Mardi 23 juin 2020 ((rezonodwes.com))– La population de Petit-Goâve se réveille avec la peur au ventre un vendredi matin. Pas de cataclysme. Et, pas de doute, le coronavirus n’y est pour rien. Uniquement le retour d’un nom.
Il s’agit de Ti Leconte : un policier révoqué pour une affaire de kidnapping. Bien dit Kidnapping. Sans effort, l’effroi et l’incertitude se lisent sur les visages des jeunes comme des vieux. Ce n’est pas dans une salle de cinéma, mais dans une ville avec des habitants réels. Cependant, la scène reflète les productions cinématographiques d’Hollywood qui intriguent mêmes les plus endurcis des cinéphiles du monde entier, avec leurs épouvantables acteurs d’horreur à succès, pour la plupart, incontestables.
La ville n’a pas eu de ses nouvelles depuis 2004, l’année du départ du président Lavalas Jean Bertrand Aristide. Il a opéré impunément pour le compte de ce pouvoir plusieurs exactions sur la population de 2000 à 2004. Soudainement, la nouvelle retentit « il est de retour après son éviction de la Police. » Ce nom, Ti Leconte, résonne comme le cri d’un éléphant et fait trembler. Pour rappel, Jerry Anderson Leconte alias Ti Leconte, est renvoyé du Corps d’Intervention et de Maintien d’Ordre (CIMO) en 2008, une unité spéciale de la Police, pour sa participation à des actes de Kidnapping.
Le vent de la Police municipale a soufflé aussi sur la ville de Petit-Goâve. Le renforcement de la sécurité ou l’insécurité officialisée ! Incroyable, mais vrai, les commandements de la brigade municipale sont confiés à monsieur Ti Leconte. Depuis sa nomination, un monstre ballade dans les rues sacrées de cette ville historique. Il a correctement la bénédiction gracieuse et sans réserve du maire de la commune, Jean Samson Limongy. C’est un maire élu par les votes du peuple ! Ce n’est ni un rêve, ni une fiction.
Un monstre, en tout cas, pas comme celui qu’on retrouve dans « la Belle et la Bête », de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1711-1776). C’est un épatent conte de fée mettant en valeur l’humanisme d’un terrible monstre qui, même dans sa fureur, a su épargner la belle (une charmante jeune femme) ainsi que tant d’autres gens, ce qui montre que le monstre n’était monstrueux qu’en apparence. Car, derrière cette bête se cachait un homme dont le cœur était humain. À Petit-Goâve, le monstre est, en réalité, tout autre : inhumain. Et, si l’être et le paraitre font débat dans certains cas, ils se sont confondus, sans aucun doute, chez le monstre Ti Leconte.
Pour certains habitants de la ville, ce monstre est tout simplement un tueur, un tueur de sang-froid. Équipé convenablement, à l’instar d’un militaire attitré qui part en guerre, ce tueur redoutable terrorise, menace, frappe et tue en toute quiétude et en toute impunité. Il ne trouve aucun sens quant à l’État de droit, aux droits fondamentaux de l’individu, fermement ancrés tant dans les lois haïtiennes que dans la déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par les Nations Unies en 1948 dont Haïti en est un membre.
À dire vrai, le monstre, supporteur zélé du pouvoir en place, a tout ce qu’il faut pour tuer : fusil de guerre et munitions en quantité, consentement aveugle des membres du conseil municipal, complicité et silence des autorités policières et judiciaires de la juridiction de Petit-Goâve. Il est aussi investi de tous les pouvoirs pour contrecarrer tout mouvement populaire anti-gouvernemental dans la commune.
Et des victimes à sa trousse
Aucun statisticien ne peut sortir le chiffre exact de ses victimes : battues ou tuées par balle. Ce monstre franc-tireur rate rarement ses cibles. Les victimes identifiées lors des périodes de grandes protestations anti-gouvernementales ( Peyi lòk et Petro caribe, 2019-2020)) peuvent en témoigner. Dans certains cas, c’est le monstre lui-même qui plébiscite sereinement ses crimes, comme dans un film d’horreur ou de vampire. Il vante ainsi sa prouesse ou encore sa qualité de tireur d’élite à la hauteur d’un sniper professionnel reconnu.
