17 septembre 2026
« La Méprise » : une nouvelle littéraire de Margaret Papillon
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« La Méprise » : une nouvelle littéraire de Margaret Papillon

Rezo Nòdwès vous invite à lire « La Méprise« , un texte de Margaret Papillon. Margaret Papillon a écrit son premier roman à l’age de treize ans. Cette auteure à succès est maintenant classée parmi les écrivains haïtiens les plus prolifiques

LA MÉPRISE

L’atmosphère du bureau lui était devenue insou- tenable. Les boutades et les rires de ses collègues lui paraissaient bien fades. Lui qui aimait tant rigoler avec eux, n’éprouvait aucune joie à le faire ce jour-là.

Par deux fois, Florence, la secrétaire, lui demanda s’il était sûr que tout allait bien. « Bien sûr, bien sûr ! », avait-il répondu hâtivement sans vraiment la convaincre. En fait, elle en était si peu persuadée, qu’elle l’avait suivi du regard tandis qu’il pénétrait dans son bureau dont il heurta violemment la porte qu’il avait omis d’ouvrir complètement.

Quand il eut refermé celle-ci derrière lui, il s’affala sur sa chaise, brusquement fatigué de jouer au bon- homme comblé et heureux de vivre.

Sur son bureau, la photo de Mickaëlle lui souriait. Il s’en saisit, fit mine de l’enfermer dans un tiroir quand il changea brusquement d’idée. Ce simple geste pourrait bien trahir ses états d’âme et cela il ne le voulait pas. Il remit la photo à sa place et caressa même l’encadrement en lui tapotant dessus comme on le ferait pour un enfant qu’on chercherait à endormir.

Il s’empara de quelques dossiers sur lesquels il aurait dû avoir planché depuis une semaine déjà, mais l’entrain lui manquait. Il les feuilleta un instant et se rendit compte que leur seule vue le déprimait.

Il fit le geste de décrocher le téléphone puis se ravisa, ne trouvant pas de prétexte valable pour appeler Mickaëlle qu’il venait juste de quitter.

Il appela la secrétaire par l’interphone et lui intima l’ordre de ne le déranger sous aucun prétexte. Ce faisant, son regard croisa à nouveau celui de sa fem- me souriant sur la photo.

D’un geste qui trahissait sa nervosité, il la retourna de manière à ce qu’elle fît face à la porte d’entrée.

Cinq ans, cinq ans déjà depuis leur mariage et il l’aimait comme aux premiers jours de leur rencontre.

Aux dires d’un ami, au bout d’un an de mariage, ou deux, au mieux, le désir s’émoustillait et la routine s’installait bien vite entre les époux. Il généralisait, sans aucun doute, car en ce qui les touchait, Mic- kaëlle et lui, il se trompait lourdement. Au contraire, il trouvait plus plaisant, plus agréable, plus satis- faisant de faire l’amour à une femme dont on con- naissait les moindres désirs et qui vous rendait la pareille.

Elle était si belle, sa Mickaëlle. Regard envoûtant, rayonnante de beauté, agrémentée d’un sourire séduisant, captivant même. Elle irradiait. À croire qu’elle incarnait toute la grâce du monde. – exagérait-il, la voyant à travers ses yeux d’amoureux ? – néanmoins, il y avait une ombre à leur bonheur : ils n’avaient toujours pas d’enfants. Après plusieurs visites chez le médecin le verdict était tombé comme un couperet : leur couple avait 95% de probabilité de rester stérile. Depuis lors, ils vivaient accrochés aux 5% de chances qui leur restaient.

En maintes fois, il voulut persuader Mickaëlle d’adopter un enfant, mais elle repoussait toujours à plus tard cette option, désirant plus que tout garder son optimisme et sa foi en Dieu qui ne saurait qu’exaucer ses ferventes prières. De là, ses fréquents pèlerinages à Higuey, en République Dominicaine. Elle avait mis la Vierge dans la confidence.

