables de mettre sur pied le conseil électoral permanent tel que prescrit par la constitution. On roule de CEP en CEP toujours sur l’autoroute du provisoire. Et lorsqu’on arrive à former un CEP, on peine à respecter les échéances. Le non-respect des échéances est toujours source de conflits. En témoignent le bras de fer Préval/ OPL autour de la prorogation ou non du mandat des députés en 1999 et la situation de fait que nous vivons actuellement.
Si aujourd’hui, le président René Préval peut se prévaloir au pouvoir, la faute doit être mise aussi sur le compte gouvernement de transition de Gérard Latortue qui n’a pas su réaliser les élections à temps. On a raté l’échéance du 7 février 2006 et le président a prêté serment en mai 2006. On arrive mal à comprendre qu’un gouvernement dont la mission essentielle est la réalisation des élections puisse passer plus de deux ans sans délivrer la marchandise à temps. Autant à dire du CEP de Roselor Julien et de Max Mathurin qui a passé le plus clair de son temps à se chamailler au lieu de s’atteler à la tâche, la « res publica ». Le président René Préval en tant que garant de la continuité et de la bonne marche des institutions se doit aussi de se blâmer puisqu’ aujourd’hui nous voguons dans les eaux extraconstitutionnelles. Pour faire avancer le pays, il nous faut une culture de responsabilité et de résultat qui implique l’exécution et l’accomplissement des tâches dans le délai imparti.
Il est temps que les haïtiens en finissent avec le marronnage politique pour s’atteler à la mise en place des structures et institutions prônées par la constitution, notamment la création effective du conseil électoral permanent. Fini le temps de jouer au malin ou au marron. To be or not to be. Ou bien l’on s’arrange pour changer ou amender la constitution de 1987 ou bien on la respecte dans son intégralité.
Ives Isidor, février 2011

