5 octobre 2026
Non, il y a des Combats qui ne peuvent pas être menés avec des mots…
Actualités Société

Non, il y a des Combats qui ne peuvent pas être menés avec des mots…

Par Robert Lodimus

Quelques victimes de la dictature duvaliérienne

 « Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. »

           (Napoléon Bonaparte)

     L’odeur parfumée qui provenait de la cuisine pénétrait dans ma gorge. Je me rendais compte que j’avais faim. La cuisinière, une dame de belle prestance, malgré son âge un peu avancé, nous a invités à passer à table pour le souper. Elle nous a servi un délicieux consommé de bœuf séché, de crabes, de légumes, accompagnés de patates douces, d’ignames, de manioc, etc. Ce n’était pas la première fois que j’allais passer la nuit chez Me Ludovic. Et à chaque occasion, je me sentais toujours très emballé. Ses analyses politiques, véritables radiographies des sociétés planétaires, exerçaient un pouvoir de fascination sur mon être en devenir, avide d’informations sur les histoires anciennes et contemporaines des pays qui ont, à bien des égards, construit les différentes civilisations humaines: Grèce, Italie, France, Angleterre, Éthiopie, Allemagne, Hollande, Japon, Chine, Russie, Égypte, etc. Je glanais sans cesse dans sa riche bibliothèque où rayonnaient des écrivains célèbres : Montaigne, Leibniz, Delorme, Spinoza, Kant, Rousseau, Madiou, Boileau, Châteaubriand, Janvier, Hugo, Vigny, Marx, Firmin, Engels, Hegel, Machiavel…

     Me Ludovic portait sur ses cheveux blancs le diadème invisible de cette sagesse à peine perceptible que l’on observe chez les quelques rares individus dont les rois, les présidents – suivant l’époque – auraient besoin pour gouverner leurs sujets ou leurs citoyens dans la loyauté et le respect.

      Le patriarche m’entretenait souvent de ses voyages à l’étranger en compagnie de son inoubliable et regrettée épouse. Après la victoire des alliés en 1945, ils se sont rendus en Europe pour visiter les camps de concentration nazis. Ils ont vu Auschwitz, ce lieu diabolique où les allemands ont assassiné, avec la complicité de l’Italie, du régime de Vichy en France, du Japon, sous les yeux indifférents du Vatican, des milliers de prisonniers juifs et polonais déportés, au rythme effroyable de 100 000 êtres humains par jour. Pour l’avocat, Adolf Hitler ne pouvait être qu’un fou. Et pire encore, un monstre!

    Nous avons quitté la table pour aller reprendre nos places dans le vaste salon éclairé à la chandelle. Le courant électrique interrompu dès la tombée de l’Angélus du soir n’était toujours pas rétabli. La lumière sombre et caverneuse atteignait à peine les murs sur lesquels étaient disposées avec soin quelques œuvres picturales retraçant les fresques de la guerre de l’indépendance. Il y avait aussi une toile de grandes dimensions de Georges Paul Hector, représentant une tête de paysanne qui sourit, portant un panier de fruits  tropicaux, et d’autres motifs en style de transparence. Tout cela rappelait le temps où Haïti avait pu tant bien que mal nourrir ses enfants, malgré ses multiples problèmes et tribulations qui n’ont pas cessé, il faut l’avouer,  avec la fin officielle de la période esclavagiste. On y retrouvait des portraits de femmes et d’hommes célèbres qui ont combattu les espagnols, les français à la Ravine à Couleuvres, à la Crète-à-Pierrot… jusqu’à la grande victoire finale du 18 novembre 1803 pour fonder la patrie haïtienne. 

    Le vieil érudit connaissait chaque étape importante de la vie de tous ces personnages extraordinaires. Au bas du portrait de Toussaint Louverture, on lisait cette phrase lumineuse : « Le premier des Noirs au premier des Blancs : Bonaparte, rendez-moi ma femme et mes enfants. » À chaque fois que j’en prenais lecture, je ressentais toutes les souffrances de ce « génie de la race », cegrand stratège politique, livré en pâture au froid hivernal du mont Jura, en France.