Était-ce à cause de cela que sa femme semblait lui échapper ces temps derniers ? Il ne comprenait plus rien à son comportement. Visiblement elle lui cachait quelque chose. Elle sortait fréquemment sans mentionner sa destination, restait absente deux ou trois heures d’affilée et était toujours réticente à expliquer la cause de ses absences répétées.

Il avait remarqué qu’avant de sortir elle portait un soin particulier à sa toilette, se parfumait outre mesure et fignolait son maquillage qui brillait d’un éclat tout en subtilité. Cela le rendait malade. « Elle a un amant ! », se disait-il, malheureux.

Cette soudaine aversion qu’elle ne pouvait réprimer quand il voulait lui faire l’amour concourait à raffermir ses doutes. Alors que très récemment encore ils vivaient un climat passionnel exaltant. À quoi attribuer cette soudaine absence de désir ? Son manque d’entrain évident le plongeait dans un gouffre aux profondeurs abyssales.

Apeuré et totalement désarçonné, il ne trouva pas mieux que de lui forcer quelque peu la main. Il finissait par la convaincre à coups de baisers prolongés et de caresses affolantes. Et là encore, il croyait percevoir chez elle une réticence à peine tangible à se laisser aller comme si ce fait la rendait coupable d’une quelconque faute. Une sensation terrible qui lui minait l’existence.

Déjà, la jalousie l’aveuglait et lui donnait des idées de meurtre. Malheur à celui qui oserait toucher à sa bien-aimée ! Il n’en dormait plus, passant la nuit à lui jeter de ces coups d’œil qui, il l’espérait, sauraient lire dans les pensées de la belle endormie, ou visiteraient son inconscient ou encore le domaine privé de ses rêves et de ses fantasmes pour lui rapporter les preuves de son infidélité. La souffrance et le doute ruinaient à petit feu son existence jusque-là fort agréable.

C’était peut-être Jean-Pierre le coupable. En maintes fois, il avait surpris le regard de son ami d’enfance s’attarder sur Mickaëlle. En vérité, rien d’étonnant, avec sa silhouette tout en finesse. C’est certain qu’il la trouvait à son goût. Il ne ratait jamais une occasion de la complimenter soit sur une nouvelle robe, soit sur une nouvelle coupe de cheveux, d’autant plus que sa femme à lui paraissait fadasse ; il est vrai qu’elle devait s’occuper de sa petite marmaille. Quatre enfants par les temps qui courent, ce n’est pas rien ! Tandis que Mickaëlle, libre de disposer de ses journées, passait des heures chez le coiffeur et dans les boutiques de mode. Elle était belle à croquer.

« Malheur à elle si elle me trompe ! », répéta-t-il, entre ses dents, en se levant pour aller se poster à la fenêtre de son bureau.

Il regarda le va-et-vient des passants dans la rue, vit des amoureux rire ensemble bras dessus, bras dessous et une terrible nostalgie l’étreignit. Il se rappelait ses parties de fou rire avec Mickaëlle, leur complicité, leurs discussions plus enrichissantes les unes que les autres. Il admirait tant sa spiritualité, son sens aigu de l’humour. Ô Dieu ! Comme il l’aimait ! Jamais il n’accepterait qu’un autre la lui ravisse. Cette seule idée le rendit quasiment fou.

Il prit brusquement la décision d’aller vers elle. Il avait tant besoin d’être rassuré. Il voulait la prendre dans ses bras, la bercer pour l’entendre dire ces mots d’amour qui briseraient le cercle infernal de ses soupçons.

Il attrapa sa veste et partit en trombe sous le regard ahuri de Florence qui, somme toute, le trouvait très, très, très bizarre.

