Lexicographie créole : revisiter le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » d’Albert Valdman

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Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue

Montréal, le 30 janvier 2023

Les écoliers, les étudiants et les enseignants haïtiens disposent-ils en 2023 d’outils lexicographiques (dictionnaires et lexiques créoles ou créoles-français) utiles à l’apprentissage scolaire en langue maternelle créole ? Dans l’affirmative, par qui ces outils lexicographiques sont-ils produits et quelles sont leurs caractéristiques ? C’est pour contribuer à trouver des réponses à ces questions de fond que ces dernières années nous avons publié en Haïti et en outre-mer plusieurs articles sur la lexicographie haïtienne. Ces articles inventorient les deux versants de la lexicographie haïtienne, la lexicographie créole ou française unidirectionnelle (comprenant des ouvrages lexicographiques unilingues créoles ou unilingues français) et la lexicographie créole bidirectionnelle (comprenant des ouvrages lexicographiques bilingues créole-français, français-créole, créole-anglais, anglais-créole). Pour caractériser adéquatement la production lexicographique élaborée en Haïti et ailleurs, il a été nécessaire de définir la lexicographie haïtienne : en créolistique, la lexicographie haïtienne est le domaine scientifique de conceptualisation et de production de dictionnaires et de lexiques arrimés au socle méthodologique de la lexicographie professionnelle. Précédée d’une ample recherche documentaire, notre exploration de la production lexicographique haïtienne se donne à voir dès la parution de l’article « Dictionnaires et lexiques créoles : faut-il les élaborer de manière dilettante ou selon des critères scientifiques ? » (Le National, 28 juillet 2020). Et pour fournir au public intéressé, aux enseignants, aux rédacteurs et éditeurs de manuels scolaires et aux lexicographes créolistes un tableau d’ensemble et systématisé de la production lexicographique haïtienne de ses débuts à nos jours, nous avons élaboré le premier « Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 » (Le National, 21 juillet 2022). Au bilan de cet essai, nous avons identifié 64 dictionnaires et 11 lexiques publiés entre 1958 et 2022, et nous avons consigné les caractéristiques bibliographiques et lexicographiques de ces ouvrages dans plusieurs articles subséquents.

Dans le prolongement de notre « Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 », l’idée centrale du présent article est de fournir un ample éclairage sur les grandes qualités scientifiques du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » d’Albert Valdman (Indiana University, Creole Institute, 2007) en présentant notamment son socle méthodologique, en exposant la rigueur des rubriques où sont définis les termes consignés dans sa nomenclature et en indiquant par-là pourquoi il constitue un ouvrage majeur de référence et le plus abouti, sur le plan scientifique, dans le domaine de la lexicographie créole. Le dictionnaire Larousse définit comme suit la notion de « nomenclature » : « Ensemble des mots en usage dans une science, un art, ou relatifs à un sujet donné, présentés selon une classification méthodique (…). ; « Ensemble des entrées choisies pour figurer dans un dictionnaire, un lexique ». Mais avant d’examiner le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » selon les critères de la lexicographie professionnelle, il est utile de situer le cheminement de notre réflexion analytique ces dernières années sur la problématique de la lexicographie haïtienne. Un tel cheminement réflexif-analytique nous a permis d’éclairer les acquis de la lexicographie haïtienne, d’identifier ses lacunes et ses faiblesses et de cibler les défis qu’elle devra relever. Le cheminement réflexif-analytique est indispensable pour saisir l’ampleur et les caractéristiques d’ensemble des travaux lexicographiques conduits en Haïti et en dehors d’Haïti.