    Me Ludovic voulait me faire des confidences importantes. Sa voix affichait un ton grave et inquiet, lorsqu’il me l’a annoncé à notre dernière rencontre. Il m’avait demandé d’aviser mes parents que j’allais  passer  la nuit de samedi à dimanche chez lui. Il m’avait aussi remis une missive à ce sujet qui était destinée à Emilio et Éliane, afin de solliciter et d’obtenir leur adhésion.

      Assis en face de moi, Me Ludovic a pris le temps de se croiser les jambes avant de commencer tout d’abord à me parler de notre pays, des dirigeants que nous avons eus, des pays qui nous persécutent, et qui ont juré de nous anéantir, de nous faire disparaître comme la civilisation inca. J’ai senti les caillots de tristesse qui  bloquaient sa voix, lorsqu’il déclarait :

    – Ils ont tout fait pour nous renvoyer en Afrique. Les « Blancs » nous disent clairement que nous n’avons rien à foutre en Amérique. « Ces maudits nègres étaient emmenés dans la Caraïbe pour travailler gratuitement dans les plantations. Leur place est en Afrique. Nous espérons trouver un jour les moyens de nous débarrasser de leur présence. » C’est ce qu’ils répètent toujours entre eux, les anciens États coloniaux et les pro-esclavagistes. Nous les avons chassés en 1804 – du moins c’est ce que nos ancêtres croyaient – pourtant ils ne sont jamais partis. Ils sont encore parmi nous. Cette terre ne connaîtra jamais de repos, tout autant que les problèmes de l’indépendance et de la souveraineté de notre peuple ne soient pas réglés jusqu’au dernier centime.

      L’irruption inattendue de la « dame de service » a forcé Me Ludovic à observer quelques minutes de silence. Elvira nous a servi deux tasses de thé de citronnelle  et de gingembre dans le salon  légèrement éclairé et elle s’est retirée rapidement après avoir accepté avec un large sourire nos chaleureux remerciements. C’est le vieux Ludovic qui m’a appris à dire « dame de service, femme de service » en lieu et place des substantifs « domestique et servante » qu’il trouvait insultants, offensants, péjoratifs… Me Ludovic a avalé une petite gorgée du liquide chaud qui dégageait une odeur fraîche de matinée de campagne sous un ciel clair et m’a invité à en faire autant.

     – Buvez mon garçon! Le thé perd sa saveur en se refroidissant.

      J’ai esquissé un léger sourire et j’ai porté à ma bouche la tasse blanche sur laquelle sont imprimés quelques motifs floraux. Me Ludovic paraissait contrarié. Il avait visiblement une nouvelle à m’annoncer, mais ne savait pas comment le faire. Le patriarche prenait toutes les précautions avant de m’entraîner sur le terrain fragile des confidences et des révélations qu’il m’avait réservées.

    – Fiston, les nouvelles ne sont pas du tout bonnes. C’est pour cela que je vous ai demandé de venir ce soir. Je veux éclaircir un grand mystère pour vous. Mais auparavant, je dois vous dire que vous ne reverrez plus le jeune homme que vous rencontriez à Mer Frappée. Un grand malheur est arrivé. Il a été assassiné par des miliciens du gouvernement.  

