Haiti-Observateur|Edito – Tombés les masques. « Le Sommet de la Louisiane : Une catastrophe avant la fin »

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Fritz Jean, Gouverneur de la Banque centrale, avait vendu un fort pourcentage des réserves d’or du pays, à un moment où l’achat était plutôt à l’ordre du jour.

Mais pourquoi les acteurs politiques s’acharnent-ils à ignorer les prescrits de la Constitution pour combler une vacance présidentielle?

New York, mercredi 19 janvier 2022 ((rezonodwes.com))–Faute de parvenir à une entente de sortie de crise, en dépit des différents accords trouvés, les parties haïtiennes se trouvent, aujourd’hui, divisées en deux camps, une évoluant à Port-au-Prince, l’autre à Bâton-Rouge, en Louisiane. Deux groupes séparés, le premier piloté par les Haïtiens, le second, sous la houlette des Américains, par procuration.

Tombés les masques ! Avant même la fin de cette conférence, la catastrophe est constatée, car, d’ores et déjà, par accident ou malice, l’issue annoncée par les organisateurs de la rencontre étatsunienne n’est pas au rendez-vous. Quant aux acteurs, sur le terrain, ils ne semblent pas bien cheminer, risquant même aussi de butter sur des écueils. Il semble opportun de dire, après tous ces mois ponctués de négociations inter-haïtiennes, on n’est pas sorti de l’auberge.

Ce sommet programmé pour durer une semaine, du 13 au 19 janvier, ceux qui n’étaient pas dans le secret des dieux ont été pris au dépourvu par l’annonce du choix d’un président intérimaire et premier ministre, après à peine deux jours. Alors que les participants s’attendaient, tel qu’il a été annoncé, à la « fusion » des neuf accords déjà trouvés en un seul, avant le choix du leadership intérimaire pour une période déterminée. Autrement dit, il était question de lancer un dialogue dont l’ultime objectif consisterait à engager Haïti dans la voie de la normalité. Mais, il semble que le processus, qui a accouché du choix du chef de l’Exécutif et celui du gouvernement, ait été mené en circuit fermé. Autrement dit, que celui-ci ait été imposé par les bailleurs de fonds de cette conférence.

En effet, dans l’annonce qui a été faite, captée dans un tweet lancé par le lieutenant général américain retraité Russel Honoré, Fritz Alphonse Jean, ex-gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), est désigné président provisoire. Ce geste a été très mal accueilli, car nombre de personnes présentes à Bâton Rouge entretenaient des réserves, car évoquant en privé l’ombre du grand voisin sur les décisions politiques haïtiennes. Certains d’entre eux se sentaient même « outragés » par l’« attitude cavalière » affichée par le général Honoré, à qui est attribué le rôle de « facilitateur » du Sommet. Il est accusé de se comporter «comme s’il menait son armée à la guerre ».

Les dernières décisions émanant du Sommet portent tous ceux qui maugréent leurs ressentiments, par rapport à l’ingérence des Américains, dans les choix politiques haïtiens, d’interroger les organisateurs du Sommet, notamment de qui le général tient ses mots d’ordre dans le pilotage des séances. Et, bien que tard venu, il est encore opportun de demander « qui paie la facture »? Puisque, selon des participants interrogés, au Sommet de la Louisiane, ils ont eu l’opportunité de faire un voyage « tous frais payés » (billet d’avion, transport sur place, en sus d’être nourris aux frais de la princesse).

D’ autre part, d’aucuns se demandent comment en est-on arrivé à la phase de nomination d’un président, surtout qu’il n’a pas été tenu de débats sur les différents accords pour que chacun se laisse convaincre, à bon escient, du bien-fondé des arguments pour accepter de renoncer à leurs personnalités respectives, c’est-à-dire aux motifs pour lesquels ils privilégieraient tel accord par rapport à un autre. Autrement dit, les points sur lesquels ils étaient d’accord pour que la « fusion » soit faite.

En tout cas, aucun document sérieux de cette nature n’a été, jusqu’ici, élaboré, sinon qu’une seule et unique page est produite disant que les adeptes des différents accords étaient «prêts à rejeter » les leurs au profit de l’ultime protocole appelé « Accord unitaire de la Louisiane ». Un document, somme toute, qui, selon plus d’un, présente les contours d’un « texte rédigé ailleurs », puis parachuté au Sommet, et soumis à la consommation des assistants.

