Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 15 avril 2026
Il faut parfois forcer le trait pour rétablir l’ordre des priorités. Non pas pour heurter gratuitement, mais pour nommer sans fard ce qui, depuis trop longtemps, se dissimule derrière les faux-semblants de la gestion publique. Haïti n’est pas seulement en crise sécuritaire. Elle est en crise de représentation. Une crise de symboles. Une crise de verticalité. Et dans ce désordre généralisé, une évidence s’impose avec la brutalité des vérités longtemps différées : un État qui érige des prisons sans rebâtir ses Palais organise lui-même sa propre déchéance.
Que l’on ne s’y trompe pas : la sécurité est une exigence. Elle est même une condition sine qua non de toute stabilité. Mais la sécurité, à elle seule, ne fait pas une nation. Elle ne produit ni légitimité, ni projection, ni fierté collective. Elle est un socle, pas un sommet. Et lorsqu’un pouvoir politique, consciemment ou non, donne le sentiment que l’essentiel de son énergie se concentre dans la contention plutôt que dans l’élévation, il envoie un message dangereux : celui d’un pays qui ne se pense plus que comme un espace à contrôler, et non comme une République à incarner.
C’est dans ce contexte que le regard se tourne vers Alix Didier Fils-Aimé. Non pas pour lui faire un procès d’intention, mais pour situer sa responsabilité historique. Car il y a des moments où gouverner ne consiste pas simplement à administrer les urgences, mais à restaurer le sens. Et aujourd’hui, le sens passe par une décision claire, lisible, structurante : reconstruire les Palais de la République, ici et maintenant.
L’État haïtien en exil de lui-même
Depuis le séisme de 2010, Haïti vit une situation institutionnelle anormale qui, à force de durer, a fini par être intégrée comme une normalité. Le Palais national n’est plus. Le Palais législatif est relégué à l’état de souvenir. Le pouvoir s’exerce dans des espaces provisoires, fragmentés, délocalisés. L’État, en quelque sorte, est en exil de lui-même. Or, un État sans ancrage architectural est un État sans incarnation. Il flotte. Il se dilue. Il devient abstrait. Et dans un pays où la défiance envers les institutions est déjà profonde, cette absence de matérialité du pouvoir ne fait qu’aggraver la crise de légitimité.
Les citoyens ne voient plus l’État. Ils le subissent, parfois. Ils le contournent, souvent. Mais ils ne le perçoivent plus comme une présence structurante, identifiable, respectable. Et pendant ce temps, que voit-on émerger dans le paysage ? Des infrastructures sécuritaires. Des dispositifs de contrôle. Des logiques d’enfermement. Encore une fois, qu’on ne caricature pas : ces initiatives répondent à une réalité. La violence armée, l’insécurité chronique, l’effondrement de l’ordre public imposent des réponses fermes. Mais la question est ailleurs. Elle est dans l’équilibre. Dans la hiérarchie. Dans le message global que l’État envoie à la société.
L’insouciance coupable d’une classe politique en dérive
Et c’est ici que le bât blesse avec une acuité particulière : le silence assourdissant, pour ne pas dire l’indifférence calculée, de la classe politique haïtienne sur cette question fondamentale. Pendant que la République se délite dans son architecture même, pendant que ses symboles gisent dans l’abandon, que font les politiciens ? Ils s’étripent. Ils se neutralisent. Ils se consument dans des querelles intestines de positionnement, de partage d’influence, de captation de pouvoir. Ils ne parlent pas des Palais. Ils n’en font pas un enjeu. Ils n’en font pas une urgence. Comme si la dignité institutionnelle était un luxe secondaire, une variable d’ajustement dans l’agenda politique.
Cette insouciance n’est pas anodine. Elle est révélatrice. Elle révèle une classe politique davantage préoccupée par l’accès au pouvoir que par sa structuration. Une classe politique qui veut gouverner sans se soucier du cadre dans lequel s’exerce ce gouvernement. Une classe politique qui se bat pour des fauteuils… sans se préoccuper de la solidité de la salle. Mais plus grave encore, cette lutte intestine se déploie souvent dans une dépendance implicite — et parfois explicite — à l’égard des acteurs internationaux.
À la merci du « blanc »
Il faut avoir le courage de le dire sans tomber dans la caricature ni dans la démagogie : la transition haïtienne, dans sa forme actuelle, est largement influencée, orientée, parfois même conditionnée par des intérêts extérieurs.
