L’Édito du Rezo : Des révoltes populaires de juillet 2018 à l’Affaire PetroCaribe : quelles perspectives pour l’après Jovenel Moïse ?
par Dr Arnousse Beaulière
30 juillet 2021
Vendredi 30 juillet 2021 ((rezonodwes.com))– Les 6, 7 et 8 juillet 2018, Haïti est sévèrement secouée par des révoltes populaires. Certes, ces dernières peuvent s’expliquer par la hausse des prix des carburants à la pompe par le gouvernement Moïse-Lafontant pour se plier aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI) – comme en 2003, avec des conséquences économiques et sociales néfastes sur le pouvoir d’achat des classes populaires du fait de l’augmentation des prix des transports et des produits de base. Mais, il s’agit surtout de l’expression d’un ras-le-bol général de « l’élite la plus répugnante du monde » et d’un pouvoir politique ô combien corrompu et médiocre.
Le bilan partiel des dégâts communiqué par les autorités est lourd : une vingtaine de morts, plus de 100 blessés, 75 véhicules incendiés, au moins 80 entreprises privées et institutions de l’État pillées et/ou incendiées, 8 centres commerciaux (50 commerces) endommagés (Haïti Libre, 25 juillet 2018).
En vérité, cette décision d’augmenter les prix des produits pétroliers a été la provocation de trop de la part d’un gouvernement irresponsable, arrogant, méprisant, qui a mis le feu aux poudres. L’onde de choc des soulèvements populaires a été si forte que le personnel politique et une partie du secteur privé, notamment les nantis proches du régime PHTK, aux abois, ont paru apeurés.
Apparaissant à la télévision nationale, totalement paniqué, Jovenel Moïse s’est adressé à la nation dans un discours insipide, hors-sol. S’il prétend entendre la détresse du peuple haïtien à travers son fameux « Pèp ayisyen, nou pale, mwen tande nou », cette sorte de « je vous ai compris » relève surtout d’une stratégie de communication visant à cacher son échec. En effet, il n’a pas su prendre la mesure de la situation qui s’est rapidement détériorée sous sa présidence hautement décriée, si bien que l’exécutif et sa majorité PHTK et alliés au Parlement et au Sénat ont opté pour la politique de l’autruche, voire du cynisme. « Enfermés dans leur bulle et paralysés par leur myopie, les hommes et femmes au pouvoir persistent à alimenter leur soif de richesses sans se résoudre à amorcer le moindre arbitrage au profit des démunis », note très justement Kendi Zidor (Le National, 12 septembre 2018). Dénués d’intelligence politique, les dégénérés, comme les appelle l’historien et homme politique Leslie François Manigat, préfèrent s’accrocher à leurs immenses privilèges et avantages et ignorer royalement la colère de la population qui s’amplifie pourtant.
C’est ainsi qu’à la mi-août 2018, cette colère s’est transformée en une mobilisation populaire sans précédent, d’abord sur les réseaux sociaux numériques, puis dans la rue, en Haïti et dans les communautés haïtiennes à l’extérieur, pour réclamer des autorités la reddition des comptes dans la gestion des fonds de l’Accord PetroCaribe estimés officiellement à US$3,8 milliards. Sur ces 3,8 milliards, 1,8 correspond aux montants décaissés pour financer des « projets de développement » dans le cadre de résolutions prises par les différents gouvernements concernés sur la période allant de septembre 2008 à mars 2016 (Rezo Nòdwès,01 octobre 2018), dont 1,2 milliard utilisé illégalement selon le premier rapport sénatorial dirigé par le sénateur Youri Latortue.
Quant au second rapport réalisé sous la direction du sénateur Evalière Beauplan, il conclut que les 2 autres milliards restants « ont été détournés et que 14 ministres fonctionnaires, anciens ministres et Premiers ministres et industriels sont impliqués » (Le Point, 22 novembre 2018). Cette gigantesque affaire de corruption a pris de l’ampleur grâce au mouvement « PetroCaribe challenge » mené par des milliers de jeunes réclamant « Kot kòb PetroCaribe a ? ». Une question qui reste plus que jamais d’actualité. D’autant que le régime Tèt Kale s’applique à pérenniser l’impunité et empêcher ainsi la tenue du procès du plus grand scandale financier de la République d’Haïti. Le décret inconstitutionnel publié en son temps par Jovenel Moïse, alors président de facto, « accordant pleine et entière décharge à tous les anciens Premiers ministres et ministres, ayant servi la République du 7 février 1991 au 7 février 2017, et ayant en leur possession un rapport d’audit favorable de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif » (Le Moniteur, 5 juillet 2021, Numéro spécial 36-A), en est la preuve.
Qu’en sera-t-il désormais depuis l’assassinat incroyable du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021 ? Le Premier ministre de facto, Ariel Henry, va-t-il poursuivre l’œuvre tant décriée de son chef disparu ? Saura-t-il faire preuve d’intelligence politique et de courage en s’accordant avec l’opposition et les acteurs de la société civile organisée pour rapporter tous les décrets scélérats pris sous la présidence de Jovenel Moïse et donner de nouvelles perspectives au pays qui s’enfonce de plus en plus dans l’inconnu ?