 Ma gorge se serrait de peine et de chagrin. Je sentais une douleur lancinante envahir mon cerveau ébranlé. Pendant un bon moment, je croyais que mon cœur allait éclater en mille morceaux comme une chair humaine déchiquetée par une mine antipersonnelle. Cependant, il n’en était rien. C’est plutôt le transport de la souffrance qui me faisait ressentir cette impression d’étouffement. J’ai baissé la tête pour pleurer silencieusement à chaudes larmes. Avant, je ne savais pas grand-chose de ce mystérieux personnage, mais cela ne m’empêchait pas de lui vouer un attachement indéfectible. J’aimais écouter, entendre la voix calme, posée, claire, limpide, rassurante qui sortait de sa poitrine solide, athlétique et qui remuait les entrailles de l’histoire universelle pour en tirer les faits saillants qui me transportaient sur les rives du passé évocateur, et qui me permettaient d’appréhender plus ou moins le présent, d’avoir une perception, quoique floue, de l’avenir… Xénophane, philosophe, poète et théologien présocratique, nous apprend : « Aucun homme n’a su, ni ne saura rien de certain. »

      L’octogénaire continuait de me révéler avec une intense mélancolie ce jeune homme d’une exemplarité incroyable, d’une honnêteté incomparable, d’une intelligence « einsteinienne » dont je venais tout juste d’apprendre le prénom.

    – Le père de Démétrius, Vladimir,  a grandi dans le quartier où j’habitais avec mes parents. Nous sommes allés à l’école primaire et secondaire ensemble. Aux élections présidentielles de 1957, nous avons fait campagne aux côtés de Louis Déjoie. N’était-ce l’erreur catastrophique de Daniel Fignolé, nous serions restés dans la lutte avec le Mouvement Ouvrier/Paysan, MOP… Le professeur Daniel Fignolé n’aurait pas dû accepter la présidence provisoire, alors qu’’il avait toutes les chances de se faire élire. Il était tombé tête baissée dans le piège du général Kébreau – conseillé par les États-Unis – et des politiciens duvaliéristes. C’est bien dommage de le déclarer de manière aussi cynique: il n’y a pas de piété en politique. La fin justifie les moyens. Ce qui compte avant tout dans une lutte politique, c’est le « bien-être du peuple ». Aucun « sacrifice » n’est trop grand, lorsqu’il faut défendre la patrie, la venger et lui restituer son Honneur.  J’ai dit à Fignolé : «  Si vous acceptez la présidence intérimaire, il faut être sûr, certain de pouvoir vous débarrasser de Kébreau et de tous les militaires dangereux qui gravitent autour de lui et réaliser un coup d’État pour garder le pouvoir. » J’ai voulu le rassurer en ajoutant que le peuple le soutiendrait. Mais je savais que l’idée était difficile à mettre en place. Il fallait trouver des officiers qui auraient accepté de se débarrasser de Kébreau et d’autres militaires zélés qui soutenaient François Duvalier. Le chef du MOP  ne se rendait pas tout à fait compte de ce qui se tramait autour de lui. La communauté internationale ordonnait à Kébreau d’utiliser tous les moyens dont il disposait pour placer les duvaliéristes au palais national. La popularité de Daniel Fignolé représentait un handicap sérieux pour François Duvalier et les puissances occidentales. Les stratèges nationaux et internationaux qui excellent dans la « crapulerie » avaient trouvé l’ingénieuse façon de l’éliminer sur la scène de la compétitivité électorale en lui offrant la présidence provisoire. Nous convoitions le pouvoir. On nous l’avait remis en main propre. Et nous n’avons pas eu la capacité, le génie et surtout la force de le garder. Il fallait faire et dire comme Napoléon lors du dix-huit brumaire: « La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. » Mais Fignolé ne disposait pas des moyens politiques et militaires de Napoléon Bonaparte. Tous, à cette époque-là, savions ce qu’Haïti allait devenir avec un homme comme François au timon des affaires de l’État… Après l’exil du président Fignolé, certains d’entre nous se sont ralliés à l’agronome Louis Déjoie pour barrer la route au duvaliérisme. Cependant, malheureusement pour le pays, pour le peuple haïtien, le « médecin charlatan » a remporté les élections du 22 septembre 1957 par la ruse  et l’intimidation. Après avoir prêté serment comme président de la République, François organise la chasse cruelle et mortelle des partisans de ses adversaires politiques. Vladimir est arrêté chez lui au cours de la nuit. Il a été conduit au palais national par la police politique du régime. Le président dictateur l’a interrogé en personne et lui a demandé de collaborer avec le pouvoir, en acceptant de dénoncer et de livrer ses amis qui avaient voulu barrer la route de son arrivée au pouvoir. Naturellement, Vladimir ne nous a pas trahis. Il a été torturé pendant deux mois, et finalement exécuté d’une balle dans la tête. La mère de Démétrius a pu quitter le pays clandestinement pour échapper à la fureur du diable. Elle est morte de chagrin quelques semaines après son arrivée à Moscou où elle y était parvenue grâce à un camarade qui avait des contacts au Kremlin. Entre-temps, j’ai pu me mettre à couvert dans la ville des Gonaïves avec mon épouse où j’ai mis mes connaissances et ma profession au service de mes compatriotes. Au non de l’amitié qui me liait à Vladimir, j’ai gardé contact avec Démétrius… Je suis même allé le voir deux fois, avec de faux passeports, et accompagné de ma défunte femme. C’est durant mon deuxième voyage en Union Soviétique qu’il m’avait avoué son intention de monter une organisation secrète avec quelques camarades pour renverser le gouvernement de François et venger son père assassiné lâchement. Ils avaient finalement fondé un mouvement de guérilla : Les Forces de la liberté et du changement (FLC). Démétrius était pour moi le fils que je n’ai pas eu. Un garçon instruit, honnête, brave, courageux… Un patriote. Il a su développer le sens du devoir citoyen et de l’honneur. Cela me soulage de savoir qu’il est mort comme il l’a toujours rêvé. Il s’est sacrifié, ainsi que d’autres individus de son âge, pour la Justice et pour la Liberté. Vous les jeunes, filles et garçons, vous méritez d’être encadrés solidement, à tous les niveaux, afin  que vous arriviez à jouer un rôle historique et politique dans le devenir de votre Nation. C’est ce travail que Démétrius Killick a effectué auprès de vous. Avant de quitter la ville pour aller rejoindre ses camarades, il vous a laissé une lettre. Je peux comprendre que ses dernières pensées étaient pour vous. Cette correspondance, vous devez la brûler après en avoir pris connaissance, pour éviter qu’elle ne tombe entre les mains d’un partisan zélé du gouvernement. Lisez mon garçon et appréciez l’estime que vous avez méritée de cet homme vaillant qui a donné sa vie dans la lutte pour la reconquête de la citoyenneté de la femme et de l’homme haïtiens.

