30 septembre 2026
La banalisation des violence et agressions sexuelles à l’égard des femmes en Haïti.
Actualités Société

La banalisation des violence et agressions sexuelles à l’égard des femmes en Haïti.

Par Nadine Dorelus

La question des violences et des agressions sexuelles touche les deux sexes dans le monde comme en Haiti.Cependant, en raison de la réalité des femmes face aux stéréotypes sociaux, cet article s’intéresse particulièrement à la situation des filles et femmes en Haïti.

 Depuis le déferlement de l’insécurité en Haïti avec le déploiement quasi territorial des gangs armés dans les grandes villes métropolitaines, les filles et les femmes sont les cibles privilégiées des groupes armés qui règnent en maitre et seigneur dans les quartiers. Dans un rapport publié conjointement en Octobre 2022 entre le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti et le Haut-Commissariat des Nations Unies des Droits de l’Homme (HCDH), intitulé « Violence sexuelle à Port-au-Prince : une arme utilisée par les gangs pour répandre la peur », sur la situation de la violence armée en Haïti, des enfants âgées d’à peine 10 ans et des femmes âgées sont systématiquement violés, souvent collectivement devant leurs parents et leurs familles. 

En effet, cette pratique criminelle des gangs armés renvoi, sans aucune forme exagération, à une réalité socioculturelle ayant la vie dure  en Haïti car  les violences et agressions sexuelles contre les filles et les femmes notamment, sont endémiques de la société haïtienne, ce, en raison de la culture du machisme, de la phallocratie et de la banalisation des agressions sexuelles dans les rapports de genre. Selon l’ONG internationale Médecins Sans Frontières (MSF) en Haïti, citée dans un rapport de l’Organisation des Etats Américains (OEA) en 2018, intitulé « Contre leur gré : violence sexuelle et basée sur le genre (VSBG) contre les jeunes en Haïti, »28% des femmes âgées entre 15 et 49 ans ont été victimes de violences sexuelles basée sur le genre à un moment de leur vie. La plupart du temps, les victimes ne sont   même pas conscientes qu’elles ont subi d’actes de viol ou de toute autre forme d’abus sexuel ; ou si elles le sont, choisissent de se terrer dans le silence. Cet état de fait est souvent dû au manque d’accès à l’éducation et aux ressources disponibles, à la stigmatisation, à la peur de représailles de la part de l’agresseur ou des agresseurs qui peuvent être des gens du quartier ou des membres de famille (parents, époux, etc.) ou de responsables d’institution, etc.

Cette réalité représente un manque à gagner pour le respect des droits de l’homme en Haïti, notamment les droits des femmes, et surtout une forme d’impunité certaine que jouissent les prédateurs sexuels de tous poils dans la société haïtienne. Dans ce contexte, les victimes continuent de subir en silence dans leurs chairs et leurs âmes les douleurs et flétrissures physiques et morales de la part de leurs maris, leurs partenaires ou d’un individu quelconque exerçant souvent une influence hiérarchique et psychologique à l’égard de leurs victimes. Une femme aux yeux de la plupart des mâles dans la société haïtienne, c’est un cul et une paire de seins, c’est une proie sexuelle. A l’école, au travail, dans les milieux publics, le corps féminin vient avant les compétences professionnelles, les capacités cognitives et la personnalité de la femme.

Cette perception et réalité socioculturelles qu’on a de la femme en Haïti ont fini par entrainer chez elle un fort problème d’estime de soi, voire de rejet de soi. Comme de fait, des jeunes filles ont souvent recours à la chirurgie esthétique pour se refaire leurs corps, parfois dans des conditions de risques élevés de complications de santé irrécupérables. On se donne de nouvelles fesses, on se fait redresser les seins, on se change la couleur de peau. Car, plus on a un corps svelte et gracieux, plus la chance vous sourit dans la société haïtienne, c’est-à-dire décrocher un emploi, recevoir une promotion dans le travail, se faire accepter dans une institution, trouver le gentleman qui se chargera de tous ses petits soins. etc. D’ailleurs, dès leur tendre enfance, dans la famille, on fait savoir aux filles que leurs sexes, c’est leur passeport. Du coup, elles tâchent d’être gentilles, d’être attirantes, en lieu et place d’épater par son éloquence et sa culture.

Le paradoxe dans la société haïtienne, c’est que si un jour une femme crie au harcèlement, au viol en Haïti, si la personne indexée est une personnalité passée de présentation, c’est-à-dire ayant pillons sur rue dans la société, il y a forte chance que ce soit à la femme que l’on s’en prend, prise pour être une mauvaise personne (yon bouzen) voulant salir l’image d’une bonne personne. Au niveau de la Justice, il n’est pas étonnant d’entendre un juge demander et déclarer à une femme victime de violence conjugale ou d’agressions sexuelles de la part de son mari ou de son partenaire qui vient porter plainte contre ce dernier : Que lui as-tu fait (Kisa ke w te fe l ?). Comme quoi, le garçon haïtien dispose du droit naturel de frapper, de violer sa femme ou sa partenaire des lors que celle-ci ne se conforme pas aux caprices de celui-là

Nombre de personnalités publiques en Haïti ont eu leurs noms éclaboussés dans des scandales de viol ou d’agressions sexuelles sans pourtant se retrouver devant la Justice à répondre de leurs actes. Autant dire que les violences et agressions sexuelles ne sont pas perçues comme des comportements criminels malgré les lois condamnant ces actes. Comme nous l’avions insinué au préalable, de la même manière que les violences sexuelles basées sur le genre (VSBG) sont commises par des membres de gangs armés, vus et connus, elles le sont aussi par des individus non susceptibles d’être indexés en raison de leurs statuts sociaux, professionnels ou lignes familiales (parents, époux, oncles, cousins, etc.).

