23 avril 2026
Quatrième partie,  »IL FAUT SAUVER CARTHAGE », de Robert Lodimus
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Quatrième partie,  »IL FAUT SAUVER CARTHAGE », de Robert Lodimus

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Il faut sauver Carthage

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Quatrième partie

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Sauvons notre Carthage

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« La plus grande de toutes les injustices, parce qu’elle les comprend toutes, c’est l’esclavage. L’esclavage est l’asservissement de toutes les facultés d’un homme au profit d’un autre. L’esclave ne développe son intelligence que dans l’intérêt du maître. Ce n’est pas pour l’éclairer, c’est pour le rendre plus utile qu’on lui permet quelques exercices de la pensée. L’esclave n’a pas la liberté de ses mouvements ; on l’attache à la terre, on le vend avec elle ou on l’enchaîne à la personne du maître. L’esclave n’a pas d’affection, il n’a pas de famille, il n’a point de femme, il n’a point d’enfant : il a une femelle et des petits. Son activité ne lui appartient pas, car le produit de son travail est à un autre. Mais pour que rien ne manque à l’esclavage, il faut aller plus loin, il faut abolir dans l’esclave le sentiment inné de la liberté ; il faut éteindre en lui toute idée de droit ; car tant que cette idée subsiste, l’esclavage est mal assuré, et à un pouvoir illégitime et odieux peut tout d’un coup répondre le droit terrible de l’insurrection, cette raison dernière des opprimés contre les abus de la force. » 

                     (Victor Cousin : Cours d’histoire de la philosophie moderne, 1841)

Photo : Esclavage Mémoire

     Les Haïtiens sont comme des feuilles détachées de leurs branches, que les vents des multiples privations emportent et dispersent aux quatre coins de la planète. Rares sont les compatriotes que l’on croise dans les rues des villes découpées en lanière, et sur les sentiers escarpés des villages muets et pantois, qui  ne rêvent pas d’abandonner ces terres poussiéreuses, ces paysages stériles et hideux : pourtant jadis prospères et flamboyants. Au pays des « croque-misère » du XXIème siècle, les flammes de détresse ne cessent de consumer les fascines des espoirs. La République, ce rêve monumental cousu avec l’aiguille de la Liberté, le fil de la Solidarité, la main de l’Héroïsme, a perdu ses jambes gaillardes. Elle rampe depuis plus de deux cents ans, enveloppée dans un drapeau décoloré par les intempéries du déclin, qui reste, malgré tout, le symbole de l’indépendance et de la souveraineté de la Nation. Ceux qui disent que  les esclaves indigènes de la Caraïbe « n’ont pas échoué », ne déclarent-ils pas également « qu’ils ont échoué ». Comme si l’un ne marchait pas sans l’autre! Comment « Échouer » et « ne pas échouer » à la fois? Faudrait-il parler de bizarrerie d’un « intellectualisme » branlant, boitillant qui s’embrouille dans des considérations pathologiques à la Sigmund Freud ou à la Rudolph Kleinpaul? Comme s’interrogeait Socrate : « Peut-être sommes-nous tous morts? » Mais comment pouvons-nous être vivants dans la mort? La mort serait-elle une forme de vie dans une autre vie? Laquelle? À l’instar des philosophes stoïciens, Marc-Aurèle, Porphyre, et les autres, on se surprend à se rappeler de temps en temps, rappeler à soi-même et à autrui, que l’existence humaine a une fin, et que ce phénomène relève d’un événement naturel. « Philosopher, disait Socrate, c’est se préparer à la mort ». Marc-Aurèle nous fait lui-même remarquer : « Considérer sans cesse combien de médecins sont morts, qui ont si souvent froncé les sourcils sur leurs malades; combien d’astrologues, après avoir prédit, comme chose d’importance, la mort d’autrui; combien de philosophes, après mille discussions sur la mort ou l’immortalité; combien de chefs, qui ont fait mourir beaucoup d’hommes; combien de tyrans, qui, avec un terrible orgueil, ont usé, comme des dieux, de leur pouvoir sur la vie des hommes; combien de villes entières sont, pour ainsi dire, mortes: Hélice, Pompéi, Herculanum et d’autres sans nombres. Ajoutes-y toux ceux que tu as connus, l’un après l’autre; l’un rend les honneurs funèbres à un autre; puis, il est lui-même étendu par un autre, qui reçoit les honneurs d’un autre encore; et tout cela en peu de temps [1]… » 