  1. Un cheminement réflexif-analytique offert en partage

De juin 2020 à décembre 2022, dans le domaine de la lexicographie haïtienne, nous avons fait paraître en Haïti et en outre-mer les articles suivants :  

  1. « Le traitement lexicographique du créole dans le « Diksyonè kreyòl Vilsen », Le National, 22 juin 2020.
  1. « Les défis contemporains de la lexicographie créole et française en Haïti », Le National, 2 août 2022.
  1. « Le « Dictionnaire de l’écolier haïtien », un modèle de rigueur pour la lexicographie en Haïti », Le National, 31 août 2022.
  1. « Dictionnaires créoles, français-créole, anglais-créole : les grands défis de la lexicographie haïtienne contemporaine », Le National, 20 décembre 2022.

Au mitan de notre vision de l’aménagement simultané des deux langues officielles d’Haïti, ces articles traitant de plusieurs aspects de la lexicographie haïtienne sont en lien avec la didactique et la didactisation du créole comme en font foi nos articles suivants : « Aménagement et « didactisation » du créole dans le système éducatif haïtien : pistes de réflexion », Le National, 24 janvier 2020 ; « L’état des lieux de la didactique du créole dans l’École haïtienne, une synthèse (1979 – 2022) Le National, 27 mai 2022, et « Le créole et le français dans l’École haïtienne : faut-il aménager une seule langue officielle en faisant l’impasse sur l’autre ? », Le National, 21 juin 2022. Ce cheminement réflexif-analytique a contribué à la publication en mai 2021 du livre collectif de référence que nous avons coordonné et coécrit avec une quinzaine de spécialistes de la créolistique, « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (par Robert Berrouët-Oriol et al., Éditions Zémès et Éditions du Cidihca).

  • L’incontournable apport des pionniers émérites

Tous les articles que nous avons élaborés sur la lexicographie haïtienne sont redevables des travaux de nos émérites pionniers :

–Pompilus, Pradel (1958) : « Lexique créole-français » (Université de Paris).

–Pompilus, Pradel (1961) : « Lexique du patois créole d’Haïti », SNE. 

–Pompilus, Pradel (1978) : « État présent des travaux de lexique sur le créole haïtien », revue Études créoles, vol. 1 n° 1, 01-07-1978, p. 119-128 ; étude accessible à la Bibliothèque universitaire de l’Université des Antilles – Campus de Schoelcher, Martinique. 

–Hazaël-Massieux, Marie-Christine (1989) : « La lexicographie et la lexicologie à l’épreuve des études créoles », revue Études créoles 12/2, 65-86. 

–Fattier, Dominique (1997) : « La lexicographie créole saisie à l’état naissant (Ducoeurjoly 1802) », in : Marie-Christine Hazaël-Massieux / Didier de Robillard (éds), Contacts de langues, contacts de cultures, créolisation, Paris, L’Harmattan, 259-273. 

–Fattier, Dominique (1998) : « Contribution à l’étude de la genèse d’un créole : l’Atlas linguistique d’Haïti, cartes et commentaires », 6 volumes, Villeneuve d’Ascq, ANRT (Agence nationale de reproduction des thèses). 

–Valdman, Albert (2000) : « L’évolution du lexique dans les créoles à base lexicale française », L’information grammaticale no 85, mars).

–Valdman, Albert (2005) : « Vers un dictionnaire scolaire bilingue pour le créole haïtien ? », revue La linguistique, vol. 41/1.

–Valdman, Albert (2005) : « Vers la standardisation du créole haïtien », Revue française de linguistique appliquée, vol. X/1.

Il est aujourd’hui impensable et contre-productif d’aborder ou de mettre en chantier un ouvrage lexicographique en dehors ou dans l’ignorance des apports des pionniers émérites comme, du reste, en tournant le dos aux acquis méthodologiques des travaux lexicographiques haïtiens antérieurs.

 3. Rappel des travaux lexicographiques haïtiens antérieurs élaborés en conformité avec la méthodologie de la lexicographie professionnelle

Dans notre « Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 » (Le National, 21 juillet 2022), nous avons identifié 64 dictionnaires et 11 lexiques publiés entre 1958 et 2022, et nous avons établi, par une analyse détaillée, les caractéristiques lexicographiques de ces ouvrages dans l’article « Les défis contemporains de la lexicographie créole et française en Haïti », Le National, 2 août 2022. Sur les 75 ouvrages répertoriés, seuls 9 d’entre eux ont été élaborés en conformité avec la méthodologie de la lexicographie professionnelle.

