Le retour de Guy Philippe, ancien chef rebelle, et l’accueil apparemment chaleureux que lui a réservé la population soulèvent des questions sur le dilemme sociétal que représente la recherche d’un seul « homme fort » comme sauveur et sur les conséquences potentielles de l’oubli de certaines considérations critiques et de la nature complexe de la rédemption pour les anciens criminels. L’article souligne la nécessité d’une approche nuancée du leadership, associant la force à la connaissance et à la sagesse collective pour relever les défis d’Haïti.
Haïti est actuellement un véritable enfer sur terre. Tout le monde est en danger; il n’y aucune garantie de sécurité pour qui que ce soit, sauf peut-être pour ceux qui occupent des postes de pouvoir. La nation est aux prises avec une crise constitutionnelle et une absence criante de dirigeants compétents et éthiques. Et bien sûr, dans le cadre patriarcal qui prévaut, le peuple haïtien cherche un nouveau leader : un homme ou une femme. Mais il ne s’agit pas seulement d’un homme-leader ou d’une femme-leader. Le peuple cherche un homme fort, un Guerrier.
Nous pouvons comprendre pourquoi un guerrier. Avec la sécurité qui domine les pensées de chacun, les gens ont besoin de protection. Ils ont besoin de quelqu’un qui soit capable de les libérer des griffes des gangs criminels. Mais en même temps, il y a une quête sincère d’un champion de la justice, de quelqu’un qui peut démanteler l’état désormais normal d’anarchie et de corruption qui est au cœur de la crise actuelle – un Justicier. En outre, au milieu de la tourmente et de l’accumulation incessante des crises, il existe aussi une profonde aspiration collective pour un berger spirituel qui apporterait réconfort et conseils aux âmes blessées et traumatisées: un Bishop.
Mais la quête ne s’arrête pas là. Le peuple haïtien recherche aussi un dirigeant ayant des compétences en matière de gestion, pour gérer l’économie et s’attaquer à l’ensemble des problèmes sociaux auxquels il est confronté. La faim sévit, un nombre important de jeunes sont au chômage et choisissent de quitter le pays, ce qui signifie une perte de capital humain. Ce qui veut dire le peuple cherche aussi un Économiste, un Gestionnaire, un Politologue. Il y a aussi un désir d’avoir un Éducateur qui reconnaisse le besoin urgent de remédier aux déficiences de notre système éducatif, puisque l’éducation est au cœur de nos nombreux bourbiers. Pour ajouter à la complexité, il y a aussi une aspiration collective à une figure paternelle capable de les nourrir, de subvenir à leurs besoins et de s’occuper d’eux avec tendresse : le bon Papa. Ils aspirent à un homme : un homme pour tout gouverner, un homme pour tout réparer et un homme pour porter tous les fardeaux de la République.
Dans cette mesure, on pourrait même dire que les Haïtiens aspirent à plus qu’un simple mortel ; ils aspirent à une figure mythique, divine. Mais qui pourrait incarner tous ces rôles à la fois, si ce n’est le l’être divin lui-meme ?
Et pourtant, nous voilà pris dans la dualité de notre réalité. Nous avons été amenés à croire que nos choix se limitent entre la tyrannie des corrompus – communément appelée démocratie – ou à la combinaison de l’idiocratie et de l’autocratie incarnées par un seul dirigeant, souvent qualifiée de dictature.
Dans un sens, on peut dire que notre dérive sociétale actuelle vers l’autocratie reflète la crise globale à laquelle la démocratie, en tant que système, est confrontée dans le monde entier en cette ère post-vérité, post-moderne et numérique. En Haïti, ce dilemme est exacerbé par le fait que la démocratie, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, n’a fait qu’alimenter l’ascension d’individus corrompus. Le concept de débat est notablement absent – pas de temps, pas d’espace. La vérité reste insaisissable et l’état de non-droit qui prévaut, associé à un état d’asymétrie de l’information généralisée, s’infiltre à tous les niveaux de la société et affecte tout le monde. La distinction entre les gens de bien et de mal est floue, et personne n’est en mesure de faire la différence. Ceci pose de sérieux problèmes moraux, tant au niveau individuel qu’au niveau de la société. Et comme nous sommes animés par un désir de sécurité, la notion de consolidation de la responsabilité en un seul individu devient séduisante. Par conséquent, nous simplifions à l’extrême la question, réduisant la solution à la simple poursuite d’un seul homme.