Mais il est curieux de constater comment les électeurs de Fritz Jean, à Bâton-Rouge, donnent dans le panneau par rapport aux vrais « pilotes » du Sommet pour jeter leur dévolu sur l’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Haïti, pourtant se trouvant en mauvaise posture en Haïti. Si certains se croient autorisés à l’avoir retenu comme candidat à la présidence intérimaire, dans le cadre du Sommet de la Louisiane, à l’occasion de rencontres privées, sans doute « arrosées de promesses alléchantes », à Port-au-Prince, en Haïti, il n’est pas en odeur de sainteté. N’a-t-il pas été rejeté comme Premier ministre pressenti désigné par Jocelerme Privert, en 2015? Dans les milieux intéressés, on argue que les parlementaires PHTKistes l’avaient supplanté. Mais, il semble que ses déboires aient eu une origine toute autre. Gouverneur de la Banque centrale, il avait vendu un fort pourcentage des réserves d’or du pays, à un moment où l’achat était plutôt à l’ordre du jour.

Certes, dans un article, publié dans l’édition du 26 février 2016 de la publication en ligne Alterpresse, dû à la plume de l’économiste et spécialiste en administration publique Gary Olius, est dénoncée la mauvaise gestion de la réserve d’or haïtienne, notamment la décision calamiteuse de M. Jean. L’auteur écrit à ce sujet : « (…) un malin génie lui a inspiré la velléité indomptable de se débarrasser de 93,43 % du stock d’or de la République d’Haïti. Cette décision inconsidérée et prise à la va-vite n’a pas ému grand monde et il n’y avait que votre serviteur qui a pris le risque de publier deux textes là-dessus. Mais la BRH de Fritz Jean a mis tout son poids dans la balance pour couper court à toute possibilité de débat ex-ante ou ex-post sur la question».

M. Olius souligne : « La BRH, sous l’ordre du tout-puissant Fritz Jean, a vendu 18,581.887 onces d’or à 258,40 $US l’unité. En février 2013, l’or se vendait à 1,800 $US l’once, et après une baisse spectaculaire il se vend actuellement à environ 1,100 $US l’once ».

Plus loin dans ce même article, Gary Olius argumente : « (…) en restant indifférente au pseudo-effet de mode qui prévalait en 1999-2000, elle aurait augmenté ses actifs de plusieurs dizaines de millions de dollars. Si, au lieu de vendre, Fritz Jean avait pris la décision de porter le stock d’or à l’équivalent de 10 % du portefeuille de la BRH, cette augmentation serait de l’ordre de plu-sieurs centaines de millions de dollars».

Dans la logique de cet économiste, ce mauvais jugement de Fritz Jean, simple gouverneur de la Banque centrale, fait subir des pertes énormes à la République. On peut imaginer son im-pact en tant que chef de l’État, en attendant d’établir les raisons qui l’avaient porté à prendre cette décision, à l’époque de cette transaction.

Pour l’instant, M. Jean a le privilège de porter deux chapeaux : nommé président provisoire de la transition, par le Sommet de la Louisiane; il a également fait le dépôt de ses documents, en tant que candidat à l’élection primaire organisée dans le cadre de l’Accord de Montana. Il semble que l’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Haïti ait de meilleures chances d’accéder à la présidence provisoire de son pays, étant l’unique candidat des électeurs de Bâton-Rouge. Dans ce cas, il a déjà la présidence dans le sac.

Mais il faut aussi poser la question : Ceux qui ont fait choix de Fritz Al-phonse Jean comme président provisoire, en Louisiane, ont-ils pris le temps d’évaluer ses mérites et compétences ? Ou bien ont-ils réagi favorablement à une candidature imposée par les bailleurs de fonds et des décideurs made ailleurs, et dont les intérêts ne coïncident pas avec ceux du peuple haïtien ?

Finalement, les tenants de Montana, de leur côté, n’avancent pas sans encombre dans leurs initiatives. Car rien n’autorise à croire que les ententes trouvées puissent permettre d’aboutir aux objectifs visés, les démons traditionnels, notamment l’hypocrisie, la rivalité stérile et la jalousie restant en tapinois à chaque tournant. Mais, pire encore, la notion d’une présidence collégiale constitue une véritable pierre d’achoppement à cette initiative. Elle risque de tout chambouler, et, au bout du compte, faire échec à un bon début.

En tout état de cause, si le Sommet de la Louisiane s’est révélé une catastrophe, avant même de prendre fin, les secteurs agglutinés autour du projet de Montana portent en eux le ferment de leur échec. Mais pourquoi les acteurs politiques s’acharnent-ils à ignorer les prescrits de la Constitution pour combler une vacance présidentielle : le juge le plus ancien de la Cour de Cassation ?

Haïti-Observateur 19-26 janvier 2022
ÉDITORIAL Le Sommet de la Louisiane : Une catastrophe avant la fin

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