Tableau 1 – Dictionnaires et lexiques créoles conformes à la méthodologie de la lexicographie professionnelle

Titre de l’ouvrageAuteur(s)Date d’éditionÉditeurCaractéristiques matérielles
     
Lexique créole-français Pradel Pompilus1958Université de ParisLivre imprimé
Lexique du patois créole d’Haïti Pradel Pompilus1961SNELivre imprimé
Ti diksyonè kreyòl – fransèAlain Bentolila (et al.)  1976Éditions caraïbesLivre imprimé
4.      Haitian Creole – English – French Dictionary (vol. I        et II)Albert Valdman (et al)1981Creole Institute Bloomington UniversityLivre imprimé
Petit lexiquecréole haïtien utilisé dans le domaine de l’électricité Henry Tourneux1986CNRS/ Cahiers du LacitoLivre imprimé
Diksyonè òtograf kreyòl ayisyen Pierre Vernet, B. C. Freeman1988Sant lengwistik aplike, Inivèsite Leta AyitiLivre imprimé
Leksik elektwomekanik kreyòl, franse, angle, espayòl Pierre Vernet et H. Tourneux (dir.)2001Fakilte lengwistik aplike, Inivèsite Leta AyitiLivre imprimé
Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary Albert Valdman2007Creole Institute, Indiana University  Livre imprimé
English-Haitian Creole bilingual dictionary  Albert Valdman, Marvin D Moody, Thomas E Davies2017Indiana University Creole Institute Livre imprimé

Sur le registre de la méthodologie de la lexicographie professionnelle, les critères d’évaluation analytique que nous avons retenus pour évaluer ces ouvrages sont conformes au modèle lexicographique consensuel et standard enseigné dans les Départements de linguistique et les Écoles de traduction du Canada, de la Suisse, de la Belgique, de la France, du Mali, de la Côte d’Ivoire, etc. C’est sur ce modèle lexicographique consensuel et standard que sont élaborés les dictionnaires usuels de la langue (Le Robert, Le Larousse, Le Littré, le Dictionnaire des francophones, USITO, etc.). Ce modèle a fait l’objet de travaux de recherche approfondis de plusieurs linguistes, notamment :

–Jean Pruvost, professeur émérite de lexicologie et de lexicographie à l’Université de Cergy-Pontoise en France et auteur entre autres de « Dictionnaires et nouvelles technologies » (PUF, 2000) ; « Le Nouveau Littré 2005 » (livraison augmentée du « Petit Littré », Éditions Garnier) ; « Dictionnaires et mots voyageurs : les 40 ans du Petit Robert, de Paul Robert à Alain Rey », Éditions des Silves, 2008 ; « Paul Robert : l’aventure du dictionnaire Robert », avec Jérôme Robert (Éditions du Palio, 2017) ; « Pleins feux sur nos dictionnaires » (Éditions Honoré Champion, 2018). 

–Bernard Quémada, lexicologue et historien des dictionnaires, qui a dirigé le monumental dictionnaire « Trésor de la langue française » (TLF) en seize volumes.

–Alain Rey, rédacteur en chef des dictionnaires Le Robert de 1967 jusqu’à sa mort en 2020, auteur de « La lexicologie », Paris, Klincksieck, 1970 ; « Le Lexique : images et modèles, du dictionnaire à la lexicologie », Paris, Armand Colin, 1977 ; « De l’artisanat des dictionnaires à une science du mot », Paris, Armand Colin, 2008.