Il conduisit comme un fou, en se répétant tout au long du chemin « Je l’aime, je l’aime, plus que tout. Je suis impardonnable. J’ai été ignoble d’avoir pu douter d’elle, même une fraction de seconde. Je vais passer lui acheter des fleurs pour qu’elle me pardonne mon affreuse suspicion, même si elle est loin de s’imaginer mes états d’âme. »

Arrivé à Laboule, une demi-heure plus tard, il s’engagea dans la rue qui menait à son domicile le cœur presque léger. De loin, il admira cette superbe maison qu’il avait offerte à sa femme pour fêter leur quatrième année de mariage. Elle était exactement comme Mickaëlle l’avait rêvée. Pas trop grande, sur un vaste terrain, et surtout, elle était sur un seul palier. Mickaëlle ne voulait pas d’escaliers en prévision des enfants à venir.

Au moment de pénétrer dans la cour, il aperçut un « quatre par quatre » de Nissan noire aux vitres fumées en stationnement dans le garage. Son cœur se mit à galoper dans sa poitrine. Sa gorge s’assécha et il sentit ses tempes prêtes à éclater. Ce tout terrain, cette Pathfinder appartenait bien à Jean-Pierre. « Ah, le fumier ! Il va me le payer. C’est bien lui le coupable. Le fait pour lui d’être gynécologue ne lui conférait pas le droit de toucher à la femme des autres hors clinique ! »

Il fit un virage à trois cent soixante degrés, faillit renverser deux cyclistes et repartit sur les chapeaux de roue, craignant d’être vu par un quelconque voisin. Alors, ça là, ce serait l’humiliation suprême. Le cocu magnifique refusant de déranger sa femme lorsqu’elle se fait conter fleurette par son amant.

Il passa une autre demi-heure à errer dans les rues de la ville, roulant à tombeau ouvert. Cela lui donna l’impression de réfléchir aussi vite qu’il se déplaçait.

Comme pour lui donner raison, il trouva une idée lumineuse. Il reprit le chemin du bureau.

Florence le vit revenir semblable à un boulet de canon et cela la rendit de plus en plus perplexe.

« Je ne veux surtout pas qu’on me dérange ! », tonna-t-il sans même la regarder.

Il ne disait que ça depuis ce matin, pensa-t-elle en fixant la porte close derrière lui, avec deux points d’interrogation en lieu et place des pupilles.

Ce qu’elle ne voyait plus par delà la porte, c’est l’homme rendu quasiment fou par la jalousie. Il n’arrivait même plus à contrôler ses gestes, renversant tout sur son passage : une chaise, une lampe de bureau, plusieurs dossiers accumulés sur son ordinateur. Il maudit ceux-là en leur lançant, pour se soulager, un formidable coup de pied, arpenta la pièce en lissant des deux mains ses cheveux qu’il devinait hérissés sur sa tête. Il s’installa sur son siège, décrocha le téléphone, puis raccrocha aussitôt. Tous ses gestes reflétaient une profonde turbulence et un intense combat intérieur.

Il se remit debout, fit un long exercice respiratoire en s’aidant de ses bras. Puis, d’une main tremblante, décrocha à nouveau le combiné et composa le numéro de son domicile. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. Il avala douloureusement sa salive, sa gorge était sèche.

La ligne était « occupée ». Il raccrocha avec une rage qui fit trembler ses nombreuses plumes et des feuilles de papier qui vivaient jusque-là tranquille- ment posées sur le sous-main.

Il ne se passa qu’une demi-douzaine de secondes environ quand l’homme répéta son geste, s’attendant encore à entendre une opératrice anonyme lui rabâ- cher d’une voix atone : « Tous les circuits sont occupés pour le moment, veuillez rappeler ultérieurement ! » Mais à son grand étonnement, il entendit la sonnerie du téléphone ronronner à son oreille. Ses mains tremblèrent.

Après cinq coups, le garçon de cour lui répondit que Madame venait juste de sortir accompagner du docteur.

Voilà ! C’est justement ce qu’il voulait entendre. La chasse à l’homme allait commencer.

