Le décret du 31 mars 2026 a purement et simplement sacrifié les radiodiffuseurs TV historiques en Haïti. À compter du 30 septembre 2027, près d’une centaine , souvent petites et indépendantes, perdent leurs fréquences analogiques et se retrouvent reléguées au rang de simples « éditeurs de contenus » obligés de négocier leur survie auprès des futurs multiplex numériques, très probablement contrôlés par Digicel et Natcom. Sans préservation des droits acquis, sans compensation digne de ce nom et sans période de transition réellement équitable – contrairement à ce qui s’est fait en République dominicaine –, ce texte les livre pieds et poings liés à un oligopole de diffusion. Dans un pays déjà malmené par l’insécurité et la concentration des pouvoirs, la réforme transforme une pluralité médiatique foisonnante en un simple tuyau où le contenu devient l’otage des grands opérateurs télécoms.
Comme le disait la chanson, « En l’an 2000 on saura si le monde va si mal que ça… ».
Eh bien, le 30 septembre 2027, on saura si la radiodiffusion haïtienne va si mal que ça.
Dans ce dossier, si l’ANMH et l’AMIH ne sortent pas rapidement de leur phase d’« analyse » pour dénoncer avec force ce coup de force, l’Histoire retiendra leur participation passive aux côtés de Fils-Aimé à ce « crime » contre le pluralisme et la liberté de la presse en Haïti. Leur silence ou leur timidité risquent de les faire passer à la postérité comme les témoins muets – ou pire, les complices involontaires – d’une réforme qui affaiblira durablement la diversité des voix en Haïti. Il est encore temps d’exiger une révision du décret, des garanties d’accès neutre et des protections réelles, avant que le couperet ne tombe et que la chanson ne devienne tragique dans 521 jours.
Digicel et Natcom sont, de loin, les deux acteurs les mieux placés pour remporter une part dominante (voire la quasi-totalité) des futures concessions d’opérateurs de plateformes numériques (multiplex TNT) en Haïti. Le décret du 31 mars 2026 (publié au Moniteur et officialisé par le CONATEL début avril) n’a pas encore lancé les appels d’offres concrets ni publié les cahiers des charges via la CNMP, mais le cadre réglementaire et la réalité du terrain les positionnent comme favoris quasi-inévitables.
Voilà pourquoi Digicel et Natcom sont les deux plus grands favoris pour rafler les futurs concessions d’opérateurs de plateformes numériques .
- Infrastructures existantes et expertise technique inégalées
• Réseaux physiques déjà déployés : Digicel (leader incontesté du mobile avec ~89 % des abonnés) dispose d’un maillage massif d’antennes, tours et sites de transmission dans tout le pays, particulièrement à Port-au-Prince et dans les zones urbaines. Natcom (5-11 % du mobile mais leader en fibre optique nationale et internet fixe) a un backbone fibre étendu et la couverture la plus large en zones rurales. Ces infrastructures sont idéales pour déployer des multiplex TNT (plusieurs chaînes sur une seule fréquence VHF/UHF). Installer de nouvelles plateformes ex nihilo serait beaucoup plus coûteux et risqué pour tout autre acteur.
• Expérience digitale déjà prouvée : Natcom vient de recevoir (début 2026) une licence CONATEL pour étendre son service IPTV (télévision par protocole internet) à l’echelle nationale sur 5 ans. C’est une porte d’entrée directe dans la diffusion numérique. Digicel gère déjà des services data haut débit et a l’expertise en gestion de spectre (bénéficiaire indirect du dividende numérique 700 MHz libéré par la TNT pour la 4G/5G).
• Gestion du spectre et transition : Le décret réserve explicitement la bande 700 MHz aux télécoms mobiles. Digicel et Natcom sont déjà les seuls opérateurs capables d’exploiter efficacement ce dividende tout en intégrant la TNT.
- Capacité opérationnelle dans un contexte haïtien ultra-complexe
• « Gérer le terrain » et la sécurité : Comme évoqué précédemment, les gangs contrôlent encore une grande partie de la capitale et des axes stratégiques. Digicel et Natcom ont des années d’expérience : négociations pragmatiques, coûts de protection, sécurisation de sites (ex. : incidents à Pacot, Téléco, etc.). Un nouvel entrant (local ou étranger) mettrait des mois ou des années à s’adapter, avec un risque élevé de sabotage ou d’extorsion.