     Les espèces animales et végétales, les pays, les États, les villes, sont condamnés à mourir et à disparaître. Cette « vérité » est immuable, absolue et universelle. Elle résulte des lois naturelles de la planète. Le commencement de la « Création » la prédestinait déjà à une fin. L’« existence » ne peut pas se dissocier de l’ « inexistence ». Le prêtre valaisan, Johann Baptista von Albertini [2] qui vécut de 1480 à 1553 s’intéressait aux phénomènes de l’eschatologie et de l’astrologie. Pour le prêtre, qui fut excommunié par l’Église, les deux domaines se complètent allègrement. Ils sont inséparables. Le théologien et savant allemand, selon Chantal Ammann-Doubliez et Janine Fayard Duchêne [3], définit la première comme étant « la science des fins premières de l’homme et du monde »; tandis que  la dernière est celle qui « prédit l’avenir à partir de l’inspection des astres ». Selon ces deux définitions scientifiques – que nous trouvons également connexes – le parcours existentiel de chaque individu s’inscrirait de préférence dans une logique astrologique. Il diffèrerait d’un être humain à l’autre. D’un pays, d’un État, d’une ville, d’un animal aux autres. C’est l’eschatologie, dans ce cas, qui rétablirait l’équilibre de l’égalité avec son postulat : Naître, Vivre et Mourir. Le riche et le pauvre ne sont pas égaux dans la vie. Ils le sont dans la naissance et dans la mort. C’est là qu’interviennent les religions. Si nous ne pouvons pas changer l’eschatologie, avons-nous au moins le pouvoir d’intervenir sur l’axe astrologique, de le corriger, de le modifier selon nos attentes, nos exigences et nos rêves? La Bible, le Coran, la Torah, le Dohakosha, etc., puisent aussi leur fondement légitime dans les pratiques de dévoilement, de vulgarisation, de démocratisation des mystères qui entourent les prédictions et les révélations de l’avenir, dont le dernier, l’ultime événement que devraient subir les hommes et la terre aurait été l’Apocalypse de l’apôtre Jean. La seule certitude qui est, demeure la « Mort ». Donc, la « Fin ». L’ « Oméga ». Pas la « naissance ». Même si « Mourir » n’existe pas sans « Naître ». « Disparaître » est impossible sans « apparaître ». Revenons sur terre! 

Delenda Carthago est  

     Accomplissement de « prophétie » surnaturelle ou manifestation d’acte de «cruauté  » humaine? Laquelle de ces deux hypothèses mènerait à des considérations, des déductions, des conclusions imputables soit à l’eschatologie, soit à l’astrologie? L’exercice philosophico-théologique devient complexe. Pouvons-nous échapper aux vœux de la « prophétie », qui seraient liés au destin ? Avons-nous la capacité, le pouvoir de combattre, de freiner et de détourner les élans de « cruauté » manifestés par nos adversaires redoutables, par nos détracteurs malfaisants, envers nous-mêmes? Nous sommes en train de nager à contre-courant dans le fleuve de l’anagogisme, du mysticisme, de l’ésotérisme, de l’allégorisme, de l’hermétisme, etc. Nous voici plongés dans l’univers des métaphysiciens. Alors que ni vous ni moi, peut-être, ne sommes des exégètes. Nous n’avons pas une maitrise des sciences religieuses, comme Érasme de Rotterdam. Nous cherchons simplement le chemin qui puisse soustraire la République d’Haïti des prédictions malveillantes de ses antagonistes négrophobes et haineux. 

