Squid Game : Le jeu du Calmar versus l’enfer haïtien

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Il y a quelques jours, j’ai appris sur les réseaux sociaux que le réalisateur de la série populaire « le jeu du Calmar » aurait confirmé l’arrivée prochaine de la saison deux de ce chef-d’œuvre cinématographique. De-là, j’ai eu un flash et il m’est rapidement venu à l’idée de comparer un élément clé de deux phénomènes qui n’arrêtent pas d’attirer l’attention. Il s’agit de « Le jeu du Calmar » et le « Cas haïtien ». Et l’élément en question est la notion du « consentement. » Si pour le premier les personnages sont dans des rôles fictifs, le second quant à lui fait référence à des gens vivant avec la peur au ventre de se faire kidnapper, tuer, violer, extorquer etc. C’est réel ! c’est le quotidien de plusieurs millions d’Haïtiens qui ne savent pas à quel saint se vouer avec l’expansion des gangs armés.

Selon Merlier (2013), le consentement fait référence à un accord ou un consensus entre diverses parties. Il mentionne que « comme la permission ou l’agrément, le consentement est lié à des actions de la vie quotidienne où l’événement dépend en partie de nous, en partie de la volonté des autres. » Le consentement présente incessamment un caractère binaire et consensuel : eux vs nous, toi vs moi, lui vs eux etc.

Depuis sa sortie le 17 septembre dernier sur la plateforme de streaming Netflix, la série intitulée « le jeu du Calmar » en français – « Squid game » pour sa version anglaise – suscite le débat non seulement dans le monde des critiques de cinéma, mais ne laisse pas non plus indifférent le citoyen lambda qui n’hésite pas à exposer sa lecture de cette série devenue le plus gros succès de tous les temps de Netflix. Parlant de succès, dans des récentes publications, la plateforme nous informe que 89% de ses abonnées auraient « essayé » la série, soit un nombre de 209 millions de personnes. Je vous épargne le côté pécuniaire pour vous éviter une crise cardiaque.

 La problématique que veut mettre au grand jour le réalisateur de « le jeu du Calmar » reste le phénomène du surendettement des individus et le mépris des gens riches à leur égard. C’est à mon avis un point de vue fidèlement rattaché à la réalité des gens vivant dans les pays industrialisés. C’est aussi pour moi la cause de son succès : l’endettement des ménages. Le jeu du Calmar c’est cette série sud-coréenne qui présente aussi la terreur de l’injustice et de l’inégalité sociale. La série nous enseigne que la richesse ne peut être acquise en grande partie qu’au détriment des autres et tente de déconstruire cette idée dominante selon laquelle il existerait une causalité entre la richesse et l’effort individuel ou le travail acharné. Les principaux personnages de ce chef-d’œuvre cinématographique sont des gens, comme vous et moi, possédant chacun une histoire et un parcours de vie différents – immigrant, membres de gang, universitaire, père divorcé, couple marié, ancien cadre d’entreprise, exilée ou transfuge pour ne citer que ceux-là – mais avec une situation financière insoutenable, à tel point qu’ils « décident » de participer à divers jeux mortels afin d’essayer de sortir leur tête de l’eau. C’est en quelque sorte la Lotto 6/49 au Québec, mais avec sa vie en échange. J’ai fait cette analogie à la Lotto car ce qui rend originale la série réside dans la notion de « consentement » des participants. Ces derniers, exprimant leur volonté propre d’y prendre part, pouvaient aussi y mettre fin à tout moment.

Sans surprise, je sais déjà que certains d’entre vous qui lisez ce texte me pousseraient à questionner la notion de consentement susmentionnée, tout en essayant d’avancer que les conditions matérielles d’existence des participants ne leur ont pas tout à fait donnés le choix, qu’ils seraient déjà morts sur le plan social ou que leur participation leur serait impérative en raison de leur situation de grande précarité provoquée par leur endettement. De mon côté, je repondérais certainement que vous avez partiellement raison, tout en ajoutant qu’il existe des personnes qui auraient refusé de prendre part à un tel jeu, surtout que ceci pourrait leur faire perdre la vie.

Nous parlons surtout du « caractère volontaire » des joueurs après avoir observé que leur participation est présentée par le réalisateur sous l’angle de compétition qui a comme finalité la récompense. Il ne s’agit pas d’une question de survie. Même si dans une perspective Durkheimienne la remise en question des notions de « consentement », « volonté » ou « décision » nous parait pertinente, elle reste toutefois insuffisante. Le sociologue Émile Durkheim nous apprend que les comportements humains sont conditionnés par les contraintes qu’impose le collectif ou la société. Selon lui, les individus se voient attribuer des rôles, se laissent imposer des valeurs etc., mais ne peuvent pas agir en dehors de ces attributions, c’est-à-dire qu’il y aurait un déterminisme entraînant des conséquences sur leur comportement. Cette vision corrobore l’idée selon laquelle les joueurs n’avaient pas le choix avec le poids du contexte social et économique sur leur dos. Cependant, selon le sociologue Marx Weber, les rôles sont des propositions faites à l’individu qui a la possibilité de conserver des marges de liberté. Weber accorde beaucoup d’importance aux notions de sens et de subjectivité pour aborder le comportement humain (Tarot, 2004). Donc, je peux dire qu’il existerait un rapport dialogique entre le contexte social et la singularité des individus vivant en société, d’où l’importance de la notion du consentement préalablement mentionnée.

