par Hancy PIERRE, Spécialiste en Relations Internationales
Dans la série sur “le contentieux autour de la Rivière Massacre dans le cadre des Relations haïtiano-dominicaines”, nous voudrions mettre emphase sur le dialogue comme principe de base pour la convivialité des Etats. En effet, la Rivière Massacre ne cesse de se constituer en sources de tensions voire de conflits entre la République dominicaine et Haïti dans leur trajectoire historique. Les traités qui s’interposent jusqu’alors pour résoudre ce problème se situent dans des enjeux politique, économique et géopolitique.
À noter que le Traité de Paix, d’Amitié et d’Arbitrage entre la République dominicaine et Haïti du 20 février 1929 s’inscrit durant la période d’occupation américaine de l’ile : d’abord la République dominicaine de 1916 à 1924 et Haïti, de 1915 à 1934.Ce qui croise avec les intérêts stratégiques de la puissance d’occupation d’alors pour laquelle il est crucial l’exploitation des ressources stratégiques dont les matières premières, les sites, les douanes et les frontières.
Le Traité en question ne devrait-il pas être sujet à renouvellement par rapport à une période donnée tel fut le cas du “Traité de Columbia” entre le Canada et les Etats Unis autour de la cogestion du fleuve Columbia en 1964 pour une durée limitée de 60 ans ? À noter que ce fleuve sert à alimenter les Etats Unis en électricité dans l’ordre de 40% et de la moitié de la consommation d’énergie de la Colombie Britannique. Il tient aussi lieu à endiguer des crues.
Les deux Etats (Etats Unis et Canada) sont à leur 18è journée de négociation sur ce dossier. Pour revenir au contentieux autour de la Rivière Massacre comme référence aux droits d’exploitation de la rivière et à l’arbitrage en cas de conflits, nous voudrions souligner que c’est un instrument figé et non flexible. De nouveaux problèmes pourront être échappés de la compétence du Traité- cadre comme instrument de prévention de conflits et d’arbitrage. De nos jours surgissent de nouvelles thématiques comme les changements climatiques, la protection des écosystèmes voire la préservation identitaire par rapport à la culture des habitants transfrontaliers et au milieu de vie que représente la Rivière Massacre. Des conflits dans la cogestion par des Etats de ressources stratégiques communes n’est pas un fait inédit. Dans cet ordre, il y a lieu de noter les conflits du Venezuela avec son territoire voisin de la Guyane.
D’autres exemples pourront abonder ce panorama. Ce que nous nous gardons de faire dans le présent article. C’est une parenthèse pour indiquer que des conflits internationaux sont inhérents et quelque fois inévitables dans les relations internationales. En effet, les conflits internationaux ne sont pas de l’ordre du fatalisme et se sont passés de l’approche de pathologie sociale. Le contentieux autour de la Rivière Massacre entre la République dominicaine et Haïti ne saurait être traité comme une situation d’un petit groupe de particuliers sans nier l’activisme éventuel au sein des deux sociétés de groupes d’intérêts qui ne surplantent pas l’Etat comme acteur clé des relations internationales.
Cette mise au point considère la position du président dominicain qui a fait état aux anarchistes qui interviennent dans la percée du canal sur la Rivière Massacre en dehors du plan de l’Etat. En voici une des séquences de son intervention : “ nous ne cherchons pas à provoquer un affrontement avec le peuple haïtien, mais nous faisons face à des acteurs incontrôlables qui assurent la sécurité de leur territoire pour leurs intérêts particuliers et qui menaient désormais la qualité de leur gouvernement ainsi que la sécurité des ressources hydriques”.
Aussi a-t-il évoqué le fait qu’un groupe de particuliers s’approprient la construction d’un canal en toute illégalité pour exploiter les eaux de la rivière de Dajabon ce, en violation des traités concernant la frontière haïtiano-dominicaine. Si des citoyens et des citoyennes, de personnalités, des groupes civiques, des mouvements sociaux, la presse ont fait écho de la nécessité d’exploiter une ressource collective dans la construction du canal sur la Rivière Massacre cela ne suppose pas la démission de l’Etat de la scène sur une question d’ordre international. Les relations internationales ne sont pas une affaire privée.
Aussi revient-il de se passer du caractère restreint des relations internationales qui se limite aux acteurs étatiques et assimilées aux relations diplomatiques. James Roseneau évoque la thèse du continuum transnational et delà il ne s’agit plus d’une unité de base des relations qui soit l’Etat mais l’individu engagé dans une action ou dans une situation mondiale. En ce sens, cela relève d’un fait des sciences des relations internationales au même titre que la paix et la guerre entre les groupes sociaux et plus tard étendus aux Etats et aux peuples, qui ont pendant longtemps préoccupé les hommes et les femmes (HUNTZINGER ,1987).
