Sur une période de moins de 10 ans, le monde culturel haïtien, notamment de l’art pictural a connu deux terribles cataclysmes, le séisme du 12 janvier 2010 et le déchainement de la violence des gangs armés, particulièrement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince à partir de l’année 2018.
Il y a en effet lieu de rappeler qu’en dehors des pertes massives d’équipements et de stocks d’intrants artistiques, ce tremblement de terre avait provoqué la destruction de nombreux sites célèbres de manifestation de l’art pictural, dont le Centre d’art haïtien, véritable foyer d’impulsion des arts plastiques et de conservation des patrimoines picturaux et le Musée d’art du Collège Saint-Pierre, principal haut lieu d’exposition ou de vernissage de peinture. Pourtant, en dépit de ce lourd bilan, de nombreux artistes, collectionneurs et operateurs du milieu estiment que la crise de sécurité a frappé beaucoup plus durement le secteur culturel haïtien que l’aura été le « Goudougoudou ».
Et pour cause, cette violence de nature prédatrice exercée par les gangs armés depuis au moins cinq années n’a pas eu seulement comme conséquence la fermeture, le vandalisme ou l’incendie d’un nombre élevé de foyers de production d’art plastique. Le Village artistique de Noailles à Crois-des-Bouquets, déserté depuis octobre 2022, l’Atelier du peintre Lionel St Eloi, incendié à Carrefour Feuilles le 13 août 2023, les Ateliers d’art plastique « Atis resistans » de la Grand-Rue, qui en dépit d’une tentative de résistance face à la menace des gangs armés ont dû tout de même se resigner à fermer leurs portes en février 2024, le Centre culturel Araka et l’Ecole nationale des Arts (ENARTS), situé au Centre-ville, vandalisé en mars et avril de cette année (…), sont malheureusement autant d’exemples forts tristes qui enseignent sur le niveau des préjudices liés à la violence subie par la communauté artistique en Haïti.
Pourtant, quoi que moins visibles et moins médiatisées, l’activisme des hommes de « Izo 5 sekond », de « Kris-la », de « Ti Lapli », de « Barbecue », de « Kampes », de « Vitelhomme », de « Jeff », de « Chen Mechan », de « Lanmo sanjou », etc., aura aussi entrainé des souffrances psychiques et sociales difficiles à comptabiliser dans les statistiques sur la criminalité en Haïti. C’est justement pour éviter les demi-mesures sur le véritable bilan de l’action de ces gangs armés et surtout prévenir une sorte de victimisation discriminatoire entre les populations des quartiers en situation de précarité ou en transition et les populations des quartiers en situation socio-économique confortable que l’artiste peintre Vanessa St-Val s’est proposée de donner écho à ces traumatismes psychosociaux. Ces pathologies mentales et comportementales n’ont d’autant pas de frontières sociales que les images perturbantes de la violence des gangs arrivent à pénétrer en temps réel les solides clôtures des grands quartiers résidentiels de Pétion-ville, de Laboule et de Kenskoff par le truchement de la télévision et des réseaux sociaux. Autant dire, les sentiments et émotions souvent inconscients chez les victimes eux-mêmes avec lesquels la jeune peintre St-Val se proposent de dialoguer à travers ses œuvres, sont représentatifs de l’état mental d’une communauté haïtienne qui se conjugue au pluriel.
Ceci étant dit, lorsque ce vendredi 31 mai, nous avons eu le plaisir d’assister à ce vernissage privé dans la résidence de l’artiste à Montagne noire, nous avons tout de suite été interpellé par les flots d’émotions qui cherchaient à s’émanciper des formes et des couleurs des œuvres qui étaient exposées à notre regard et surtout par les sentiments multiples encore vivaces qui semblaient toujours resonner dans le cœur de cet artiste humaniste. Tout ceci pour dire, conformément à une démarche d’« Art-Therapy », la jeune St-Val fait appel à son imagination créatrice, aux lignes parfois rigides, parfois désordonnées de ses dessins et à des jeux de couleurs souvent vives et certaines fois sombres pour mettre en scène des messages donnant échos aux traumatismes liés aux violences provoquées par cette confédération de gangs, baptisée « Viv Ansanm ».
Dès lors, il se dégage dans les œuvres de l’artiste, une explosion de sentiments et d’émotions divers et variés, surgissant de l’intimité subliminale de l’être victimisé. Ces œuvres thérapeutiques qui forment déjà une collection de plus d’une cinquantaine de tableaux, mélangeant à la fois, peur, angoisse, désespoir, solitude, colère, culpabilité (…), sont certainement habitées par une force d’expression qui nous interpelle et nous invite tous à une profonde prise de conscience de nos propres vulnérabilités individuelles face à ces risques constants d’assassinat, de kidnapping et de viol qui ne cessent de nourrir le quotidien de l’haïtien que celui-ci soit dans un milieu pauvre ou aisé.
D’ailleurs, les œuvres comme « Le diable se déchaine », « Le sourire de Baron Samdi », « L’enfer dans le paradis », « Quête de liberté » (…) font remonter du subconscient de l’artiste des scènes de violence terrifiante alimentée notamment dans les réseaux sociaux par ce qu’on peut appeler un « Terrorisme publicitaire ». Ce rapport intime de l’artiste avec un réel morbide et insoutenable explique peut-être pourquoi ces différentes toiles sont peintes avec nervosité, alliant des formes tangibles, des lignes abstraites et surtout une explosion de couleurs vives, comme pour porter témoignage aux éclats de sang de nombreux citoyens victimes de la mitraille des gangs.