     D’une main tremblante, j’ai tiré la feuille de papier blanc pliée en trois parts égales de l’enveloppe rouge que m’a remise Me Ludovic et j’ai commencé à lire à voix basse, mais suffisamment forte pour que ce dernier en prît lui aussi connaissance du contenu déchirant et lyrique.

Jeune Panafricain & Révolutionnaire

Cher compatriote,

     Aujourd’hui, je m’adresse peut-être à vous pour la dernière fois. J’ai le triste pressentiment que nos yeux ne se croiseront plus sous le soleil brillant, revigorant de  Mer Frappée. Mais qu’importe, la vie est ainsi faite. Et l’homme doit avoir le courage de suivre la route de son destin jusqu’au bout.

« Destin » est un mot dont je n’aime pas trop l’usage. Certains philosophes préfèrent parler de « sens de l’histoire ». Je refuse de croire que la vie est un chemin tout tracé. Chaque être humain est pleinement responsable de ce qu’il veut être pour lui-même et pour les autres. Sinon, la femme ou l’homme n’est pas vraiment né.e  libre.

Lorsque l’on a vu le jour dans des pays qui ressemblent au nôtre, la nature nous prédestine déjà à une existence tumultueuse; une existence, disons-le de façon nette,  faite de résistance, de lutte, d’acte de bravoure pour cultiver l’espoir et ramener la vie là où elle s’éteint lentement et affreusement, comme le feu d’une bougie presque entièrement consumée.