Ces individus mâles qui trompent souvent avec leurs statuts sociaux et professionnels, affichant le visage de gens de bien ou acclamés comme tels, jouissent allègrement d’une forme d’impunité, malheureusement aidée de l’incrédulité des potentielles victimes, mais surtout de la culture du machisme, de la stigmatisation et de la banalisation des agressions sexuelles dans la société haïtienne. Cette situation représente une vraie forme d’insécurité pour tout le corps social comme il en est avec l’insécurité sociale de nos jours mise en œuvre par les gangs armés en Haïti. 

Quid de la loi haïtienne en matière des violences et agressions sexuelles ?

La loi pénale haïtienne punit les agressions sexuelles dans le code pénal haïtien aux articles 278, 279 et 280.Les articles 278 et 280 se lisent respectivement comme suit :

Art 278 « Quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute autre agressions sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe, sera puni de dix ans de travaux forcés.

Toute personne qui aura commis un outrage public a la pudeur, sera punie d’un emprisonnement de trois mois a un an, et d’une amende de seize gourdes a quarante-huit gourdes »

Art 280 : « La peine sera celle de travaux forcés à perpétuité, si les coupables sont de la classe de ceux qui ont autorité sur la personne envers laquelle ils ont commis l’attentat ou qui abusent de l’autorité que leur confèrent leurs fonctions, ou si la personne coupable, quelle qu’elle soit, a été aidée dans son crime, par une ou plusieurs personnes, ou si la mort s’en est suivie. »

 Ces articles ici retranscrits demeurent l’une des références légales en matière de poursuites pénales judiciaires en Haïti contre les personnes coupables de violences et agressions sexuelles aux dépens femmes. Cependant, la plupart du temps les victimes restent dans le silence parce qu’elles ne disposent pas de preuves matérielles évidentes pour convaincre la Justice de la réalité d’une agression sexuelle tentée ou consommée. Voilà pourquoi il incombe aux autorités de poursuites (Art 13 du Code d’Instruction Criminelle-CIC-) d’approfondir leurs enquêtes et investigations en vue d’éviter que des prédateurs sexuels continuent de jouir de l’impunité car les dommages moraux et psychologiques  que subissent une personne à  la suite d’une agression sexuelle sont intraitables lorsque la victime se trouve dans l’incapacité de trouver justice, soit parce qu’elle ne dispose pas de preuves matérielles soit parce qu’il y a un déficit d’engagement de la part des institutions d’Etat à garantir la Justice, comme c’est le cas aujourd’hui avec l’affaiblissement de l’autorité de l’Etat en raison  de l’inexistence des institutions publiques en Haïti.

De nos jours, la culture du silence est de mise comme un modèle de comportement collectif dans la société haïtienne face à ceux qui commettent des actes attentatoires aux droits et libertés des gens, à la dignité et l’intégrité physiques et morales des personnes en termes d’agressions sexuelles. Ce modèle de comportement est loin d’être une garantie de protection et de sécurité pour les victimes et potentielles victimes de violences et d’agressions sexuelles. Car, plus il y a l’impunité, plus les bourreaux, agresseurs et prédateurs sexuels se sentent en territoire conquis, et se donnent alors tous les droits et pouvoirs aux dépens de leurs victimes qui deviennent davantage vulnérables, comme en témoigne d’ailleurs la réalité de l’insécurité en Haïti aujourd’hui.

Finalement, il est à rappeler que la Justice demeure le seul garant de l’Etat de droit dans une société. La Justice élève une Nation, dit un dicton. A l’inverse, cela revient à dire que l’impunité est un poison qui tue à petit feu une société, c’est ce à quoi on assiste aujourd’hui en Haïti. Le Philosophe anglais Thomas Hobbes souligne dans ses écrits (Le Léviathan) que l’homme est un être prédateur par sa nature animale, enfouie en lui. Un criminel, un prédateur sexuel n’a ni visage, ni statut social. Il peut être n’importe qui. Il n’existe aucune société qui fonctionne dans le monde parce que les gens sont bons. C’est la force des lois, c’est-à-dire l’autorité de l’Etat qui discipline les comportements, corrige les dérives et garantit la Sécurité, la Protection et la Paix à tous les membres du corps social. A ce titre, je suggère qu’il soit envisagé dans le cadre de la situation des femmes en Haïti, la nécessité de renforcer les lois et institutions en Haïti en matière des droits des femmes et dans le même temps de démythifier les procédures en divorce, et en pension alimentaire et garde d’enfant, ce pour un accès simple et facile pour les femmes de s’adresser à la justice quand elles sont victimes d’actes attentatoires à leurs droits et leur dignité de personne.

                                                                                                                                      Nadine Dorelus

                                                                                                                                      Avocate, spécialiste en genre

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