Peinture de Fausto Zonaro (1854-1929)

     Ceux qui sont passionnés de l’histoire médiévale savent, pour l’avoir lu comme nous, que la prise de Constantinople par les Ottomans est associée, – à tort ou à raison  –, à une prophétie. Selon les astrologues de l’époque, la cité de Constantin 1er, baptisée la « Deuxième Rome », devait succomber aux assauts de l’armée assiégeante la nuit où serait apparue dans le ciel  l’éclipse lunaire. Les murailles solides de la ville avaient résisté jusque-là à 23 invasions des troupes musulmanes. Entretemps naquit un jeune prince du nom de Mehmed ou Mehmet. Les historiographes de l’Antiquité chrétienne, versés dans les croyances mystico-superstitieuses, auraient écrit que le « destin » avait commencé à rassembler les pièces de la chute de l’Empire byzantin. À l’âge de 12 ans, le quatrième fils de Mourad II [4] avait juré que la ville de Constantinople serait devenue la capitale de l’empire Ottoman qu’il dirigerait. Le 29 mai 1453, les murailles de Constantinople fléchirent sous les tirs nourris des canons géants des forces ottomanes. Constantin XI Paléologue ordonna aux habitants de fuir la cité livrée au pillage et à la férocité des  envahisseurs. Le dernier empereur défendit son trône jusqu’à la dernière seconde de sa vie. Il mourut bravement sur les remparts, son épée à la main, aux côtés de ses soldats. La prophétie se fut accomplie. Les temples byzantins devinrent des mosquées. En 1930, Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie, décédé le 10 novembre 1938,  changea le nom de Constantinople en celui d’Istanbul. 

     Rome, la main puissante, triomphante et incendiaire de Carthage, était condamnée, comme Sodome et Gomorrhe, Jérusalem, à un destin tragique. Son déclin commença à se dessiner de manière plus foncée sous le règne controversé du mégalomane, du cruel et de l’incestueux Caius Caesar Augustus Germanicus dit Caligula, l’assassin de Tibère – selon certains historiens – qui détruisit les membres de sa famille. Il existe une littérature abondante sur la chute de l’Empire romain. On dirait que c’est vraiment un « effet de la nature ». Le « vainqueur » d’aujourd’hui sera le «  vaincu » de demain. Le mécanisme de l’« alternance de domination » imposé, entretenu et régulé par les États forts – à chacun son tour, ou à chacun sa proie – pour exploiter, aliéner, humilier, oppresser, hégémoniser les sociétés défavorisées, faibles et vulnérables, peut-il être maintenu inexorablement en place jusqu’à la fin des temps? Nous croyons entendre Paul Valéry: « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.» Partout sur la planète, l’Être humain creuse sa tombe et devient son propre bourreau. Le crime de Rome contre Carthage ne lui a pas conféré une potentialité impérissable et une gloire immortelle. Que reste-t-il aujourd’hui de l’ère subjuguante de la domination gréco-romaine? La Grèce, écrasée sous le poids de la dette étrangère, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Nous avons tous, ou la plupart d’entre nous, suivi les démêlés du Premier ministre Alexis Tsipras et de son ex-ministre des Finances, Yanis Varoufakis, avec les bailleurs de fonds internationaux, notamment Union européenne, qui servent les intérêts du système des oligarques. Quant à la ville de Romulus et Rémus, n’est-ce pas la présence du Vatican sur la Place Saint-Pierre qui continue de la nourrir au biberon d’une certaine visibilité sur le plan mondial? 