Les ténèbres d’un grand bouleversement, d’un grand drame, d’une grande tragédie, d’un grand malheur recouvrent déjà une bonne partie de la terre. Nous marchons à grands pas vers l’apocalypse! Notre pays figure depuis un certain temps parmi les régions frappées par les bourrasques de la désolation : dictature, répression, famine, chômage, analphabétisme… Comme Lawrence d’Arabie, j’ai résolu de remplir ma mission d’éveilleur de conscience   et d’allumeur  de révolte.

Un jour, cher ami, vous prendrez le temps de lire le magnifique poème de Jacques Prévert « Le paysage changeur » et vous comprendrez mieux le sens de mes paroles, le fondement idéologique de mes réflexions, la profondeur de ma conviction politique, la raison de mon combat… Je suis convaincu comme le poète qu’il faut souffrir, s’organiser, lutter et espérer.

« …mais un jour le vrai soleil viendra

un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou

et les travailleurs sortiront

ils trouveront alors le soleil

le vrai le dur soleil de la révolution

…………………………………………………….

ils feront beaucoup de choses avec le soleil

et même ils changeront l’hiver en printemps. »

… Mais cela ne se fera pas sans le sacrifice humain. Sans la sueur de la bravoure et de l’héroïsme. J’appartiens à mon pays avant d’appartenir à ma famille et à moi-même. Je suis de ceux qui croient que l’on ne peut réparer les torts causés par la violence négative que par l’organisation positive de la force patriotique et de la solidarité nationale. C’est la force de la domination qui rend l’individu captif; c’est encore la force de l’intelligence qui peut le libérer. Pourquoi les États partent-ils en guerre? Pourquoi les gouvernements dépensent-ils des fortunes dans l’achat des armes de destruction massive? Est-ce pour dominer ou pour se soumettre? Est-ce pour se faire craindre ou pour se faire obéir? La soumission et l’obéissance sont indissociables de la force. Le peuple doit être capable d’utiliser des « moyens proportionnels » pour rompre les chaînes de la maltraitance sociale, économique et politique. Repenser et mettre en place un système de société juste, humain. C’est cela la « Révolution » : le changement du vieil ordre des choses. Prendre le pouvoir et le réorganiser au profit de tous, sans exclusion. Sans préjugé. Sans discrimination.

Je refuse de dormir dans un palais, alors que mes compatriotes se retranchent dans des cabanes délabrées avec des toits en chaume qui cèdent sous la pluie. Je me sens mal à l’aise de me goinfrer plusieurs fois par jour, alors que des enfants se couchent toutes les nuits le ventre vide. Je renonce à vivre jusqu’à l’âge de cent ans dans un pays où, à cause de la misère, l’espérance de vie ne dépasse pas cinquante ans. Voilà, en peu de mots, le sens de ma décision… Comme Hector de Troie ou Caonabo,  j’ai choisi d’affronter vaillamment les « donneurs de la mort »: le seul chemin qui mène à la gloire « immortalisante ». Il faut toujours garder l’espoir que pour chaque Goliath, il existe quelque part un David…  

Mon cher ami,

     Le travail qu’il faut faire dans ce pays pour y ramener la dignité humaine, la Liberté, la Souveraineté et l’Honneur est énorme. L’avenir n’est pas vraiment réjouissant. Mais ensemble, en conjuguant nos forces et nos efforts, nous pouvons le rendre meilleur.

      Apprenez à faire bon usage de votre jeunesse prometteuse…! Poursuivez votre route comme vous le faites tous les jours! Devenez un « homme » dans tous les sens du terme! Allez là où vos désirs et vos pensées vous conduiront pour le bien de vos compatriotes et de vous-même! Et surtout, dites-vous bien : la vie, tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre, on la perdra…! Et si on doit la perdre inévitablement, il vaut mieux que ce soit pour une bonne cause. Une cause noble…

     Cette terre où nous sommes nés a coûté trop de sacrifices à nos aïeux pour que nous acceptions de l’abandonner à la honte, au déclin, à la dictature et au néocolonialisme. Nous avons le devoir de faire pousser des plantes d’équité sociale dans chaque département géographique, chaque ville, chaque bourg, chaque village…de la République d’Haïti.