Il s’assura que son revolver, tiré de son coffre-fort, était bien chargé, l’enfonça dans la poche intérieure de sa veste qu’il referma précautionneusement afin que personne n’en soupçonnât la présence et repartit en trombe.

Pour la première fois, il estima que ce fut une vraie chance qu’il n’y eût qu’une seule route à mener à Laboule (ce fait en général le mettait en rogne, aujourd’hui il exultait). Là ! il allait les tenir en flagrant délit, menacer l’audacieux de son arme, provoquer chez lui une trouille qui le découragerait de vouloir boire dans la coupe des autres.

Il était déjà à proximité de Boutilliers quand il se retrouva face à face avec la Pathfinder noire aux vitres fumées qui roulait à une allure régulière. « Ah ! Nos deux pigeons sont tranquilles, ils me croient au bureau ! » grommela Frantz sur un ton rageur. Ils vont avoir la surprise de leur vie ! »

Sans plus réfléchir, il fit demi-tour et se lança à la poursuite des infidèles, décidé à leur donner une leçon mémorable.

Il leur colla tant et si bien aux talons que les occupants de la 4 x 4 finirent par sentir sa présence.

Pris de panique, pressentant un quelconque dan- ger, ils accélérèrent à leur tour. Visiblement, cet homme, lancé comme une furie à leur trousse, ne pouvait en aucun cas leur vouloir du bien.

Une course effrénée s’en suivit, digne d’un scé- nario Hollywoodien à faire pâlir Mel Gibson et Eddy Murphy.

Mais, la pellicule ne se déroula pas comme prévu. Un poids lourd, sorti on ne sait d’où, brouilla les cartes. La 4 x 4 fit de son mieux pour l’esquiver, mais elle fut emportée par le poids de ses accélérations intempestives.

Le choc fut violent et occasionna quelques rebon- dissements spectaculaires de la Pathfinder. Le chauffeur tenta une manœuvre désespérée pour éviter le pire, mais ne parvint qu’à aggraver son cas. La voiture fit une dernière embardée puis fonça tout droit vers le ravin qui lui faisait face, comme attirée par le vide. Frantz la vit faire plusieurs tonneaux puis s’immobiliser au fond du précipice, totalement écrabouillée, aplatie.

« Mon Dieu, Mickaëlle ! »

Frantz, paralysé par l’effroi, avait suivi la scène dans toute son horreur.

Les curieux occupaient déjà tout l’espace. Ils étaient sortis de toutes parts comme des fourmis, envahissant les lieux en un rien de temps et devisant sur les faits. Un badaud s’adressant à la foule se tourna vers Frantz et montra celui-ci du doigt.

Coi de saisissement, hébété de souffrance, Frantz s’esquiva des lieux tel un voleur, le pied tremblant sur la pédale de l’accélérateur et le cœur battant à grands coups dans sa poitrine étreinte par une sourde angoisse ; se demandant si sa femme avait trouvé la mort dans cet accident qu’il avait lui-même provoqué. Quel désastre ! Le pire c’était de ne pas pouvoir s’attarder pour la secourir au cas où elle aurait besoin d’aide, redoutant d’être lynché par la foule après s’être fait reconnaître par les chauffeurs de camion croisés sur la route lors de sa poursuite mémorable. Il lui était impérieux de fuir tout de suite, sans quoi les amateurs de loterie s’empresseraient de noter son numéro d’immatri-culation pour pouvoir jouer à la borlette dans la soirée. Sûr, qu’ils iraient colporter l’avoir vu prendre en filature la 4 X 4 comme un dingue. Aucun tribunal ne pourrait jamais lui accorder clémence dans ces conditions.

La mort dans l’âme, totalement abasourdi, atterré par le choc, il fit le chemin du retour comme un zombi, ne se souvenant même plus de ses faits et gestes.