     Michel de Nostredame, connu sous le nom de Nostradamus, naquit à Saint-Rémy-de-Provence, en France, le 14 décembre 1503. L’année de sa naissance correspond à celle où l’Église catholique suggéra à l’Espagne d’esclavager, de sacrifier les Africains en lieu et place des Indiens. Ses prophéties sur les pays colonialistes ou néocolonialistes suscitent beaucoup d’intérêts dans les cercles restreints et hermétiques des grandes universités. Les recherches sont effectuées sous divers angles : authentification, concrétisation, temporalité, exactitude, précision, espaces géographiques, chronologie… Nostradamus annonce que les années 2020 plongeront les États-Unis dans une grave crise financière. Ces prédictions rassemblées dans son livre « Les Prophéties » entrevoient la germination d’un conflit international en Europe. La France sera bouleversée par une multitude d’actes terroristes qui gagneront ensuite les cinq continents. Le prophète aurait même prévu dans ses « quatrains » le réchauffement de la  planète et l’endommagement de la couche d’ozone. C’est encore lui, Nostradamus, qui annonce que les États-Unis d’Amérique seront frappés par une vague d’ouragans de catégorie 1, qui seront très dommageables pour l’ensemble de son territoire. Si on ajoutait tout cela aux prophéties bibliques, on pourrait déduire que l’empire états-unien, d’une certaine façon, serait condamné à emprunter, comme Rome, la route du  déclin. D’ailleurs, des analystes et des observateurs commencent déjà à en parler passionnément. Une citation anglaise d’un auteur inconnu laisse entendre: « America is the only country that went from barbarism to decadence without civilization in between. » (Les Etats-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence, sans jamais avoir connu la civilisation). Les fusillades enregistrées presque chaque jour dans les grandes villes du pays de George Washington semblent donner raison à cette déclaration. Personne ne saurait nier que les souffrances des Afro-États-Uniens dans les plantations du Sud, les crimes des Ku Klux Klan, les actes d’assassinats perpétrés par les policiers blancs contre les jeunes Noirs, ne relèvent pas d’un phénomène de barbarie et de régression sociétale.   

Le peuple haïtien doit-il se laisser détruire?

     Nous n’avons jamais lu des ouvrages, des textes bibliques, coraniques, ésotériques qui prophétisent sur la disparition éventuelle de la population d’Haïti, que ce soit par des catastrophes naturelles, par des conflits fratricides, par des combats intergroupusculaires ou par des guerres interétatiques. Donc, l’État indigène, s’il devait être détruit comme Troie, Carthage et Jérusalem, ce ne serait pas par l’accomplissement d’une quelconque prophétie, mais plutôt à cause de la cruauté de la France, des États-Unis, de tous les pays néocolonialistes qui lui tiennent mortellement rancœur, du fait qu’il est devenu le symbole de bravoure et de fierté d’un peuple qui s’est libéré de la galère coloniale. 

     Haïti n’est pas une terre condamnée par une prophétie, mais menacée par ses ennemis traditionnels, qui se font désigner par des substantifs hypocrites. Non, ils ne sont pas les « amis » de notre peuple, ceux-là qui continuent à nous « sangler » comme du temps de l’esclavage. S’ils nous tendent la main, c’est pour nous écraser les doigts, les uns après les autres. D’ailleurs, en 2010, à la suite du tremblement de terre, ils sont venus avec leurs haches et leurs scies, et ils ont estropié nos jeunes, en leur coupant les bras et les jambes. Dans la majorité des cas, sans raison médicale pertinente. Quand les monstres sont repartis, ils n’avaient laissé derrière eux que des tentes délabrées et insalubres sous lesquelles se sont entassés des milliers de handicapés physiques et mentaux. « Delenda Carthago est. » Comme la Carthage d’Hannibal, les masses populaires haïtiennes doivent disparaître : puisqu’elles n’accepteront plus, jamais plus, d’être vendues au marché des esclaves. 

Photo: William Daniels pour Handicap international

     Hier encore, un « philosophe », « historien » et « romancier » de la capitale d’Haïti, – celui qui sait tout, et même qui sait ce qu’il ne sait pas, pour rencontrer l’esprit socratique –, disait d’un ton sérieux sur une station de radiodiffusion communautaire de Montréal que  les « malheurs » du peuple haïtien sont vraiment « malheureux », et son « désespoir » réellement « désespéré ». Le « professeur » érudit a surtout mis en cause l’incompétence des élites intellectuelle, politique et économique dans la débâcle de la société fondée après Vertières, par les anciens esclaves et les Mulâtres. Selon l’« analyste », depuis l’assassinat de l’empereur Jean-Jacques Dessalines – hormis Dumarsais Estimé, qu’il encensait, « immaculisait » presque – les Haïtiens n’ont rien fait pour assurer le développement de la République. Le cinéaste américain Woody Allen parlerait, dans ce cas précis, de verbalisme creux. Pourrait-on effectivement utiliser une estampille de « révolution » pour marquer la période présidentielle de Dumarsais Estimé, sans se verser dans une démarche démagogique de petit-bourgeois intellectuel? Nous avons lu à plusieurs reprises le discours d’investiture du président Léon Dumarsais Estimé, prononcé le 16 août 1946 par devant les membres de l’Assemblée nationale. Le contenu n’est pas différent de celui des autres chefs d’État qui ont pillé la République et terrorisé la population. En politique, « le dire » n’est pas toujours « le faire ». Dumarsais Estimé n’était pas un dictateur, à l’instar de Lescot, de François et Jean-Claude Duvalier. Mais il ne fut pas non plus un « révolutionnaire ». On peut lui accorder modestement la place qui lui revient dans l’histoire nationale, sans basculer dans des considérations exagérées. L’édification du bicentenaire et la fondation de la ville de Belladère sont-elles suffisantes, assez convaincantes pour coller une étiquette socialiste, communiste, humanitariste sur le front du gouvernement de 1946, mis en place, à notre humble avis, pour court-circuiter le mouvement  révolutionnaire mené par les camarades de « La Ruche », et qui fut à la base du renversement du président-croupion Élie Lescot? 