–Marie-Éva De Villiers, linguiste-lexicographe québécoise, auteure du célèbre « Multidictionnaire de la langue française » publié pour la première fois en 1998. Elle est également l’auteur du livre de référence « Profession lexicographe » paru aux Presses de l’Université de Montréal en 2006. Dans cet ouvrage elle passe en revue l’histoire détaillée de l’élaboration des dictionnaires usuels de la langue, depuis les origines jusqu’à nos jours, et elle éclaire comme suit la démarche lexicographique : « La lexicographie est la branche de la linguistique appliquée qui a pour objet d’observer, de recueillir, de choisir et de décrire les unités lexicales d’une langue et les interactions qui s’exercent entre elles. L’objet de son étude est donc le lexique, c’est-à-dire l’ensemble des mots, des locutions en ce qui a trait à leurs formes, à leurs significations et à la façon dont ils se combinent entre eux » (Marie-Éva de Villers : « Profession lexicographe » (Presses de l’Université de Montréal, 2006). 

Tous ces linguistes-lexicographes ont mis en lumière le socle méthodologique sur lequel tout ouvrage lexicographique doit être élaboré.

Tableau 2 – Modélisation du dispositif méthodologique de la lexicographie contemporaine : les différentes étapes d’élaboration du dictionnaire

Étape 1 :   formulation de la politique éditoriale : quel type de dictionnaire et quel public-cible ?Étape 2 :   détermination du corpus de référence (enquêtes de terrain, sources documentaires diverses)  et dépouillement des donnéesÉtape 3 :   élaboration de la nomenclature, rédaction des définitions, choix des notes et des exemples illustratifsÉtape 4 :   rétroaction après diffusion du dictionnaire et mises à jour
    
Taille et format choisis : papier et/ou numérique.Sources documentaires : dictionnaires antérieurs (Littré, Larousse, Robert, etc.), œuvres littéraires et scientifiques, journaux et revues, corpus lexicaux informatisés, banques de données lexicales et banques de données terminologiques en ligne.Application des critères de sélection des mots : attestations écrites, fréquence d’usage du mot, néologisme récent ou en cours d’implantation, terme doté d’un sens nouveau, niveaux de langue.   Rédaction de la « Préface » ou du guide d’utilisation du dictionnaire (exposé de la méthodologie).La rétroaction participe de la « veille lexicographique » et est en lien avec les étapes 2 et 3.

Sur le registre bilingue créole-anglais de la lexicographie haïtienne, le meilleur exemple d’un chantier lexicographique rigoureux, élaboré sur le socle méthodologique de la lexicographie professionnelle est incontestablement le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » du linguiste-lexicographe Albert Valdman (Creole Institute, Indiana University, 2007). Ce monumental dictionnaire généraliste bilingue créole-anglais de 781 pages remplit toutes les exigences de la dictionnairique moderne. Fortement structuré, il expose clairement le « Guide d’utilisation du dictionnaire » (page XIX : descriptif de sa méthodologie), la « Présentation détaillée du contenu des entrées » (page XXIII), une ample bibliographie (page XXIX), la « Liste des abréviations » (page XXXIII), suivis de l’ensemble des rubriques du dictionnaire (pages 1 à 781).

Tableau 3 – Modélisation des rubriques lexicographiques

dans le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary »

Terme créoleCatégorie grammaticaleDéfinition anglaiseTerme(s) apparenté(s)Locutions illustrativesRenvoi(s)
      
pipirit1n. [nom ou substantif]Kind of small birdpipirit chandèlAnvan pipirit mete kanson li/depi pipirit chanteGri kou pipirit /see/ gri. Sou kon pipirit /see/ sou.
   pipirit gri  
   pipirit gwo tèt  
   pipirit pa chante  
   pipirit rivyè  
   pipirit tètfou  
      
pipirit2    /see/ pripri
   [Les termes apparentés sont définis et suivis d’une illustration d’emploi. Ex. : Li kite lakay li o pipirit chantan]  

Nous avons effectué l’évaluation analytique du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » selon les critères méthodologiques usuels de la lexicographie professionnelle : (1) la formulation de la politique éditoriale et les cibles visées ; (2) la détermination du corpus de référence et le dépouillement des données ;(3) l’élaboration de la nomenclature,la rédaction desdéfinitions, le choix des notes et des exemples illustratifs.