Et au lieu de construire un consensus national fort, structuré autour d’objectifs clairs — dont la reconstruction des symboles de l’État — une partie de la classe politique préfère jouer la carte de l’alignement opportuniste. On négocie des positions. On quémande des soutiens. On ajuste ses discours en fonction des attentes supposées de la « communauté internationale ». Et pendant ce temps, la République attend. Elle attend qu’on la relève. Elle attend qu’on lui redonne un visage, une stature, une architecture.
Prisons nécessaires, Palais indispensables
Construire des prisons n’est pas un scandale en soi. C’est même, dans certaines circonstances, une nécessité opérationnelle. Un État doit pouvoir sanctionner, isoler, neutraliser ceux qui menacent l’ordre public. C’est une fonction régalienne classique. Mais réduire l’action publique à cette dimension, ou lui donner une visibilité disproportionnée, revient à installer une logique univoque : celle d’un État qui se définit d’abord par sa capacité à punir. Or, une République ne se résume pas à son appareil répressif. Elle se définit aussi — et peut-être surtout — par sa capacité à se représenter elle-même. À se donner des lieux. À se doter d’espaces où s’exerce, se met en scène et se régule le pouvoir.
C’est là qu’intervient le Palais. Le Palais national n’est pas un caprice d’architecte. Il est le centre de gravité de l’exécutif. Il est le lieu où la souveraineté prend corps. Il est la traduction physique de l’autorité de l’État. Le Palais législatif, de son côté, est le sanctuaire de la délibération démocratique. C’est là que la loi se discute, se façonne, s’adopte. C’est là que la pluralité politique trouve un cadre institutionnel. Sans ces deux piliers, l’État est désarticulé.
Sine Palatio electio nulla; sine electione Palatium nullum : la politique a besoin de scène
« Sine Palatio electio nulla; sine electione Palatium nullum » — sans Palais, pas d’élection ; sans élection, pas de Palais. Cette formule dit quelque chose de fondamental : la démocratie n’est pas seulement un mécanisme juridique, c’est aussi une dramaturgie. Le pouvoir a besoin de lieux pour exister pleinement. Il a besoin de scènes pour être visible, lisible, compréhensible. Dans les grandes démocraties, rien n’est laissé au hasard. L’architecture institutionnelle est pensée, travaillée, magnifiée. Elle participe de la pédagogie du pouvoir. Elle rappelle aux citoyens que l’État n’est pas une abstraction, mais une réalité tangible.
Pourquoi Haïti devrait-elle s’en priver ? Pourquoi accepter que les plus hautes fonctions de la République s’exercent dans des conditions qui ne reflètent ni leur importance, ni leur dignité ? Il ne s’agit pas de luxe. Il s’agit de cohérence.
Hausser Haïti à sa propre histoire
Haïti n’est pas un pays comme les autres. Elle porte une histoire singulière, radicale, fondatrice. Première République noire indépendante, elle a défié les puissances coloniales et redéfini les contours de la liberté moderne. Cette histoire impose une exigence. Elle interdit la médiocrité. Elle rend insupportable toute forme de résignation. Dire qu’il faut « hausser le pays à sa hauteur de Première puissance libérale », ce n’est pas verser dans une rhétorique creuse. C’est rappeler une responsabilité historique.
Un pays avec une telle trajectoire ne peut pas se contenter d’une gestion minimaliste de ses institutions. Il ne peut pas accepter que ses symboles soient relégués au second plan. Il ne peut pas tolérer que la dignité de ses fonctions soit diluée dans le provisoire.
La dignité comme stratégie politique
On sous-estime souvent la dimension stratégique de la dignité institutionnelle. Pourtant, elle est centrale. Un État qui se respecte est un État qui inspire le respect. Un Président qui siège dans un Palais digne de sa fonction incarne autre chose qu’un simple gestionnaire. Il devient une figure. Un repère. Un point de convergence. Un Parlement qui délibère dans un espace conçu pour la fonction législative donne à la loi une solennité, une gravité, une légitimité accrues. À l’inverse, des institutions éclatées, installées dans des locaux provisoires, envoient un signal de fragilité. Elles banalisent le pouvoir. Elles affaiblissent l’autorité. Et dans un contexte haïtien marqué par la défiance, cette fragilisation est lourde de conséquences.