     Dumarsais Estimé était-il un politique de gauche? Avait-il un projet politique, économique, social et culturel, comme Lénine, Trotsky, Mao, Fidel, Sankara, Cabral, Lumumba… pour l’ensemble du pays? Lorsqu’il fut renversé le 13 mai 1950 par le général Paul Eugène Magloire, dans quel état avait-t-il laissé les masses haïtiennes? D’ailleurs, il vécut le reste de ses jours à New York où sa dépouille repose dans un cimetière de la ville. Fidel Castro a alphabétisé son peuple en l’espace de deux années. Même l’ancien candidat démocrate à l’investiture, Bernie Sanders, le confesse. Jusqu’à présent, les paysans haïtiens sont moins bien traités que les animaux de ferme. Ils n’ont pas de baptistère, alors que chaque tête de bétail porte la marque de son propriétaire. Tout en reconnaissant les torts que les « politiciens de mauvais aloi » ont causés à la patrie, nous continuons de soutenir la thèse que l’état dans lequel se trouve plongé le pays découle en grande partie de la responsabilité criminelle de la France, des États-Unis, du Canada, de l’Angleterre, de l’Allemagne, du Japon, de l’Espagne… Nous ne devons pas ignorer non plus l’esprit patriotique qui a animé des camarades,  comme Anténor Firmin, Jean-Jacques Acaau, Louis Déjoie, Daniel Fignolé, Jacques Stephen Alexis, Lionel Lainé… qui voulaient prendre les rênes en mains, mais qui n’ont jamais eu la liberté de se faire élire à la  « magistrature suprême ».

     Haïti est le seul pays de l’univers où l’on peut s’autoproclamer « philosophe », sans « philosophie ». « Historien », sans « histoire ». « Ingénieur », sans « génie ». « Savant », sans « science ». Et même, tenez-vous bien, « président », sans « palais »! « Roi », sans « royaume »! Un étranger nous a dit un jour : « Cher ami, la « folie » a gagné Port-au-Prince. » N’avait-il pas raison, ce Parisien qui était venu se terrer à Port-au-Prince, pour ne pas payer les impôts au gouvernement socialiste de François Mitterrand. « C’est vrai, avons-nous répondu… » Et l’étranger ajoutait : « Regardez là-bas! On dirait des milliers de fourmis qui grouillent sur une peau de banane. Ils marchent dans toutes les directions. Pardi! Le ciel ne produit plus cet échantillon d’individus qui défient avec une capacité de résilience incroyable l’horribilité  de la nature. » Nous lui avons fait comprendre que rien de tout ce qui est sorti de la jarre de Pandore : la faim, la soif, la nudité, le froid, l’insalubrité, le chômage, la maladie, la mort, rien de tout cela n’est arrivé à enlever ce sourire sculpté avec les ciseaux de l’éternité sur le visage décharné de ces misérables. Être capable de sourire en mourant, ou de mourir en souriant – prenez-le comme vous voulez – ne peut être qu’un don des anthropomorphes de l’Olympe mystique. Même par-delà la frontalière de l’inexistence, les gens de mon pays ne désharponnent pas Elpis. Ils vivent d’espérance en espérance! « Demain, peut-être !» Vous comprenez? Si ce n’est pas ce « demain », ce sera l’autre « demain ». Et puis résonnent les pas de Babalu Aye! Alors là, plus de « demain »! Sinon qu’un cintre géant accroché à la voûte de l’infini! « La mort était au rendez-vous (Da uomo a uomo) [5] », comme dans le film de Giulio Petroni, interprété par John Phillip Law et Lee Van Cleef.

