L’article suivant rédigé par : Jan HANSSENS figurera dans la publication prochaine de l’ouvrage du Dr. Joël Lorquet intitulé « Le canal de la rivière Massacre, une opportunité pour renforcer la production nationale et entamer le développement endogène ». Ce livre comportera trois parties :
1-Une analyse de la situation actuelle par l’auteur,
2-La publication des différentes opinions recueillies de la part des spécialistes de la question et
3-Les résultats d’un travail scientifique réalisé à partir d’une enquête autour de la position des Haïtiens sur la construction de ce canal. Cet ouvrage de plus de 536 pages servira de guide et de repère aux chercheurs et investisseurs intéressés à faire de la production nationale une réalité en Haïti.
Bonne lecture
Il faut une prise de conscience générale pour que le conflit provoqué par la construction du canal soit transformé en une opportunité.
Les opinions de :
Jan HANSSENS
Il y a des certainement des opportunités, dans la question du canal en ce sens qu’il y a même dans une localité très restreinte, une prise de conscience que la production locale est importante.
Mais, n’oublions pas qu’en même temps qu’on vient de détruire beaucoup de productions locales dans l’Artibonite et que toute l’économie du pays est orientée vers l’’extérieur. Donc, finalement la production nationale est en chute libre depuis qu’on a ouvert les barrières libres, cela veut dire depuis le président Aristide.
Il faut remonter la pente pour beaucoup de choses dans le pays.
D’autre part, dans les réflexes spontanés des gens, j’ai l’impression qu’il y a très peu de conscience sur la production locale. On discute de la production locale mais, quand on regarde ce qu’on consomme ce n’est pas le cas. Par exemple, quand on va acheter, en général, on ne prend pas le soin de regarder où est fabriqué le produit. Lorsqu’on a le choix entre deux (2) qualités de manba (beurre d’arachide) on ne choisit pas le manba local mais, on prend celui qui est le plus perfectionné qui provient des États-Unis. Maintenant, on peut affirmer que la prise de conscience est éventuellement à ses débuts mais, il reste beaucoup à faire.
N’oublions pas que dans un passé récent beaucoup d’efforts ont été consentis pour encourager la production locale. Je me souviens des années où il y avait certaines organisations et plusieurs groupements de paysans locaux qui préparaient de la cassave, ont introduit ce produit dans les écoles accompagné du manba local. Cette démarche a réussi. Mais encore, il y a des financements qui très souvent sont en provenance de l’extérieur et qu’on devrait demander finalement aux partenaires de réorienter leur aide, au lieu d’envoyer de la nourriture, de faire parvenir des fonds en vue de les injecter dans la production locale.
Mais, je me demande si ce projet tient encore ? Certainement, pendant plusieurs années, il a connu un succès. Les cassaves étaient bien reçues par les écoles mais, la crise a détruit beaucoup de choses. Ce qui est grave c’est l’existence des gangs, de la violence et que des jeunes intègrent les gangs. Donc, en même temps, il y a une prise de conscience, car, parallèlement, on est en train de détruire le pays même au niveau de la production locale puisque les denrées que produit le paysan ne peuvent même pas rentrer à la capitale pour y être écoulées.
Donc, j’observe et j’espère. On aimerait que cette prise de conscience puisse s’élargir, et continuer et prendre davantage d’ampleur. C’est important, ce qui se passe à Ouanaminthe mais, on est encore au niveau de l’espoir.
Je me souviens bien, il y a 50 ans de cela, les relations au niveau de la société civile entre Haïti et la République dominicaine étaient beaucoup plus vivaces et plus positives. Je me souviens par exemple, quand je regarde le secteur de l’église que je connais un peu mieux, les contacts qu’il y avait entre des groupes ici et la pastorale haïtienne là-bas en République dominicaine. Il y avait explicitement des campagnes contre le racisme pendant le temps de carême, pendant le temps de l’avant. Il y avait des posters contre le racisme envers les Haïtiens. Maintenant, on a l’impression que tout ça est à un bas niveau aussi bien là-bas en République dominicaine et ici. Les Jésuites quand même ont fait une déclaration commune concernant le canal, ce qui est très positif. La Conférence épiscopale dominicaine a publié une note de presse concernant le canal. Mais, en Haïti il n’y a pas eu de réaction de la part de la Conférence épiscopale sur ce point précis. Le diocèse du Nord-Est a entrepris des collectes pour soutenir les initiateurs du canal. Il existe toujours des éléments positifs, mais il faudrait les encourager davantage.
À propos des opportunités, il faut dire qu’un processus de conscientisation est toujours un processus lent. Mais, il y a certainement des événements déclencheurs et on a besoin de cela. La construction du canal pourrait constituer un élément déclencheur. Donc, j’espère qu’à partir de là, qu’il y ait davantage de personnes qui prennent conscience et qui pourraient créer d’autres événements pouvant faire avancer le processus.
Par ailleurs, il faut des investissements. Quand on regarde le budget de l’État, on ne voit pas que l’agriculture fonctionne parmi les priorités du gouvernement. C’est un gouvernement provisoire, il faut espérer que le plus rapidement possible qu’on ait quelque chose de définitif.
Et, quand on voit les investissements, la plus forte somme est attribuée aux Travaux Publics. Mais, les routes sont bloquées, etc. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie dans cette conjoncture ?
La deuxième priorité du budget étatique, c’est le remboursement de la dette et c’est seulement après ça que viennent les autres secteurs comme l’éducation, la santé, l’agriculture et la justice. Si on arrive à 10 % du budget pour chaque c’est bien. La police fait partie du budget de la justice; tandis que la justice elle-même n’a presque rien, sinon que 1 % du budget, Donc, les priorités ne sont pas vraiment claires.
Jan Hanssens
Prêtre belge, membres de la Congrégation religieuse du Cœur Immaculé de Marie (CICM). Il travaille en Haïti depuis 1973. Ancien Directeur national de la Commission Justice et Paix.
Interview réalisée avec l’auteur le 7 octobre 2023