Alix Didier Fils-Aimé face à l’histoire
Il ne s’agit pas ici de personnaliser à outrance. Mais il serait naïf de nier que certaines figures, à certains moments, concentrent des possibilités de rupture. Alix Didier Fils-Aimé est aujourd’hui à ce point de bascule. Il peut choisir la continuité — celle d’un État qui gère, colmate, temporise. Ou il peut assumer une inflexion — celle d’un État qui reconstruit, réaffirme, projette. La reconstruction des Palais peut devenir un acte fondateur. Un signal fort. Un marqueur politique. Non pas contre la sécurité, mais en complément. Non pas au détriment des urgences, mais au service d’une vision globale.
Car il faut le répéter : il n’y a pas d’opposition entre sécurité et dignité. Il y a une hiérarchie à établir, une cohérence à construire.
Hic et nunc : sortir de l’ajournement permanent
Le drame haïtien, ce n’est pas seulement l’insuffisance des décisions. C’est leur ajournement perpétuel. On reporte. On temporise. On invoque les contraintes. Et pendant ce temps, l’exception devient la règle. La reconstruction des Palais ne peut plus être un projet parmi d’autres. Elle doit devenir une priorité nationale. Hic et nunc. Ici et maintenant.
Parce que chaque année supplémentaire sans Palais est une année de plus dans la banalisation de l’anormal. Parce que chaque génération qui grandit sans voir ces symboles intériorise l’idée que l’État est une entité floue, lointaine, presque fictive.
Entre la peur importée et la souveraineté assumée
Il faut aussi interroger la matrice intellectuelle qui sous-tend certaines orientations actuelles. À force de dépendre de diagnostics, de financements et de feuilles de route élaborés ailleurs, Haïti risque de perdre sa capacité à définir ses propres priorités. La sécurité devient alors une injonction externe autant qu’une nécessité interne. Et dans ce cadre, il est plus facile — plus « acceptable » — de financer des dispositifs sécuritaires que de porter un projet ambitieux de reconstruction institutionnelle.
C’est là que le rôle des dirigeants nationaux est décisif : rééquilibrer. Reprendre l’initiative. Dire que oui, la sécurité est indispensable, mais qu’elle ne saurait être l’unique horizon. Dire que la souveraineté passe aussi par la capacité à se doter de symboles forts, visibles, incontestables.
Reconstruire pour exister
« Sine Palatio electio nulla; sine electione Palatium nullum » — sans Palais, pas d’élection ; sans élection, pas de Palais. Ce n’est pas une coquetterie intellectuelle. C’est une feuille de route. Reconstruire le Palais national et le Palais législatif, c’est redonner à l’État haïtien une colonne vertébrale. C’est restaurer la visibilité du pouvoir. C’est réaffirmer la dignité des fonctions. Ce n’est pas nier les défis sécuritaires. C’est refuser qu’ils deviennent l’unique horizon. Car une nation ne se construit pas seulement contre le chaos. Elle se construit aussi — et surtout — autour de symboles qui la dépassent et la rassemblent.
Et face à une classe politique trop souvent distraite par ses luttes internes, trop souvent tentée par l’alignement opportuniste, il devient urgent de réintroduire une exigence simple : gouverner, ce n’est pas seulement conquérir le pouvoir, c’est lui donner une forme, une hauteur, une mémoire. La question, au fond, est d’une simplicité désarmante : voulons-nous un État qui enferme, ou un État qui élève ?
L’histoire, elle, ne retiendra pas les excuses. Elle retiendra les silences. Et surtout, elle retiendra les renoncements.
Reynoldson Mompoint
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste
Le lun. 27 avr. 2026, 7:48 AM, Rezo Nòdwès <rezonodwes@gmail.com> a écrit :
Comment ça va?
Vérifie la phrase latine. Voici ce que dit ChatGPT
La formule « Ubi platium, ibi electio — Ibi electio, ubi platium » imite du latin, mais elle pose un petit problème : “platium” n’est pas un mot latin classique. On devine toutefois clairement l’intention.
Interprétation probable
Si on suppose que platium signifie « argent » (inspiré de “platinum” ou “plate” → richesse), alors la phrase veut dire :
« Là où il y a de l’argent, il y a un choix — et là où il y a un choix, il y a de l’argent. »
Version latine correcte
Pour rendre l’idée de manière plus authentique en latin, on pourrait écrire :
- « Ubi pecunia, ibi electio — ubi electio, ibi pecunia. »
(pecunia = argent)Sens profond
La phrase exprime une idée assez lucide (voire cynique) :
- L’argent donne des options, du pouvoir de décision.