L’opposition au régime politique “ Tèt Kale » ne cesse d’accuser le monstre comme le principal auteur de plusieurs actes d’assassinats dans ses rangs. À son initiative, des images de plusieurs jeunes tués par balles, dont celles de Charles Jonas, Nasson ainsi connu, Tique Léon ainsi connu, ont été exposées devant les locaux du Palais de Justice de Petit-Goâve, le 10 juin 2020. Un geste désespéré pour exiger l’arrestation du monstre tueur et dénoncer la complicité et le silence des autorités judiciaires face à cette machine infernale d’insécurité qui continue de semer le deuil dans les familles petit-goâviennes.
La dernière victime en date du monstre s’appelle Mydermeson Malbranche, alias “Ti Peter« . Ce dernier a été criblé de balles le jeudi 4 juin 2020, aux environs de 8 heures du soir. Recherché par la police nationale d’Haïti, le jeune Peter, âgé seulement de 25 ans, a grandi à l’Avenue de Solidarité. Il a été très actif durant le mouvement populaire antigouvernemental baptisé “Peyi Lòk« . Les jeunes dans beaucoup de villes du pays exigeaient, par ce mouvement, la démission du président Jovenel Moïse et le chambardement du système politique et économique. Ce système est taxé d’être axé essentiellement sur l’inégalité, la corruption, l’impunité et l’injustice.
Accusé de vols et d’association de malfaiteurs, Ti Peter n’a même pas eu la possibilité de se défendre par devant un tribunal compétent, comme ce fut le cas pour Archange Leconte et tant d’autres. Un juge autoproclamé l’a condamné à mort et l’a exécuté. La peine de mort est abolie dans le pays ! Ti Peter n’est pas le premier exécuté. Il a été un innocent présumé. C’est ce que dit la loi du pays, mais on se trompe. La loi n’a pas de sens pour le monstre. Il n’a que ses instincts. La légèreté de la loi haïtienne a créé ce monstre qui s’était évadé de la prison le 12 janvier 2010, à la faveur du tremblement de terre. Or, il a été appréhendé en 2008, pour son implication présumée dans le dossier de l’enlèvement d’une militante de la défense des droits humains et renvoyé de la Police. Il n’a pas purgé les peines relatives à son crime. Le voici comme exécutant !
Le monstre s’érige en premier bandit dans la ville. Son objectif : combattre le banditisme. Il se donne le droit de vie et de mort sur tous ceux qui entrent dans ses critères de bandit. Il remplace du coup : la Police Nationale, les parquetiers et les juges. Attention ! Personne n’a le droit de dénoncer les actes du monstre au risque d’être la prochaine victime. Du moins, des âmes naïves crient au scandale pour dire que le monstre est un ange protecteur. Tout cela se passe dans une république. Ce n’est pas dans une jungle !
2004 et La tristesse, des souvenirs macabres
Pour ceux qui sont nés de la dernière pluie et ceux qui ont la mémoire courte, 2004 c’était hier. Le monstre est acclamé comme “Bout tonton chèf” sur certains réseaux sociaux. Qui ne se rappelle pas la fameuse petite voiture blanche de type pick-up surnommée, “La tristesse » par la population de Petit-Goâve. Ce fut un convoi funeste qui viole, pille et tue dans la ville. Le monstre acclamé comme protecteurs par des âmes dociles a supporté ces crimes odieux en sa qualité de policier proche du pouvoir de l’époque.
La liste des victimes de la voiture de la mort est longue. Le dernier et inoubliable assassinat fut celui de Michael, tué dans son quartier dans la nuit du 28 février 2004. Le sang de celui-ci reste encore vif dans la mémoire de plus d’un. La ville entend encore les cris de détresse de ses filles violées sous les yeux impuissants et révoltants de leurs parents, des familles qui pleurent un père ou un enfant assassiné pour avoir dit NON à un régime sanguinaire. La ville regarde encore avec les yeux vidés des images tristes qui restent vivaces dans les esprits des petit-goâviens et petits goâviennes. La population a probablement pardonné, mais elle n’a sûrement rien oublié. Les fils et les filles de la ville doivent-ils vivre une version améliorée de ces actes odieux ? Les auteurs et co-auteurs de ces actes repréhensibles ne peuvent en aucun cas devenir un monstre protecteur sous la forme d’une machine à tuer.
Un jour, la ville se souviendra de ces tristes moments quand elle aura le sourire. Il n’y aura plus de monstre. La justice saura jouer son rôle. Les justiciables auront la possibilité de se présenter par devant les autorités compétentes pour répondre de leurs actes. Seule la justice a la qualité de décider du sort des accusés ou des inculpés.
Chicoye Bellum