Il arriva à son entreprise comme par miracle. Ah ! La vie lui avait joué un drôle de tour aujourd’hui. Sa femme adorée, morte par la faute de sa stupide jalousie.

Il éprouvait un profond dégoût pour lui-même. Ses mains, agrippées encore au volant, tremblaient et son front ruisselait de sueurs froides. En quelques secondes, sa vie avait basculé. À qui pourra-t-il confier ce lourd secret ? Comment allait-il être ca- pable de vivre avec le poids de cette faute sur ses « frêles » épaules. Comment expliquer ça à ses beaux-parents quand ils seraient déjà courbés, cassés par le chagrin ? Mickaëlle, morte ! Absolument inconcevable. Frantz descendit de voiture comme un automate.

Il traîna les pieds jusqu’à son bureau, totalement hébété de souffrance. « Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte ! », lança-t-il en passant à Florence qui commençait à s’habituer à cette rengaine.

Il s’enferma pour être seul avec sa peine. À l’abri des regards indiscrets, il donna libre cours à ses émotions, pleura inlassablement sur la vie plate et morne qui l’attendait sans Mickaëlle. C’était comme si tout d’un coup toutes les lumières s’éteignaient sur son existence. La mort dans l’âme, il sanglota des heures durant en se demandant si un suicide ne s’avérait pas être sa seule porte de sortie. Ne pas survivre à Mickaëlle, quel baume sur ses blessures !

Dans un état d’agitation extrême, il tourna le bouton de la radio, voulant en savoir plus sur le drame. Très vite, il regretta ce geste ; le speaker de Radio Métro, de sa voix gutturale, relatait le triste accident en ces termes : « Un jeune couple, dont on ignore encore l’identité, a trouvé la mort ce matin non loin de la station d’essence de Pèlerin, dans des circonstances non encore élucidées. Toutefois, des témoins affirment avoir vu un suspect s’éloigner à vive allure des lieux de l’accident, après s’être attardé quelques minutes pour s’assurer de son forfait. Une poursuite qui avait commencé quelques kilomètres plus haut, – selon des témoins oculaires –, se termi- nait de manière terriblement tragique et on se de- mande jusqu’où ira cette insécurité installée dans le pays depuis quelques années ? La Police, comme d’habitude, arrivée sur les lieux plusieurs heures plus tard a promis une enquête sérieuse. Nous espérons qu’elle tiendra parole pour une fois, car la population, fatiguée de leurs vaines promesses, réclame la démission du commissaire en chef qu’elle juge incapable de freiner ces actes de banditisme plus que fréquents. De plus, elle exige également une augmentation tangible de l’effectif policier dans les rues pour contrecarrer les agissements de cette mafia qui sème le deuil en attentant à la vie de paisibles citoyens. Nous vous remercions, Mesdames et Messieurs, d’être à l’écoute de Radio Métro et nous vous rappelons que notre prochain flash d’information sera diffusé dans une demi-heure. »

Dans la tête de Frantz se déroulait un court métra- ge intitulé « cauchemar », dans lequel le quotidien le plus lu de la capitale titrait avec une photo d’identité à l’appui : « meurtre passionnel prémédité sur la route de Kenscoff. Le dénommé Frantz Bellande, un honnête citoyen, propriétaire d’une riche entreprise de construction, commet un crime passionnel en assassinant sa femme et l’amant de celle-ci dans un moment de folie… »

Non ! Plutôt mourir que de voir cette ignominie, cette infamie étalée dans les journaux. Sans plus réfléchir, Frantz tira son revolver de sa poche et le colla à sa tempe. Ô, que la mort lui paraissait douce ! Son désespoir lui insufflait soudain la force nécessaire pour mettre fin à ses jours. Il disait déjà adieu à sa chère mère qu’il adorait. Celle-ci allait connaître son plus gros chagrin en apprenant le suicide de son fils. Pouvait-il partir sans lui expliquer les raisons de son acte barbare, sans se disculper ?