- Et inversement, les lieux de choix (marchés, décisions politiques, opportunités) attirent l’argent.
C’est presque une maxime sur le lien circulaire entre richesse et pouvoir de décision.
Ce que dit Claude :
Platium — le mot problématique
Le mot platium n’existe pas en latin classique ni médiéval standard. Le terme correct serait :
- pretium — prix, paiement, valeur (latin classique)
- solutio — paiement, acquittement d’une dette (latin juridique)
- payment vient d’ailleurs du vieux français paiement, pas du latin
Le lun. 27 avr. 2026 à 01:48, Reynoldson Mompoint <mompointreynoldson@gmail.com> a écrit :
Ubi platium, ibi electio — Ibi electio, ubi platium
Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 27 avril 2026
Il faut parfois forcer le trait pour rétablir l’ordre des priorités. Non pas pour heurter gratuitement, mais pour nommer sans fard ce qui, depuis trop longtemps, se dissimule derrière les faux-semblants de la gestion publique. Haïti n’est pas seulement en crise sécuritaire. Elle est en crise de représentation. Une crise de symboles. Une crise de verticalité. Et dans ce désordre généralisé, une évidence s’impose avec la brutalité des vérités longtemps différées : un État qui érige des prisons sans rebâtir ses Palais organise lui-même sa propre déchéance.
Que l’on ne s’y trompe pas : la sécurité est une exigence. Elle est même une condition sine qua non de toute stabilité. Mais la sécurité, à elle seule, ne fait pas une nation. Elle ne produit ni légitimité, ni projection, ni fierté collective. Elle est un socle, pas un sommet. Et lorsqu’un pouvoir politique, consciemment ou non, donne le sentiment que l’essentiel de son énergie se concentre dans la contention plutôt que dans l’élévation, il envoie un message dangereux : celui d’un pays qui ne se pense plus que comme un espace à contrôler, et non comme une République à incarner.
C’est dans ce contexte que le regard se tourne vers Alix Didier Fils-Aimé. Non pas pour lui faire un procès d’intention, mais pour situer sa responsabilité historique. Car il y a des moments où gouverner ne consiste pas simplement à administrer les urgences, mais à restaurer le sens. Et aujourd’hui, le sens passe par une décision claire, lisible, structurante : reconstruire les Palais de la République, ici et maintenant.
L’État haïtien en exil de lui-même
Depuis le séisme de 2010, Haïti vit une situation institutionnelle anormale qui, à force de durer, a fini par être intégrée comme une normalité. Le Palais national n’est plus. Le Palais législatif est relégué à l’état de souvenir. Le pouvoir s’exerce dans des espaces provisoires, fragmentés, délocalisés. L’État, en quelque sorte, est en exil de lui-même. Or, un État sans ancrage architectural est un État sans incarnation. Il flotte. Il se dilue. Il devient abstrait. Et dans un pays où la défiance envers les institutions est déjà profonde, cette absence de matérialité du pouvoir ne fait qu’aggraver la crise de légitimité.
Les citoyens ne voient plus l’État. Ils le subissent, parfois. Ils le contournent, souvent. Mais ils ne le perçoivent plus comme une présence structurante, identifiable, respectable. Et pendant ce temps, que voit-on émerger dans le paysage ? Des infrastructures sécuritaires. Des dispositifs de contrôle. Des logiques d’enfermement. Encore une fois, qu’on ne caricature pas : ces initiatives répondent à une réalité. La violence armée, l’insécurité chronique, l’effondrement de l’ordre public imposent des réponses fermes. Mais la question est ailleurs. Elle est dans l’équilibre. Dans la hiérarchie. Dans le message global que l’État envoie à la société.
L’insouciance coupable d’une classe politique en dérive
Et c’est ici que le bât blesse avec une acuité particulière : le silence assourdissant, pour ne pas dire l’indifférence calculée, de la classe politique haïtienne sur cette question fondamentale. Pendant que la République se délite dans son architecture même, pendant que ses symboles gisent dans l’abandon, que font les politiciens ? Ils s’étripent. Ils se neutralisent. Ils se consument dans des querelles intestines de positionnement, de partage d’influence, de captation de pouvoir. Ils ne parlent pas des Palais. Ils n’en font pas un enjeu. Ils n’en font pas une urgence. Comme si la dignité institutionnelle était un luxe secondaire, une variable d’ajustement dans l’agenda politique.