Nous mourrons ou nous vivrons!

     Je suis arrivé à un endroit où il m’est absolument difficile de faire marche arrière. « Le vin est tiré, je dois le boire…» Nous reverrons-nous un jour? J’en garde un mince espoir… Il n’y a aucune fatalité dans ma façon de répondre à ma propre question. C’est que l’enfant se présente mal. Et il y a des risques évidents pour la mère. Par conséquent, que ce soit par voie naturelle ou par césarienne, il doit nécessairement et absolument naître.

Adieu mon frère!

Démétrius

*       *      *

      La teneur de la précieuse correspondance m’a bouleversé. La pluie abondante tambourinait sur les carreaux vitreux des fenêtres de la maison vieille de cent ans, enterrée sous les brumes et les brouillards épais. La nature pleurait en même temps que mes yeux à demi-aveuglés par les larmes intarissables dont les branches, comme des affluents greffés sur le fleuve Artibonite, sectionnaient mes joues grisées d’affliction. Je savais  maintenant ce qu’il était advenu de ce brillant jeune patriote que le hasard avait placé sur mon chemin. Grâce aux révélations tardives de l’octogénaire, je pouvais coller un nom sur ce visage préoccupé, cette voix claire qui hantait incessamment mes nuits insomniaques et nostalgiques… Ma rencontre avec Démétrius a été déterminante, ne serait-ce que pour la formation précoce de ma conscience de classe et la solidification graduelle de ma conviction sociale et politique. Je me souviens toujours de ses dernières paroles, surtout lorsque, le cœur palpitant et souffrant, je serpente à l’aube des jours macabres  dans les tripes de la pauvreté ignoble qui assassine et avilit mon pays. Il ajoutait une fois sur cette poignée de main ferme, solide et sincère qui scellait et clôturait  nos échanges fructueux:

    « Il faut défendre ses idées jusqu’à la mort. Si elles sont justes, porteuses d’espoir et de bien-être pour l’humanité, il ne faut pas avoir peur de les partager avec tous ceux qui croient comme nous en l’émergence d’une vie meilleure, affranchie, totalement libérée de la domination du mal… »

      Che Guevara avait dit avant lui: « Il faut savoir mourir pour sa vérité. » Je l’ai appris bien plus tard dans une ville glaciale de l’Amérique du Nord.    Ce soir de grandes tribulations des peuples encore et toujours exploités, je dédie à l’inconnu de Mer Frappée ces vers de Jean de La Fontaine sur la mort:           

                   « La mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge

                    On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,

                    Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet;

                    Car de combien peut-on retarder le voyage?

                    Tu murmures, vieillard! Vois ces jeunes mourir,

                    Vois-les marcher, vois-les courir

                    À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,

                    Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles… »

     Les années passent. Longtemps déjà, j’ai quitté la peau de l’adolescent confiant qui regardait le monde avec ses yeux rêveurs. J’ai remarqué avec tristesse que les mots utilisés encore aujourd’hui pour qualifier Haïti et son peuple n’ont pas changé depuis 212 ans au niveau des cinq continents : analphabétisme, pauvreté, dictature, néocolonisation, exploitation, prostitution, épidémie, résignation, antipatriotisme, vol, pillage… Dans l’île  au destin tourmenté, les poètes indigènes semblent hériter de leurs « dieux » l’art d’écrire sur la mort et la déchéance de l’être, plutôt que sur la vie et l’émancipation de l’être.

     Seulement, il y a toujours dans l’existence d’un peuple combatif une dernière rivière de turbulences à traverser – même à gué – avant qu’il voie cesser ses misères, ses humiliations et ses souffrances.

Robert Lodimus

(Extrait du roman de Robert Lodimus, L’inconnu de Mer-Frappée, 2020)

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