Frantz retarda son geste, pour écrire quelques lignes à la seule femme qui aurait pu comprendre son désespoir et lui pardonner son égarement.

À ce moment précis, la porte de son bureau s’ouvrit avec fracas pour laisser apparaître une Mickaëlle radieuse, survoltée, que la secrétaire essayait vainement de retenir.

Frantz dissimula rapidement le revolver dans son tiroir, incapable d’en croire ses yeux.

« Frantz chéri !, s’écria-t-elle en se jetant au cou du malheureux. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. JE SUIS ENCEINTE ! Oui, tu as bien compris EN- CEINTE. Jean-Pierre est venu jusqu’à la maison m’apporter le résultat du test, incapable lui aussi de contenir son enthousiasme. Ô, mon Dieu ! Quelle merveilleuse nouvelle, cinq ans dans l’attente de ce jour ! Il est enfin arrivé. Je ne t’ai rien dit de mes démarches, ne voulant pas te voir déçu à nouveau. Mais cette fois-ci, c’est pour de bon. Le traitement a marché. J’avais une telle hâte de t’annoncer cette grande nouvelle que je n’ai pas jeté un coup d’œil à ce grave accident sur la route, moi qui suis d’habitude si curieuse. »

Elle parlait d’un trait sans même reprendre son souffle, quand elle se rendit compte, tout à coup, qu’il n’avait pas l’air de la suivre, puisque son visage, totalement décomposé, exprimait surtout le désarroi et la stupéfaction. Pas l’ombre de ce grand bonheur auquel elle s’attendait.

– Qu’est-ce qui ne va pas, mon chéri ? Y a-t-il une autre femme dans ta vie ? s’inquiéta-t-elle. Je m’étais imaginée te voir sauter au plafond en apprenant cette extraordinaire nouvelle.

– Non, non, répondit-il, le visage blême et l’air complètement hagard et désespéré, tout va bien… Je ne sais comment remercier… le Ciel pour ce… pour ce merveilleux… cadeau.

Il ne pouvait tout de même pas lui avouer l’avoir crue morte sans raconter l’incident et confesser ainsi sa faute.

– Tu es heureux, n’est-ce pas, mon amour ? À partir d’aujourd’hui, notre vie va être totalement changée. D’ailleurs, Jean-Pierre m’a dit que ce n’est plus nécessaire de te… rationner, le bébé est bien accroché. Je peux me laisser aller dans tes bras sans restriction aucune.

– En effet, réussit à articuler Frantz péniblement, tu ne saurais mieux dire ; la vie va totalement chan- ger !

Ces derniers mots franchirent le seuil de ses lèvres dans un souffle ayant le goût âcre du désespoir.

Frantz, tu es vraiment heureux ? S’inquiéta-t-elle, sentant le manque d’entrain de son mari.

Frantz se força à sourire et ne réussit qu’à esquis- ser une affreuse grimace. Néanmoins, Mickaëlle toute à sa joie s’en contenta.

– Oui, ma chérie, je suis heureux…très heureux., dit-il, en se demandant angoissé qui étaient ces gens qui occupaient cette Pathfinder ressemblant si étran- gement à celle de Jean-Pierre. Ces innocents de “tout” dont il avait causé la mort.

– Viens, nous allons fêter ça au champagne, reprit Mickaëlle en tirant Frantz gaiement par la main qu’elle sentit glacée, mais attribua ce fait à l’émotion.

Frantz sortit de la pièce et suivit sa femme en traînant les pieds, avec cette désagréable sensation que ceux-ci étaient accrochés à un boulet qui les alourdissait et les retenait presque prisonniers.

Et il lui sembla entendre la radio et le téléphone ricaner à ses oreilles. Un rire qui faisait mal, très mal !

© Margaret Papillon
Port-au-Prince, novembre 1995
nouvelle parue in « Terre Sauvage », nouvelles, 1998,

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