Cependant, cette approche hâtive laisse-t-elle de la place pour les questions critiques et fondamentales qui requièrent une attention particulière ?
Réfléchissez, par exemple, à ces questions pertinentes : Pourquoi ne pas envisager une femme? Il y a certainement beaucoup de femmes compétentes. Par conséquent, pourquoi limiter le choix à un homme solitaire? En développant cette considération, un individu seul peut-il réellement assumer le fardeau quasi divin de l’omniprésence, de l’exécution sans faille de toutes les tâches et de l’incarnation simultanée de toutes les qualités souhaitées? Une autre stratégie pourrait-elle consister en une coalition de rivaux, chacun doté de forces uniques, de perspectives indépendantes, d’une expertise diversifiée et d’un potentiel de prise de décision en collaboration ? Cette autre perspective fait-elle l’objet de considération?
C’est là que réside le dilemme des hommes dits forts, selon le discours en vogue aujourd’hui. Ils portent en eux le germe de leur autodestruction. Leur désignation en tant qu' »hommes forts » n’est pas arbitraire. Aussi charismatique ou flamboyant qu’ils puissent dans leur populisme, un examen attentif de leur parcours révèle des crimes et des effusions de sang. En ce sens, la justice ne peut être rendue par ces soi-disant hommes forts qui sont eux-mêmes plongés dans un océan d’injustice; alors qu’ils ne sont toujours pas rachetés leurs âmes; alors qu’ils ne se sont même pas repentis de leurs transgressions passées à l’encontre de la République.
Dans ce contexte, en tant que société, nous sommes confrontés à la tâche critique de déterminer le prix de la paix. La rédemption des anciens criminels est-elle un coût nécessaire pour parvenir à l’harmonie sociale ? Dans l’affirmative, qui, parmi les « hommes forts » actuels, passés et recyclés, mérite d’être racheté ? Barbenque le mérite-t-il ? Et Izo ? Quelles actions spécifiques doivent-ils entreprendre pour mériter un tel sursis sociétal ? Il s’agit d’une conversation extrêmement importante qui ne peut être ni négligée ni éludée.
Ceci étant dit, une vérité indéniable persiste. En Haïti, seuls les morts ont trouvé la vraie liberté. Ceux qui respirent encore ne connaîtront jamais la vraie liberté s’ils n’affrontent pas leur propre mortalité. Les gangs ont compris cette caractéristique fondamentale de notre réalité. C’est pourquoi ils se donnent la liberté d’agir en toute impunité, d’ôter nos vies, sans inquiétude, à moins que la pitié n’intervienne. Entre temps, alors que beaucoup d’entre nous se réfugient pour se mettre à l’abri, alors que certains se recroquevillent ou s’enfuient: la quête persiste. L’un après l’autre, des individus émergent, se posant en sauveur. Chacun a son moment sous les projecteurs, perpétuant le cycle, alors que la République est agonisante, avec la complicité de la communauté internationale.
Que faut-il retenir de tout cela ? Nous devrions nous souvenir de ce qui suit. La force sans la connaissance, tout comme la connaissance sans la sagesse collective, est semblable à une flamme perdue, qui engloutit plutôt qu’elle n’éclaire le chemin vers une véritable compréhension.
Headly Noel
L’analyste politique Headly Noel est originaire de Petit-Goâve. Il a suivi des études à l’Université du Massachusetts-Boston (États-Unis), à l’Université de Leipzig (Allemagne) et à l’Université de Humboldt zu Berlin (Allemagne). Restez informé sur les analyses de Headly Noel en le suivant sur X (Papouch24) ou en le rejoignant sur Facebook (Headly.noel).

