Par Arnousse Beaulière
Docteur ès Sciences économiques, Analyste politique, Essayiste
Auteur de Comprendre l’Haïti contemporaine. Sauver les décennies à venir (Sydo, 2020)
Mardi 11 mai 2021 ((rezonodwes.com))–
Haïti est au fond d’un gouffre innommable. Cependant, l’ex-président Jovenel Moïse n’en a cure. Tout ce qui l’intéresse, quitte à mettre le pays à feu et à sang afin de satisfaire son ego surdimensionné, c’est d’organiser, coûte que coûte, un référendum inconstitutionnel le 27 juin 2021 et des élections législatives, locales et présidentielle le 19 septembre. Or, les Haïtiens ont d’autres priorités, tant la vie quotidienne devient infernale (inflation galopante, pauvreté persistante, insalubrité suffocante, insécurité grandissante, etc.), pour nombre d’entre eux, notamment dans la capitale, Port-au-Prince. Le risque d’embrasement du pays est tel que le feu de la protestation contre ces projets jugés mortifères gagne chaque jour du terrain, de l’opposition (partis politiques et société civile organisée réunis) jusqu’au sein même du pouvoir PHTK.
Ces deux projets ne font pas non plus l’unanimité du côté de la « communauté internationale ». Si l’Oncle Sam, à travers sa puissante ambassade à Port-au-Prince, le Core Group et les Nations unies (BINUH) se sont prononcés contre le processus de référendum jugé « pas assez inclusif, participatif ou transparent » tout en soutenant la réalisation d’élections, l’UE, qui fait partie pourtant du Core Group, a, en revanche, clairement pris ses distances. Une position assez étonnante qui tranche avec celle plus accommodante des dix dernières années.
Le camouflet de l’Union européenne
En effet, soutien inconditionnel de ce régime autocratique, au même titre que les Etats-Unis, l’UE vient de lui infliger un camouflet monumental. Yon souflèt marasa ! Au ministre des Affaires étrangères et premier ministre de facto a.i., Claude Joseph, qui quémandait une « révision des conditionnalités de l’aide de l’UE, surtout des règles relatives au décaissement des fonds lors de son allocution à l’occasion de la fête de l’Europe » (Le Nouvelliste, 6 mai 2021), la représentante de l’UE à Port-au-Prince, l’ambassadrice Sylvie Tabesse, a répondu par une fin de non-recevoir.
Selon elle, les résultats en termes de lutte contre la corruption, l’impunité, l’insécurité, le gangstérisme ne sont pas à la hauteur de l’aide déjà accordée par l’UE à Haïti. Une façon de faire comprendre en langage diplomatique à ce pouvoir moribond qui a lamentablement échoué à tous les niveaux. Ainsi a-t-elle affirmé sans ambages que le processus « ne semble pas remplir les conditions de transparence et de démocratie que l’on serait en droit d’attendre pour ce type de loi mère ».
Quant aux élections, assène-t-elle, « les conditions pour un appui financier et technique à [leur organisation] ne sont absolument pas remplies à ce stade. Nous avons refusé de contribuer à ce processus en l’état ». Et d’ajouter : « Nous n’envisageons pas de répondre positivement à une demande du gouvernement pour une mission d’observation. » Bien sûr, pour faire bonne figure, Claude Joseph, a rétorqué au micro de Radio Kiskeya, dans l’édition du vendredi 7 mai du Jounal 4trè de Liliane Pierre Paul, que l’organisation de référendum ou d’élections dans un pays constitue un acte souverain, et qu’il revenait uniquement au peuple haïtien et non à des dirigeants étrangers d’en décider. Li fè wont sèvi kòlè, mais il sait pertinemment que ce type de réaction ne trompe plus personne, tant ce régime néo-duvaliériste, de Michel Martelly à Jovenel Moïse, est tenu sous respiration artificielle, par les puissances occidentales depuis près d’une décennie.
À cet égard, il est utile de rappeler l’appui financier, technique, et moral de l’UE à la mascarade électorale de 2015, via sa Mission d’observation électorale (MOE). Alors, qu’est-ce qui pourrait expliquer cette volte-face en 2021 ?
Une volte-face surprenante
Hormis la fameuse « fatigue haïtienne qui est manifeste dans la communauté internationale », comme le rappelle l’ex-représentant spécial des Nations unies en Haïti, le chilien Juan Gabriel Valdès (Rezo Nòdwès, 7 mai 2021), l’une des raisons principales de ce changement de pied de l’UE est sans doute à chercher dans l’exaspération de ses dirigeants, les Français en particulier, face à une administration dirigée par une bande de dégénérés – pour reprendre le mot de l’historien et politologue, Leslie François Manigat –, qui s’appuient sur des gangs armés pour asseoir cyniquement leur pouvoir. Regroupés en 2020 sous l’égide de la Commission nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR), organe créé le 12 septembre 2006 sous René Préval, rendu inactif en 2011 et réactivé par Jovenel Moïse le 11 mars 2019, ces gangs puissamment armés sèment la terreur, enlèvent et tuent des dizaines d’Haïtiens. L’un d’entre eux a enlevé, le 11 avril, des religieux, deux Français et leurs confrères et consœurs haïtiens, et les a libérés, le 30 avril, après d’âpres négociations. Les deux Français, Sœur Agnès Bordeau, 80 ans et le père Briand, 67 ans, qui racontent leur calvaire, « ne tiennent pas ceux qui les ont séquestrés avec leurs confrères et consœurs haïtiens pour responsables, mais dénoncent l’inaction des autorités [haïtiennes] » (Sud-Ouest/AFP, 10 mai 2021). Ce kidnapping a ainsi été probablement l’acte crapuleux de trop qui a poussé l’UE, sans doute sous influence française, à revoir ses relations avec Haïti.
C’est ce que l’on peut subodorer à travers la déclaration de José Manuel Gomez, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la République d’Haïti.
« L’Union européenne ne participe pas à l’organisation ni au financement ni des élections ni du référendum. Ce sont les Nations unies qui apportent un appui logistique au référendum et aux élections », a-t-il tenu à préciser, à l’occasion de cette fête de l’Europe. Une clarification qui vient confirmer le constat qu’il avait dressé, le 1er octobre 2020, lors de son passage dans la Cité d’Alcibiade Pommayrac à propos de la conjoncture politique haïtienne. « Je constate comme toujours qu’Haïti a besoin d’élections libres, démocratiques et transparentes mais, pour l’instant, les conditions ne sont pas encore réunies et il faut absolument qu’elles le soient pour qu’on puisse célébrer des élections auxquelles le peuple haïtien puisse y croire », disait-il.
Si le pouvoir néo-duvaliériste PHTK parvenait quand même à organiser ce référendum inconstitutionnel et des élections truquées avec l’aide de l’Oncle Sam et des Nations unies, et grâce à la gangstérocratie installée à dessein dans le pays, ils ne devraient – en toute logique – pas être reconnus par l’UE, et donc par la France. Cependant, vu l’évolution chaotique de la situation sociopolitique, l’on peut se demander si le pays ne se dirige pas, en réalité, tèt dwat, wè pa wè, vers un gouvernement de transition dans les tout prochains mois.