Dans cet ouvrage, la formulation de la politique éditoriale et l’identification des cibles visées sont clairement consignées : « The primary function of the Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary is to assist English speakers to interpret Haitian Creole (Creole) written texts. The dictionnary also will help anglophone learners of Creole to extend their mastery of the language by contributing to the enrichment of their vocabulary. Speakers of Creole may also use this dictionary to improve their oral and written skills in English » (« Preface », page i.) (« La fonction première du dictionnaire bilingue créole haïtien-anglais est d’aider les anglophones à interpréter les textes écrits en créole haïtien (créole). Le dictionnaire aidera également les apprenants anglophones du créole à étendre leur maîtrise de la langue en contribuant à l’enrichissement de leur vocabulaire. Les locuteurs du créole peuvent aussi utiliser ce dictionnaire pour améliorer leurs compétences orales et écrites en anglais. ») [Ma traduction]

Sur le plan méthodologique, la toute première phase de l’élaboration du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » a été l’établissement du corpus de référence, étape obligatoire et indispensable de tout chantier lexicographique. « Un corpus est un ensemble de textes (d’énoncés, de phrases, de mots…)  (oraux ou écrits) servant comme base pour une étude ciblée. (…) Un corpus fait office d’échantillon du langage, et se doit d’en être représentatif » (Barbara Rahma, « Approche de corpus : théories et application pratiques », séminaire 2016-2017 : dialectologie et langue du Maroc / Actes de la Journée d’études «Linguistique de terrain : description de faits et présentation de modèles», Fès,Maroc, 11 mai 2011). La détermination du corpus de référence créole et le dépouillement des données issues de ce corpus ont été conduits, sur le terrain, par deux équipes auprès de locuteurs natifs du créole. L’une des deux équipes a mis à contribution les ressources de la base de données lexicales d’un projet de dictionnaire bilingue créole-français et elle a bénéficié de la contribution d’André Vilaire Chery, auteur du remarquable « Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti » (tomes 1 et 2 parus en 2000 et 2002 chez Édutex). Deux linguistes haïtiens, au sein de l’équipe initiale, ont collaboré étroitement à la production du dictionnaire : Jacques Pierre, qui enseigne aujourd’hui à Duke University, et Nicolas André. Le linguiste et traducteur Nicolas André enseigne depuis quelques années à la Florida International University ; il a auparavant effectué des études de premier cycle à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. Le corpus de référence du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » s’est également enrichi d’enregistrements de terrain de locuteurs natifs du créole du Nord d’Haïti, ainsi que de plusieurs sources écrites antérieures (dictionnaires anglais-créole et créole-français). L’information relative au corpus de référence et au dépouillement des données figure au premier chapitre du dictionnaire intitulé « Acknowledgments » [Remerciements].

Le dépouillement des données du corpus de référence a donné lieu à l’élaboration de la nomenclature,à la rédaction desdéfinitions et au choix des exemples illustratifs. L’établissement de la nomenclature a consisté à circonscrire l’ensemble des unités lexicales, les termes, qui figurent en entrée (en « vedette ») dans le dictionnaire et qui sont classés par ordre alphabétique selon leur catégorie grammaticale : nom, verbe, adverbe, adjectif, déterminant, etc. Ce type de classification, indispensable dans tout dictionnaire usuel de la langue comme d’ailleurs dans les dictionnaires spécialisés, figure à l’ample et éclairant chapitre « Grammatical Sketch » du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » (pages vii à xv). Nous avons choisi de traduire « Grammatical Sketch » non pas par « schéma grammatical » mais plutôt par « dispositif grammatical » car ce chapitre fournit un éclairage ciblant les principaux éléments grammaticaux du créole ainsi que la combinatoire de ces éléments grammaticaux.  