Parlons à présent d’Haïti. Contrairement à la série « Le jeu du Calmar », dans l’enfer haïtien les instigateurs internationaux et leurs sous-préfets nationaux représentés par une frange de l’oligarchie, une partie de la classe politique traditionnelle et certaines figures de la classe populaire n’ont envisagé aucune possibilité de suspendre ou de mettre fin à leur jeux macabres dépendamment de la volonté et les désiderata du peuple haïtien dans sa grande majorité.

L’insécurité qui est visiblement à son point culminant en Haïti reste un sujet qui fait couler beaucoup d’encre et attire l’attention de gens d’horizon divers. De Port-au-Prince aux quatre coins du pays, des massacres de masse, des homicides volontaires, des viols et des enlèvements contre rançon, pour ne citer que ceux-là, sont devenus des pratiques courantes contre des populations abandonnées à leur sort. Et ceux qui sont censés être là pour leur voler au secours seraient eux-mêmes les instigateurs de ce mal-être Haïtien. De 1993 à nos jours, Haïti a connu huit occupations sous le label de mission d’aide : Mission des Nations unies en Haïti (MINUHA : 1993-1996), Mission d’appui des Nations unies en Haïti (MANUH : 1996-1997), Mission de transition des Nations unies en Haïti (MITNUH 1997), Mission de police civile des Nations unies en Haïti (MIPONUH : 1997-2000), Mission internationale d’appui en Haïti (MICAH : 2000-2004), La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH : 2004-2017), Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH 2017-2018) (Ledan, 2017). On a à présent le Bureau Intégré des Nations unies en Haïti (BINUH : 2019 à nos jours). Les résultats de ces missions – différentes de noms mais similaires au niveau des réalisations – sont palpables et tangibles. La justice est aux plus offrants, le pays est gangstérisé, la police est aux abois, La misère est à son apogée, l’émigration comme seule porte de sortie des jeunes…Ce n’est pas à moi de vous dire que le malheur haïtien n’est pas le fruit du hasard.

On n’est pas sans savoir qu’aucun crime n’est parfait qu’il arrive parfois que des langues peuvent se délier de part elles-mêmes pour mettre au grand jour les stratagèmes des puissants. Dans son rapport présenté au conseil de sécurité l’année dernière sur la situation en Haïti, le secrétaire général des Nations-Unies a fait savoir, avec beaucoup d’ambiguïté, que « la fédération des gangs armés a fait baisser de 12% le nombre d’homicides volontaires entre le 1er juin et le 31 août ». La question à se poser est comment est-il possible que des membres de gangs puissent se regrouper en fédération pour renforcer leur capacité à commettre leurs forfaits avec plus d’efficacité pourrait être un bienfait pour le pays? Tout observateur avisé est en mesure de constater que la violence – qui règne depuis l’arrivée des maitres penseurs du banditisme légal à la tête du pays et soutenus par le Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti (BINUH) ainsi que le Core Group qui est une fédération de représentants diplomatiques des pays dits « amis » d’Haïti, « pour défendre leur droit d’ingérence » – s’est considérablement aggravé avec l’émergence et la fédération des gangs qui attaquent, pillent, volent et kidnappent à tout bout de champ.

Dans un article publié en date du 8 novembre dernier, le plus vieux quotidien haïtien, Le Nouvelliste, a qualifié de « roulette Russe à l’haïtienne » la réalité actuelle d’Haïti. Une façon imagée de décrire l’enfer haïtien et l’existence de fortes probabilités de se faire tuer. Je vous mets ici un extrait qui résume dans quels jeux sordides est pris en otage le peuple Haïtien. « Ceux qui jouent à la roulette russe à l’haïtienne prennent toutes les précautions pour ne pas en être victimes. Ils pointent et tirent sur le pays, sur l’avenir, sur le bonheur des autres. Ils enlèvent la vie des autres. Ils se donnent le beau rôle. Ils sont chasseurs, pas gibiers. » (Duval, 2021). Ils choisissent eux-mêmes leurs proies, ils choisissent eux-mêmes leurs gibiers, ils choisissent eux-mêmes les personnes avec qui ils veulent jouer, indépendamment de la volonté de celles-ci.

Alors que les personnages de la série sont devenus célèbres dans la vraie vie, plusieurs victimes du « Cas haïtien » sont parties pour l’orient éternel. Finalement, ne serait-il pas mieux d’être dans des rôles fictifs pour faire face aux épreuves mortuaires ?

Jefferson Solon, TS

Solj02@uqat.ca

Bibliographie

Duval, F. (2021), La roulette Russe en Haïti. Repéré à https://lenouvelliste.com/article/232577/la-roulette-russe-a-lhaitienne?fbclid=IwAR2theE-jJacmRCdQBtTwwph16X6CbGq5TX_MNhc9Em_4-ushUiS4nv-1M8

Ledan, J. (2017), L’Onu en Haïti : synopsis. Repéré àhttps://lenouvelliste.com/article/177436/lonu-en-haiti-synopsis

Merlier, P. (2013). 6. Le consentement. Dans : , P. Merlier, Philosophie et éthique en travail social: Manuel (pp. 55-61). Rennes: Presses de l’EHESP.

Tarot, C. (2004). Individu, société et individualismes: Une introduction au débat sociologique. Essaim, no<(sup>12), 85-104.

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