    L’historien Marcel Dorigny, que nous avons cité dans le précédent chapitre, a bien expliqué les causes et les conséquences de la mise en quarantaine  de la Nation haïtienne depuis le 1er janvier 1804: 

     « Haïti a commis… un double affront. D’abord, elle est sortie du système esclavagiste par ses propres moyens : c’est l’insurrection victorieuse des esclaves qui a imposé l’abolition en 1794. La Convention s’est trouvée devant un fait accompli, qu’elle  n’a eu qu’à ratifier et à étendre aux autres colonies. Ensuite, Haïti a gagné son indépendance par sa victoire sur les troupes françaises. La première défaite de Napoléon, ce n’est ni Baïlen en Espagne, ni Moscou, mais Vertières en Haïti, le 18 novembre 1803 ! » 

Détruire l’État haïtien

     La France a toujours fait semblant d’oublier ses redevances envers l’Afrique et l’Amérique des Indiens. Et également envers Haïti qui fut contrainte de lui verser 90 millions de francs or, après la proclamation de l’indépendance.  C’était le prix à payer par Jean-Pierre Boyer en 1825 à la France de Charles X, pour obtenir l’acte d’affranchissement et de ce fait, éviter que le jeune État ne retombât dans une guerre ruineuse, qui lui eût coûté sa Liberté, sa Souveraineté  et son Honneur. Les malheurs de la jeune République n’ont-ils pas commencé avec cette imposition malveillante et onéreuse? Elle n’avait pas les moyens d’y faire face. La loi  de la guerre, qui prévalait depuis la genèse de l’univers, avait changé pour Haïti. Uniquement pour l’État dessalinien ! Le « vainqueur », menacé par les puissances esclavagistes européennes, y compris les États-Unis en Amérique du Nord, accepta d’indemniser le « vaincu », l’État français ! Quelle stupidité ! Alors que Napoléon Bonaparte, le monarque rapace, pillait les pays de l’Europe que ses troupes faméliques avaient défait au cours de ses campagnes funestes. L’Italie, la Grèce, entre autres, figurent sur la liste des victimes, des martyrs de la France napoléonienne. 

    Après la grande victoire obtenue à Vertières, les nouveaux maîtres de Saint-Domingue craignaient effectivement un retour des Français dans l’île. Au lieu de mettre en place un plan de réhabilitation et de modernisation de l’agriculture, ils s’activèrent à construire des forteresses à des endroits stratégiques pour parer à l’éventualité d’une attaque militaire venant de l’extérieur. La protection et la conservation de leurs droits sociaux, politiques et économiques constituaient leur préoccupation majeure. Les plantations fertiles des colons – faudrait-il l’oublier –,étaient réduites en cendres durant les opérations insurrectionnelles. Le mot d’ordre fut : « Koupe tèt, boule kay. » (Décapitez les Blancs esclavagistes et incendiez leurs demeures). La reconstruction, la modernisation du territoire et l’éducation des esclaves incultes, analphabètes – et on le comprend –n’occupaient pas la première place, comme nous l’avons écrit précédemment, sur la liste des situations jugées prioritaires et des mesures déclarées urgentes. 

     Les États-Unis ont utilisé pratiquement le même stratagème, après la « désomozistisation » du Nicaragua. Les Sandinistes, décapiteurs de la dictature féroce et sanguinaire, étaient obligés d’utiliser les maigres ressources de la Nation dans l’achat d’armes et de munitions pour défendre la « Révolution » contre les contras : le mercenariat financé à 1 millions de dollars US par jour par la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone. La misère s’est accentuée. Le pays d’Augusto Calderón Sandino paie aujourd’hui encore le prix amer de cette guerre fratricide dont le foyer fut allumé par les États-Unis et les autres tenants du système néocolonialiste. En 1990,  Violeta Barrios de Chamorro, dissidente du gouvernement sandiniste, appuyée et financée par Washington, remporta les élections en face du président sortant Daniel Ortega. Le président George Herbert Walker Bush fit à la candidate des promesses d’aide mirobolantes, qu’il n’allait pas respecter. Après l’investiture de Violeta Barrios de Chamorro, le Nicaragua est passé de la « 60e à la 116e position mondiale en termes de développement humain, et est devenu le plus pauvre d’Amérique après Haïti, selon le PNUD [6] ». 