La rédaction des définitions répond aux exigences usuelles en lexicographie professionnelle : concision, clarté, pertinence des sèmes définitoires, comparaison/similitude analogique entre le « mot vedette » et le terme apparenté qui exemplifie la définition.

Tableau 4 – Exemples de rubrique lexicographique du « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary »

Terme créoleCatégorie grammaticaleDéfinition anglaiseTerme apparentéLocutions illustratives ou phrases contextuellesRenvoi(s)
      
pipirit1n. [nom ou substantif]kind of small bird [sorte de petit oiseau]pipirit chandèlAnvan pipirit mete kanson li/depi pipirit chanteGri kou pipirit /see/ gri. Sou kon pipirit /see/ sou.
Anbiske Iv intr. [verbe intransitif]to wait in ambush, lurk [attendre en embuscade, se cacher] Asasen yo te anbiske youn kote ap tann lidè a 
Anbiske Iiv refl. [verbe pronominal et réflexif]To hide o.s. [one’s self] [se cacher soi-soi-même] Yo anbiske yo la ap tann pou ansasinen l 

À titre comparatif, on notera que pour les verbes « s’embusquer » et « embusquer », le dictionnaire Le Robert fournit les synonymes suivants :

Tableau 5 – Exemples de synonymes apparentés dans le dictionnaire Le Robert

Synonymes de s’embusquer (verbe pronominal)Synonymes de embusquer (verbe transitif)  
se cacher, se dissimuler, se tapir, se planquer (familier)cacher, camoufler, dissimuler, planquer (familier)  

Dans le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary », les catégories grammaticales du type nom, verbe, adverbe, adjectif servent à identifier les termes simples et les termes composés : en toute rigueur, elles servent à classer les unités lexicales et elles excluent de la nomenclature les unités phrastiques qui prennent la plupart du temps l’allure d’une séquence explicative, une « phraséologie » ou un « énoncé phrastique », en lieu et place de l’unité lexicale. Les catégories grammaticales constituent un critère de base et de premier plan dans l’élaboration des dictionnaires et des lexiques, et elles permettent également au lexicographe de ne pas sombrer dans la confusion entre l’unité lexicale et l’« énoncé phrastique », entre un « mot vedette » en entrée du dictionnaire ou du lexique et une phrase explicative qui est faussement consignée en entrée du dictionnaire ou du lexique. Une telle confusion est un indicateur majeur que tel ou tel ouvrage n’a pas été élaboré selon la méthodologie de la lexicographie professionnelle et que les critères de choix des unités lexicographiques sont ignorés ou sont absents. En voici quelques exemples tirés du « Leksik kreyòl : ekzanp devlopman kèk mo ak fraz a pati 1986 » d’Emmanuel Vedrine mis en ligne en 2000. Cette publication comprend un grand nombre d’expressions et/ou de quasi-proverbes plus ou moins syntagmatisés et qui sont à tort consignés en entrée au titre d’unités lexicales en dehors de tout fondement méthodologique :

15. ipokrit yo sezi : (fr.) ; 17. ke makak la kase : (fr.) ; 22. manman poul la : (fr.) ; 28. « se pa pou lajan non ! » : (fr.) ; 30. voye Ayiti monte : (fr). (Pour une lecture critique de ce lexique erratique et fantaisiste d’E. Vedrine, voir notre article « Le traitement lexicographique du créole dans le « Leksik kreyòl » d’Emmanuel W. Védrine », Le National, 11 août 2021.)