Pourtant, dans cette démarche psychothérapeutique presque inconsciente de l’artiste qui permet à ses toiles d’être constamment envahies par des images intérieures et par des émotions liées aux reflets du vécu ou aux expériences sensorielles d’un passé récent profondément perturbé, l’œuvre qui a le plus forcé notre curiosité est celle baptisée du nom du chef de gang haïtien le plus connu de la Caraïbe, voire du monde, à savoir « Barbecue ».
Peint en effet sur un format 36 x 36, le sujet de ce tableau, baptisé « l’Ame damnée » a été inspiré par une photographie, nous dit, l’artiste, prise lors de la célébration par le chef de « Viv ansanm », du succès de son expédition punitive contre le quartier de Solino en mai dernier. Cette scène qui montre un Barbecue en liesse sur le toit d’un véhicule, muni d’une mini bouteille de Rhum et baigné par les jets de champagne de ses compagnons du crime organisé a été capturée par la caméra de l’artiste.
Mais chose bizarre, la télévision et les réseaux sociaux projetaient à l’époque, si on se le rappelle, l’image d’un Barbecue en joie et confiant, au point qu’il avait saisi l’occasion pour haranguer le gouvernement ainsi que la Mission multinationale d’appui à la sécurité. Or, plusieurs images de la scène capturées par l’objectif de la caméra de l’artiste, dont nous fûmes témoins, montrent au contraire le visage d’un Barbecue effrayé et terrifié. En effet, en observant ces images numériques sur bien des angles, on pouvait facilement penser que ce grand caïd était en dialogue avec un hombre hostile ou une entité démoniaque, comme si celle-ci était venue lui annoncer une mauvaise nouvelle concernant son propre destin immédiat.
Cela dit, peut-on comprendre par-là que ces esprits démoniaques qui semblent habiter ces chefs de gang sont aujourd’hui rassasiés du sang des innocents, comme semblait d’ailleurs vouloir l’affirmer cette peinture évoquée plus haut projetant un large sourire sur le visage de « Baron Samdi » ? Peut-on comprendre que ces esprits du mal n’ont plus besoin des services de ces quadrupèdes écervelés ? En tout cas, rien ne nous permet aujourd’hui d’affirmer le contraire, surtout que la mythologie haïtienne fourmille d’histoires et d’anecdotes d’individus qui, une fois avoir servi des entités infernales pour satisfaire leurs ambitions ont fini par être « mangés » par ceux-là mêmes. Dans une telle perspective, on aurait tout de suite compris la justesse du titre, « Ame damnée », donnée par Vanessa St-Val à ce tableau morbide représentant le tristement célèbre chef de gang Barbecue.
Quoi qu’il en soit, l’artiste qui se présente elle-même comme étant une polyvalente ne se laisse heureusement pas absorber exclusivement par les émotions négatives. Au contraire, cette dernière recourt aussi à ses pinceaux et sa toile pour donner vie à des sentiments moins pénibles en rapport cette fois plus avec l’amour, la joie, la passion, l’espoir (…), comme en témoignent d’ailleurs ses tableaux intitulés, « Renaissance », « Nudité féminine », « Orgasme », « Ejaculation cosmique », etc.
Parlant justement de polyvalence, on se doit de souligner que si l’artiste s’emploie dans ses œuvres à donner voix aux traumatismes les moins perceptibles ou audibles en relation directe avec la violence des gangs, ces messages subliminaux prennent forme dans différents styles de peinture. Certains tableaux de St-Val projettent leurs messages grâce à leurs dessins qui représentent des scènes ou des réalités relativement concrètes, tandis que d’autres illustrent leurs messages à travers la combinaison de formes et de couleurs cherchant plus à créer par la perspective une expérience visuelle.
De toute façon, dans un cas comme dans l’autre, l’artiste admet avoir été influencée par des sources variées, comme Philippe Dodard, Laurent Reynold et Eftee, même si dans certaines de ces toiles on pouvait légèrement ressentir la présence de l’ombre mythique de l’Ecole Saint Soleil, l’odeur d’un Franck Etienne, voire même l’héritage de certains peintres naïfs, comme Lafortune Felix.
Si le fait de puiser dans toutes ces sources apporte à l’artiste une richesse de style et une variété de technique et de sensibilité qui lui seront utiles pour pousser vers un art expérimental plus mature, l’artiste doit chercher néanmoins à éviter de trop de se disperser, même si elle est restée attachée à une quête de liberté. D’où d’ailleurs, le titre de ce vernissage « Eclat de liberté ! ».
Pour le moment, nous espérerons, à l’instar de certaines personnalités comme le Prince Harry et la Princesse Meghan, la tennis woman Naomie Osaka, qui grâce à leur plaidoyer ont pu faire de la lutte contre les traumatismes psychosociaux un « Buzz Subject », que cette catégorie d’impacts peu médiatisés liés aux violences des gangs soit prise en compte tant dans les plans d’action des acteurs locaux et internationaux visant la période du conflit en Haïti que dans leurs plans d’action couvrant la période post-conflit.
Prof. James Boyard
Collectionneur et critique d’art/ Email : jboyard@yahoo.fr