• Moyens financiers et humains : Digicel est un acteur multinational avec une capacité d’investissement supérieure ; Natcom bénéficie d’un ancrage étatique et de contributions régulières au budget national. Les appels d’offres exigeront des garanties financières et techniques élevées que peu d’acteurs haïtiens (hors ces deux) peuvent fournir.
- Alignement réglementaire et politique
Natcom est historiquement lié à l’État (participation gouvernementale). Le CONATEL (qui pilote la réforme) négocie déjà le financement et la gestion des premières plateformes pilotes à Port-au-Prince, souvent en lien avec la RTNH. Digicel, bien que privé, est un partenaire historique du régulateur. Le modèle européen adopté (séparation stricte contenu/diffusion) profite naturellement aux gros « tuyaux » télécoms existants. En résumé sur leur position : Ils cumulent tout ce qui compte dans un appel d’offres haïtien : actifs physiques, expertise, résilience sécuritaire, ressources et relations. Le risque d’oligopole (2-3 grands opérateurs de multiplex) est explicitement pointé par les critiques du décret (Rezo Nòdwès) : les historiques de la TV analogique deviennent dépendants de ces plateformes pour diffuser leurs programmes.
Conséquences sur le secteur de la radiodiffusion
Le décret transforme radicalement le paysage (plus d’une centaine stations analogiques historiques) :
• Concentration extrême : Les petits et moyens opérateurs TV perdent leurs fréquences au 30 septembre 2027 (ou 2026 selon les sources) et doivent négocier l’accès aux multiplex gérés par les grands opérateurs (très probablement Digicel/Natcom ou un consortium dominé par eux). Cela crée une dépendance économique : tarifs de transport potentiellement abusifs, sans garantie de pluralisme ni de compensation pour les investissements passés. Beaucoup de chaînes locales risquent la disparition pure et simple ou l’absorption.
• Modernisation technique vs. appauvrissement structurel : Gains réels (meilleure qualité image/son, plus de chaînes possibles via multiplex, services interactifs). Mais au prix d’une réduction drastique du nombre d’acteurs indépendants. Le secteur passe d’un foisonnement fragmenté (souvent artisanal) à un modèle oligopolistique où 2-3 plateformes contrôlent le « tuyau ».
• Période de simulcast courte : Les historiques pourront émettre en analogique encore un peu, mais sans compensation ni « grandfathering » (maintien des droits acquis) comme en République dominicaine. Cela accentue l’asymétrie.
Conséquences sur la liberté de la presse
C’est le point le plus sensible dans le contexte haïtien (instabilité politique, gangs, pressions élites) :
• Risque de gatekeeping économique et politique : Les opérateurs de plateformes pourront, en théorie, prioriser ou limiter l’accès de certaines chaînes selon des critères « techniques » ou commerciaux. Natcom, liée à l’État, pourrait subir des influences directes ; Digicel, bien qu’indépendant, pourrait être sensible aux pressions politiques ou économiques. Dans un pays où la liberté d’expression est déjà fragile, cela crée un filtre supplémentaire entre éditeurs et public.
• Réduction du pluralisme médiatique : Disparition probable de voix locales, régionales ou critiques (beaucoup de petites TV indépendantes). Moins de diversité = moins de contre-pouvoirs, surtout sur des sujets sensibles (corruption, gangs, gouvernance).
• Auto-censure et dépendance : Les éditeurs de contenus, pour survivre, devront « bien s’entendre » avec les plateformes. Cela peut décourager l’investigation ou les contenus critiques. Certains médias parlent explicitement de risque de réduction du pluralisme et de pratiques abusives.
• Aspect positif limité : Techniquement, plus de canaux pourraient permettre plus de voix… mais seulement si les plateformes appliquent des règles d’accès neutres et transparentes (ce que le décret n’impose pas explicitement avec force).
Digicel et Natcom sont les mieux placés parce qu’ils incarnent la seule réalité opérationnelle viable dans le chaos haïtien actuel. La réforme est nécessaire (optimisation du spectre, modernisation), mais elle arrive sans filet de protection pour les historiques et renforce une concentration qui fragilise la diversité médiatique et, indirectement, la liberté de la presse. Les associations de médias (ANMH, AMIH, etc.) restent encore en phase d’analyse, mais les critiques (insécurité juridique, oligopole) sont déjà vives. Tout dépendra des futurs cahiers des charges et des garanties d’accès équitable que le CONATEL imposera… ou pas.