Cette insouciance n’est pas anodine. Elle est révélatrice. Elle révèle une classe politique davantage préoccupée par l’accès au pouvoir que par sa structuration. Une classe politique qui veut gouverner sans se soucier du cadre dans lequel s’exerce ce gouvernement. Une classe politique qui se bat pour des fauteuils… sans se préoccuper de la solidité de la salle. Mais plus grave encore, cette lutte intestine se déploie souvent dans une dépendance implicite — et parfois explicite — à l’égard des acteurs internationaux.
À la merci du « blanc ».
Il faut avoir le courage de le dire sans tomber dans la caricature ni dans la démagogie : la transition haïtienne, dans sa forme actuelle, est largement influencée, orientée, parfois même conditionnée par des intérêts extérieurs. Et au lieu de construire un consensus national fort, structuré autour d’objectifs clairs — dont la reconstruction des symboles de l’État — une partie de la classe politique préfère jouer la carte de l’alignement opportuniste. On négocie des positions. On quémande des soutiens. On ajuste ses discours en fonction des attentes supposées de la « communauté internationale ». Et pendant ce temps, la République attend. Elle attend qu’on la relève. Elle attend qu’on lui redonne un visage, une stature, une architecture.
Prisons nécessaires, Palais indispensables
Construire des prisons n’est pas un scandale en soi. C’est même, dans certaines circonstances, une nécessité opérationnelle. Un État doit pouvoir sanctionner, isoler, neutraliser ceux qui menacent l’ordre public. C’est une fonction régalienne classique. Mais réduire l’action publique à cette dimension, ou lui donner une visibilité disproportionnée, revient à installer une logique univoque : celle d’un État qui se définit d’abord par sa capacité à punir. Or, une République ne se résume pas à son appareil répressif. Elle se définit aussi — et peut-être surtout — par sa capacité à se représenter elle-même. À se donner des lieux. À se doter d’espaces où s’exerce, se met en scène et se régule le pouvoir.
C’est là qu’intervient le Palais. Le Palais national n’est pas un caprice d’architecte. Il est le centre de gravité de l’exécutif. Il est le lieu où la souveraineté prend corps. Il est la traduction physique de l’autorité de l’État. Le Palais législatif, de son côté, est le sanctuaire de la délibération démocratique. C’est là que la loi se discute, se façonne, s’adopte. C’est là que la pluralité politique trouve un cadre institutionnel. Sans ces deux piliers, l’État est désarticulé.
Ubi platium, ibi electio : la politique a besoin de scène
« Ubi platium, ibi electio » — là où se dresse le Palais, là se fonde l’élection. Cette formule dit quelque chose de fondamental : la démocratie n’est pas seulement un mécanisme juridique, c’est aussi une dramaturgie. Le pouvoir a besoin de lieux pour exister pleinement. Il a besoin de scènes pour être visible, lisible, compréhensible. Dans les grandes démocraties, rien n’est laissé au hasard. L’architecture institutionnelle est pensée, travaillée, magnifiée. Elle participe de la pédagogie du pouvoir. Elle rappelle aux citoyens que l’État n’est pas une abstraction, mais une réalité tangible.
Pourquoi Haïti devrait-elle s’en priver ? Pourquoi accepter que les plus hautes fonctions de la République s’exercent dans des conditions qui ne reflètent ni leur importance, ni leur dignité ?
Il ne s’agit pas de luxe. Il s’agit de cohérence.
Hausser Haïti à sa propre histoire
Haïti n’est pas un pays comme les autres. Elle porte une histoire singulière, radicale, fondatrice. Première République noire indépendante, elle a défié les puissances coloniales et redéfini les contours de la liberté moderne. Cette histoire impose une exigence. Elle interdit la médiocrité. Elle rend insupportable toute forme de résignation. Dire qu’il faut « hausser le pays à sa hauteur de Première puissance libérale », ce n’est pas verser dans une rhétorique creuse. C’est rappeler une responsabilité historique.
Un pays avec une telle trajectoire ne peut pas se contenter d’une gestion minimaliste de ses institutions. Il ne peut pas accepter que ses symboles soient relégués au second plan. Il ne peut pas tolérer que la dignité de ses fonctions soit diluée dans le provisoire.