     Cuba, en demeure encore un autre exemple. Après l’échec de l’invasion de la « Baie des Cochons », le gouvernement castriste a dû renforcer le système de défense de l’île, afin de se prémunir contre les attaques de ses ennemis potentiels. Toutes ces dépenses stratégiques constituaient du pain et du lait enlevés de la bouche de la population cubaine. Provoquer une pénurie d’aliments de base, une rareté d’eau potable, une diminution de médicaments pour les malades chroniques : voilà les armes que les puissances hégémoniques utilisent contre les États révolutionnaires, progressistes, résistants et combatifs. Elles sont encore plus dangereuses, plus assassines, plus terrifiantes que les mitrailleuses, les drones et les missiles. Elles tuent lentement. Mais sûrement. Et vous avez amplement le temps de souffrir. De voir venir tranquillement la mort. C’est justement le cas de la République d’Haïti.

     Charles de Secondat, plus connu sous le surnom de Montesquieu, publia en 1734 un livre intitulé « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence ». L’auteur y aborda les multiples causes et les conséquences qui provoquèrent la défaillance de l’Empire. Et parmi lesquelles, nous retrouvons la « corruption », la « succession de mauvais princes » sur le trône, la « soif du grand confort et du luxe exagéré »…  Après quatorze années, soit en 1748, il acheva son précieux ouvrage « De l’esprit des lois » qui connut un succès immédiat. 

     Pour Montesquieu, une république se caractérise par le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. « Le pouvoir arrête le pouvoir ». Même s’il fut critiqué comme Machiavel dès la sortie de son ouvrage, les politiques français ont reconnu un peu plus tard l’utilité de la logique sociale, politique et économique établie par Montesquieu pour construire la France de la Révolution de 1789. 

     « De l’esprit des lois » a servi de guide à  la rédaction de la constitution française de 1791. Ainsi que « Le contrat social » de Jean-Jacques Rousseau. Charles de Secondat dit  Montesquieu décéda le 10 février 1755. Et Jean-Jacques Rousseau le 2 juillet 1778. Pourtant, leur apport dans cette quête de l’équité sociale en faveur des populations périphériques est inestimable. Les historiens Charles Mozaré et Philippe Wolff écrivent : « La France entrera sans s’en douter dans cette Révolution que fera éclater la coïncidence dans le mécontentement des « élites » et les crises mettant en péril la subsistance des masses populaires, et que prolongera la diversité des intérêts en cause. »

     Les penseurs méthodiques posent des regards éclairés sur le passé et le présent dans le but d’indiquer les changements que nécessite l’avenir. Les virages idéologiques à effectuer pour éviter l’enlisement de la machine étatique. Dans le cas de la France, c’est la croissance démographique et la pénurie des denrées agricoles qui déclenchèrent les hostilités qui conduisirent à la décapitation du roi et de la reine. La disette et la famine eurent donc raison de Louis XVI et de Marie Antoinette qui gaspillaient les trésors du royaume, alors que le peuple mangeait des aliments avariés, croquaient des pommes pourries. Alors que les soldats portaient des uniformes déchirés. Et traînaient des bottes avec des semelles trouées. Dans la Russie de 1917, le même cas de figure se présenta. Nous avons abordé ces deux chapitres historiques dans notre ouvrage, Les tigres sont encore lâchés. Nous avons écrit à la page 105 :