Sur le plan scientifique, le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » est un ouvrage de référence majeur élaboré selon la méthodologie de la lexicographie professionnelle. Son approche modélisée constitue une incontournable avancée de la lexicographie haïtienne et les lexicographes doivent s’en inspirer pour produire des ouvrages de haute qualité scientifique. Sur ce registre, ce dictionnaire est un outil d’excellence au même titre que ses prédécesseurs : le « Lexique créole-français » de Pradel Pompilus (Université de Paris, 1958), le « Ti diksyonnè kreyòl-franse » d’Henry Tourneux, Pierre Vernet et al. (Éditions caraïbes, 1976), le « Dictionnaire de l’évolution du vocabulaire français en Haïti (tomes 1 et 2) d’André Vilaire Chery (Éditions Édutex, 2000 et 2002), et le « Dictionnaire de l’écolier haïtien » d’André Vilaire Chery et al. (ÉditionsHachette-Deschamps / EDITHA, 1996). La modélisation de l’activité lexicographique à l’œuvre dans ces publications de grande qualité doit également servir de boussole pour se démarquer de la banalisation et de la promotion de l’amateurisme en lexicographie créole, qui constituent une voie fantaisiste, erratique donc sans issue dans l’élaboration des dictionnaires et des lexiques créoles. Le culte aveugle et vaniteux de l’amateurisme a encore ses adeptes en Haïti et il a cours chez quelques rares linguistes cascadeurs aux États-Unis dépourvus de toute compétence avérée en lexicographie. L’amateurisme aveugle et vaniteux est également promu par certains prédicateurs autoproclamés « lexicographes » et « traducteurs » du seul fait qu’ils sont de langue maternelle créole. Érigé en dogme pontifical, l’amateurisme est à la fois une posture et une imposture consistant à évacuer l’obligation du recours à la méthodologie de la lexicographie professionnelle, à celle de l’incontournable formation universitaire au métier de lexicographe et à celle de l’institutionnalisation de la lexicographie au titre d’une discipline scientifique. La modélisation de l’activité lexicographique renvoie donc nécessairement à la problématique de la formation universitaire et professionnelle des futurs lexicographes créolistes, ainsi que des traducteurs d’ailleurs, et à l’incontournable institutionnalisation de la profession de lexicographe (voir notre article  Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique, Le National, 14 décembre 2021).

L’exigence de la conformité au modèle lexicographique consensuel et standard qu’il faut impérativement mettre en œuvre dans toute la lexicographie haïtienne renvoie au rôle des dictionnaires dans la standardisation du créole et à la problématique de la didactisation du créole (voir le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (par Robert Berrouët-Oriol et al., Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021). La complexe question de la standardisation du créole a été rigoureusement explicitée par le linguiste créoliste Albert Valdman en ce qui a trait à la production d’un futur dictionnaire unilingue créole :

« Le handicap le plus difficile à surmonter dans l’élaboration d’un dictionnaire unilingue pour le CH [créole haïtien] est certainement l’absence d’un métalangage adéquat. Cette carence rend ardu tout effort de définition comparable à celle que l’on trouve dans les dictionnaires unilingues de langues pleinement standardisées et instrumentalisées. Le rédacteur se trouve obligé de suivre le modèle des dictionnaires pour jeunes qui rendent le sens des lexies par une approche concrète basée sur le jeu des synonymes et l’utilisation d’exemples illustratifs. C’est cette voie que devraient suivre les lexicographes prêts à affronter le défi de l’élaboration d’un dictionnaire unilingue, en particulier s’ils œuvrent dans une perspective pédagogique, tant dans l’enseignement de base que dans l’alphabétisation des adultes. (…) Au fur et à mesure que le CH [créole haïtien] est appelé à la rédaction d’une large gamme de textes, en particulier dans les domaines techniques, et à son emploi dans les cycles scolaires supérieurs, il se dotera d’un métalangage capable de traiter de concepts de plus en plus abstraits. Dans l’attente de cette évolution, la lexicographie bilingue peut préparer le terrain en affinant ses méthodes, en particulier quant à : 1 / la sélection de la nomenclature ; 2 / la description des variantes et le classement diatopique, diastratique et diaphasique des lexies ; et 3 / le choix des exemples illustratifs » (Albert Valdman, « Vers un dictionnaire scolaire bilingue pour le créole haïtien ? », revue La linguistique, 2005/1 (vol. 41).

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