Aussi les phénomènes de divers ordres, même les plus physiques comme la guerre par exemple sont-ils beaucoup fonction d’idées que des choses (Mauss, 1983 :289). Les relations internationales sont la science des faits sociaux internationalisés. Il y a lieu du point de vue de Pinto de différencier relations internationales et relations interétatiques quand les relations internationales “sont tous les rapports sociaux dont les participants ou le contenu se rattachent à deux ou plusieurs sociétés politiques étatiques” Ce sont des relations qui échappent à la domination politique unique”, ou encore comme “les rapports entre pouvoirs politiques échappant à la domination d’un pouvoir politique supérieur”. Ce qui est la position de Virally qui accorde plus d’importance au pouvoir qu’à l’Etat (ibid ,1987) .
Le président dominicain poursuit en ces termes : “C’est une construction unilatérale et illégale de l’avis même du gouvernement haïtien qui se décharge de toute responsabilité. Ce qui crée une situation d’animosité et délicate des deux côtés de la frontière. Le gouvernement dominicain a été contraint de prendre des mesures vigoureuses par la fermeture de la frontière avec Haïti”. Il ne s’agit pas de relations interétatiques ni de relations qui doivent renvoyer à une domination politique unique vu le cadre international déjà existant comme instrument d’arbitrage en l’occurrence le Traité du 20 février 1929 en dépit de son caractère figé. Dans son discours à la 78è session de l’Assemblée des Nations Unies, le Premier Ministre haïtien, le Dr Ariel Henry a évoqué un ensemble de principes, concepts et instruments qui donnent un caractère international de la gestion du contentieux autour de la Rivière Massacre entre la République dominicaine et Haïti.
En voici un aperçu de ses référents tels que : solidarité, paix, générosité du peuple haïtien, dialogue, partage équitable de ressources, respect mutuel entre Etats, abstention à la violence et résolution de conflits, participation internationale et résolution de conflits interétatiques. Prenons quelques séquences du discours du premier Ministre haïtien actuel en la circonstance.
”Les Haïtiens sont un peuple généreux et solidaire qui croit au dialogue et à la possibilité de partager équitablement des ressources communes sans heurts et dans le respect mutuel”. Il renchérit que Haïti n’a aucune intention de faire des actions qui peuvent être préjudiciables à la République dominicaine. Il appelle : ”au dialogue et à la négociation pour régler pacifiquement le différend dans le respect des instruments juridiques déjà signés entre les deux pays en l’occurrence le traité de 1929 ainsi que d’autres instruments”. Il souligne l’importance de la participation internationale pour résoudre la situation à la frontière avec la République dominicaine, afin d’éviter des tensions inutiles entre les deux nations.
Pour conclure, “le premier ministre haïtien a revendiqué le droit d’Haïti d’utiliser ses ressources hydriques partagées, tout comme le fait la République dominicaine”. Et, pour votre gouverne, nous vous citons l’article 10 du Traité du 20 février 1929 qui stipule ce qui suit : “En raison de ce que des rivières et autres cours d’eau naissent sur le territoire d’un des deux Etats traversent sur le territoire de l’autre ou leur servent de limites, les deux hautes parties contractantes s’engagent à ne faire ni consentir aucun ouvrage susceptible soit de changer le cours naturel de ces eaux sont d’altérer le débit de leurs sources. Cette disposition ne pourra s’interpréter de manière à priver l’un ou l’autre de deux Etats du droit d’user d’une manière juste et équitable dans les limites de leurs territoires respectifs des dites rivières et autres cours d’eau pour l’arrosage des terres et autres fins agricoles et industriels.
Repères bibliographiques –
Michel CROZIER (1977) et Erhard Friedberg, l’acteur et le système, Editions du Seuil, Paris, 500p.
– Marcel, MAUSS (1983), Sociologie et Anthropologie, Quatridge, 8e Edition, Presses Universitaires de Presse, Paris, 482p.-
-Jacques HUNTZINGER (1987), Introduction aux relations internationales Editions du Seuil, Paris, 358p.
-Marc AUGE (1994), Pour une anthropologie des mondes contemporains, Flammarion, France 194p.. -Jean-Jacques, ROCHE (2006), Théories des relations internationales,6e Edition, Edtion Montchrestien, Paris.160p.
-Suzy, CASTOR (1987), Migraciones y relaciones internacionales (El caso haitiano-Dominicano),Coleccion HISTORIA Y SOCIEDAD No 71,Editora Universaria -UASD,Santo Domingo.186p
-Jean, PRICE-MARS (1998), la République d’Haïti et la République dominicaine, Tome II, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004.Les Editions Fardin, Port-au-Prince.334p