     « Des soldats en guenilles, pieds nus ont participé à la révolution de 1789 en France. Ils ont dirigé le peuple vers la Bastille. Et vous connaissez la suite. En 1917, en Russie, la monarchie s’effondra. Au milieu de la population en furie, il y avait encore des soldats humiliés dans leur pauvreté. Et révoltés dans leur conscience. Ils ont protégé la population contre les forces fidèles au Tsar Nicolas II. Nous savons ce qui s’est passé par la suite le 17 juillet  1917 à Ekaterinbourg. La famille impériale fut exécutée au complet par les révolutionnaires bolcheviks. Raspoutine avait prévenu le dernier héritier de la dynastie des Romanov. Et il disait vrai… Quand on cultive la  misère, on récolte la révolte. » 

      Mais tout cela ne fut pas arrivé un matin. Lénine, Trotski et leurs camarades avaient préparé la chute du tsarisme. Ils écrivaient des livres dans lesquels ils exposaient, marquaient leur choix idéologique basé sur le « marxisme » et l’ « engelsisme ». Durant les douze années que Lénine vécut en exil, il avait entrevu la Russie qu’il voulait reconstruire avec les bolchevicks. Il n’avait pas attendu les événements d’octobre pour choisir le type d’État par lequel il voulait remplacer la monarchie. Une fois le but atteint, qui est l’explosion de l’État bourgeois, une fois la colère du peuple apaisée, et sa vengeance rassasiée, il fallait disposer de matériau idéologique, sortir la nouvelle constitution, déballer le projet de société viable pour commencer à construire, puis à faire fonctionner le nouvel État révolutionnaire. 

     Dans la Sierra Maestra, Fidel, Guevara, Raoul, Camilo… ne faisaient pas que fourbir leurs mitraillettes et leurs revolvers. Ils réfléchissaient. Théorisaient le système de société à mettre en place après la prise de la Havane. Le soir même du 1er janvier 1959, l’équipe, avec des documents en main, rédigés bien sûr dans la forêt montagneuse, – et même à Mexico avant le débarquement –, s’était mise au travail. Le peuple devait comprendre tout de suite la nécessité de cette lutte violente et l’utilité de toutes ces vies sacrifiées sur les champs de bataille. Il fallait lui redonner confiance en l’État. Il s’agissait d’un nouvel État fondé sur les principes de la justice sociale et sur la sauvegarde de la dignité humaine. 

     Dans le film « Les brutes sont dans la ville » des réalisateurs Robert Parrish et Irving Lerner, un pseudo-curé, ancien dirigeant des combattants pour la désoccupation du territoire mexicain, déclare que « la voie de la révolution doit nécessairement passer par la voie de la violence. » En clair, Ce mystérieux Aguila, qui a exécuté un prêtre bourgeois dans l’enceinte même de son église, nous rappelle indirectement que c’est par la violence que des femmes et des hommes puissants tiennent les démunis, les misérables en laisse dans leurs champs agricoles, dans leurs usines de sous-traitance, dans leurs prisons d’Alcatraz; et c’est par la violence que les innombrables victimes parviendront à casser les chaînes de l’esclavage, à faire sauter les verrous de l’exploitation, à exorciser les démons du néolibéralisme. 

Il s’agit – comme nous l’avons baptisé – de la « violence positive ».

Robert Lodimus

IL FAUT SAUVER CARTHAGE

(Prochain extrait : Cinquième partie, Les États esclavagistes ont juré de reprendre Haïti)

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Notes et Références

[1] Marc-Aurèle, Pensées, IV, 48, trad. E. Bréhier.

[2] Johannes Baptista von Albertini, homme d’Église, savant allemand, né le 17 février 1769 et mort le 6 décembre 1831, auteur du Conspectus fungorum in Lusatiæ superioris agro Niskiensi crescentium (Leipzig1805). 

[3]Chantal Amman-Doubliez et Janine Fayard Duchêne, Eschatologie et astrologie, à l’aube de la Réforme : Johann Albertini, prêtre valaisan, témoin du « Temps de l’angoisse », p. 309, 2003.

[4]Emre Sahin, L’essor de l‘Empire ottoman (Rise of EmpiresOttoman), 2020. 

[5]Film de Giulio Petroni, interprété par John Phillip Law et Lee Van Cleef.

[6]RISAL.info – Nicaragua, chronique d’une révolution perdue » [archive], sur risal.collectifs.net  

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