La dignité comme stratégie politique
On sous-estime souvent la dimension stratégique de la dignité institutionnelle. Pourtant, elle est centrale. Un État qui se respecte est un État qui inspire le respect. Un Président qui siège dans un Palais digne de sa fonction incarne autre chose qu’un simple gestionnaire. Il devient une figure. Un repère. Un point de convergence. Un Parlement qui délibère dans un espace conçu pour la fonction législative donne à la loi une solennité, une gravité, une légitimité accrues.
À l’inverse, des institutions éclatées, installées dans des locaux provisoires, envoient un signal de fragilité. Elles banalisent le pouvoir. Elles affaiblissent l’autorité. Et dans un contexte haïtien marqué par la défiance, cette fragilisation est lourde de conséquences.
Alix Didier Fils-Aimé face à l’histoire
Il ne s’agit pas ici de personnaliser à outrance. Mais il serait naïf de nier que certaines figures, à certains moments, concentrent des possibilités de rupture. Alix Didier Fils-Aimé est aujourd’hui à ce point de bascule. Il peut choisir la continuité — celle d’un État qui gère, colmate, temporise. Ou il peut assumer une inflexion — celle d’un État qui reconstruit, réaffirme, projette. La reconstruction des Palais peut devenir un acte fondateur. Un signal fort. Un marqueur politique. Non pas contre la sécurité, mais en complément. Non pas au détriment des urgences, mais au service d’une vision globale.
Car il faut le répéter : il n’y a pas d’opposition entre sécurité et dignité. Il y a une hiérarchie à établir, une cohérence à construire.
Hic et nunc : sortir de l’ajournement permanent
Le drame haïtien, ce n’est pas seulement l’insuffisance des décisions. C’est leur ajournement perpétuel. On reporte. On temporise. On invoque les contraintes. Et pendant ce temps, l’exception devient la règle. La reconstruction des Palais ne peut plus être un projet parmi d’autres. Elle doit devenir une priorité nationale. Hic et nunc. Ici et maintenant.
Parce que chaque année supplémentaire sans Palais est une année de plus dans la banalisation de l’anormal. Parce que chaque génération qui grandit sans voir ces symboles intériorise l’idée que l’État est une entité floue, lointaine, presque fictive.
Entre la peur importée et la souveraineté assumée
Il faut aussi interroger la matrice intellectuelle qui sous-tend certaines orientations actuelles. À force de dépendre de diagnostics, de financements et de feuilles de route élaborés ailleurs, Haïti risque de perdre sa capacité à définir ses propres priorités. La sécurité devient alors une injonction externe autant qu’une nécessité interne. Et dans ce cadre, il est plus facile — plus « acceptable » — de financer des dispositifs sécuritaires que de porter un projet ambitieux de reconstruction institutionnelle.
C’est là que le rôle des dirigeants nationaux est décisif : rééquilibrer. Reprendre l’initiative. Dire que oui, la sécurité est indispensable, mais qu’elle ne saurait être l’unique horizon. Dire que la souveraineté passe aussi par la capacité à se doter de symboles forts, visibles, incontestables.
Reconstruire pour exister
« Ibi electio, ubi platium » — là où se fait l’élection, là doit s’élever le Palais. Ce n’est pas une coquetterie intellectuelle. C’est une feuille de route. Reconstruire le Palais national et le Palais législatif, c’est redonner à l’État haïtien une colonne vertébrale. C’est restaurer la visibilité du pouvoir. C’est réaffirmer la dignité des fonctions. Ce n’est pas nier les défis sécuritaires. C’est refuser qu’ils deviennent l’unique horizon. Car une nation ne se construit pas seulement contre le chaos. Elle se construit aussi — et surtout — autour de symboles qui la dépassent et la rassemblent.
Et face à une classe politique trop souvent distraite par ses luttes internes, trop souvent tentée par l’alignement opportuniste, il devient urgent de réintroduire une exigence simple : gouverner, ce n’est pas seulement conquérir le pouvoir, c’est lui donner une forme, une hauteur, une mémoire. La question, au fond, est d’une simplicité désarmante : voulons-nous un État qui enferme, ou un État qui élève ?
L’histoire, elle, ne retiendra pas les excuses. Elle retiendra les silences. Et surtout, elle retiendra les renoncements.
Reynoldson Mompoint
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste

