26 octobre 2026
Pierre Robert Auguste | Hommage à Jacques Faubert Étienne « En Haïti, la vie est une non-existence et l’existence une non-vie »
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Pierre Robert Auguste | Hommage à Jacques Faubert Étienne « En Haïti, la vie est une non-existence et l’existence une non-vie »

Obsèques de Jacques Faubert Étienne : « En Haïti, la vie est une non-existence et l’existence une non-vie »

Hommage à Jacques Faubert Étienne

Par Pierre Robert Auguste

Distingués Officiants

Chers Parents et amis

 A la sortie de cette église, un pas de plus rythmé par des minutes d’adieu, voici, esseulé dans sa dernière demeure, notre Jacky, Fofo, Jacques Faubert Etienne sous la terre qu’il chérissait de son âme, de son cœur, nous laissant quelques chagrins, nous imposant l’indispensable devoir de réfléchir sur ce que, dans notre pays, est devenue la vie.

Brillant esprit, vif, Jacky, l’homme de tout sourire, s’adonnerait avec profondeur à l’analyse d’une situation qui prend des proportions alarmantes. Toujours est-il que la question demeure. En Haïti, vit-on, existe-t-on ?

Pour éviter et contourner toute dissertation philosophique et polémique, disons qu’aujourd’hui, en Haïti, nous sommes condamnés à une vie qui est une non-existence et à une existence qui n’est pas une vie.

La vie est une non-existence là que l’humanité n’est pas considérée comme le fondement de toutes choses, ni la finalité des rapports entre les êtres. La matière l’emporte. C’est elle qu’on recherche partout au point de faire de la criminalité une activité économique et une mode sociale compétitive.

L’existence n’est pas une vie quand dans un espace, un territoire, ceux qui possèdent se croient autorisés à exercer l’oppression avec un droit non écrit de suprématie et ceux qui n’ont rien se réclament d’un droit à la destruction indistincte.

 On est là submergé dans un fait social nouveau, non isolé, construit à travers le temps dans la négation de l’autre, dans l’indifférence sociale, dans la perte de la solidarité, dans insensibilité humaine. La communauté éclate. Chacun s’exile dans son moi et abandonne autrui. La défection morale devient totale.  Les valeurs, au lieu de servir de remparts, sont considérées comme une menace contre le système malsain qui se développe à la faveur de la prédatomanie régnante. Ainsi, plus de droit, plus de règles, plus de principes, plus de lois, plus de garantie du droit. « Pan gen moun. Pa gen leta. Pa gen sosyete tou ».

Si le citoyen ne se manifeste pas, si l’Etat ne s’assume pas, si la société démissionne, le suicide deviendra collectif, chacun se destinant à être la victime d’un assassin, d’un kidnappeur, d’un voleur, en un mot, d’un criminel toléré avec droit de cohabitation silencieuse et de circulation librement permissive.

La vie est un don divin.  Vivre demande qu’on n’accepte pas ce qui s’oppose à la vie.  Pour cela, on a besoin du courage pour affronter les adversités, pour dire non aux crimes, non aux kidnappings, non aux assassinats, non aux irresponsabilités. N’ayons plus peur

 Si nous ne réagissons, si nous penser voire tuer un autre, voir enlever un voisin, un inconnu c’est la plus sûre protection qu’on s’offre à soi-même, on se trompe, on ne fait que se désigner à être demain la prochaine personne à être assassinée ou enlevée, kidnappée.  Savoir la cache d’un bandit ou les repaires des criminels sans le dénoncer, investis d’une responsabilité publique et s’associer à eux pour dépouiller les familles et s’enrichir, tout cela est pire que l’acte criminel lui-même, c’est se donner le titre ignoble, dégradant, deshumanisant de vaut-rien, de semeur de la désolation, de distributeur du malheur, du chagrin.

«Pa fe nou konplis. Mete nou debou. Yon defann lot. Yonn proteje lot. Nan laru, kote nou rete,fome on batayon solidarite pou nou kwape bandi ak kriminel ak tout papayo e akolit yo ki nan leta a ».

Car, la résistance morale, sa manifestation par la solidarité agissante, la vindicte sociale rigoureuse est l’arme la plus puissante pour combattre la criminalité dans une société. La résistance morale fait disparaître la lâcheté individuelle et insuffle à la collectivité le courage, la détermination, l’audace nécessaire.  La vindicte sociale permet de désigner du doigt, de faire connaitre les criminels, de les traquer moralement et psychologiquement. 

 C’est à ce prix que nous pourrons réinventer la vie en Haïti. C’est ainsi que nous pourrons retourner notre société aux valeurs qui ont été toujours les siennes de respect de la vie, d’entraide, de solidarité.

 Le système qu’on veut nous imposer pour le culte de l’argent facile et sale détruit notre pays et rendra improductives nos ressources.

Mon cher cousin, notre Jacky, notre Fofo, était une ressource rare dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Dix ans de plus, il aurait été notre Bill Gates haïtien. Il voulait atteindre le sommet de ce champs scientifique et d’opportunités économiques.  Il voulait y conduire les cohortes de ses étudiants et partenaires. Lui et moi, nous avons voulu créer ici aux Gonaïves un pôle technologique de télétravail pour combattre le dangereux chômage qui nous expose ici à tous les malheurs. Contrairement à ceux qui instrumentalisent le crime, Jacky voulait, pour profit de tous, faire des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) de grandes opportunités économiques et une mode sociale resautée. Gonaïves a perdu. Haïti a perdu. Le monde a perdu aussi. Déjà, son savoir en imposait en Europe, particulièrement en France d’où il était revenu attitré de maîtrises.

Nous aussi, parents et amis, nous avons perdu. Nous avons perdu un homme tout sourire. Nous avons perdu un volontaire de la générosité et de la disponibilité. Nous avons perdu un homme qui n’hésitait devant aucun danger pour porter aux autres assistance et secours. Et le jour, où lui, il en avait tant besoin, il n’en a pas trouvés, pensant peut-être que sa croyance serait son bouclier.

 Les marques d’affections, les sympathies et sentiments qui, partout, confluent de vos cœurs vers la famille témoignent de la haute qualité des relations que notre très cher Jacky a su tisser indissolublement toute sa vie. Nous en sommes fiers.

Toute la famille vous remercie avec gratitude. Sans aucun esprit discriminatoire, personnellement, je voudrais mentionner le Conseil et le personnel de la BRH, le Décanat de la Faculté des Sciences, ses très fidèles condisciples, amis et compères Jonathas Noel, Didier Figaro, le groupe FDS et amis du Canada, la promotion de philo Genesis 21 de St Louis de Gonzague, et très sincèrement vous tous qui assistez à la cérémonie de ce matin assombri par les larmes argentées de la nature.

Que reste-t-il encore ?

Le moment est tragique. Levons-nous, vaillants comme Jacky et escortons son corps muet vers la terre où il s’enfermera pour toujours, seul,entre lui et son Dieu qu’il a tant et que nous implorons de l’accueillir avec bienveillance et miséricorde.  Que la paix qui accompagne un homme assassiné soit le trouble éternel de ses assassins jusqu’à ce que la justice divine soit et les anéantisse.

Gonaives le 5 mars 2022

Pierre Robert Auguste

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