Le gouvernement peut lancer les appels d’offres sans problème technique. Mais transformer ces concessions en réalité opérationnelle dans un Port-au-Prince encore très gangréné reste un énorme pari. Les gagnants seront très probablement des acteurs locaux puissants, capables de naviguer à la fois dans les procédures officielles et les réalités du terrain. Les étrangers resteront largement à l’écart, sauf s’ils trouvent des partenaires locaux très solides. La transition TNT est une réforme nécessaire sur le plan technique, mais elle arrive dans un contexte de sécurité encore fragile.
Le rôle des gangs armés dans le secteur des télécommunications en Haïti reste majeur, pragmatique et déstabilisant, même en avril 2026. Les gangs (notamment la coalition Viv Ansanm et ses alliés) ne détruisent pas systématiquement les réseaux — ils en ont besoin pour leurs propres communications, recrutements et opérations — mais ils les exploitent comme une infrastructure vitale à contrôler, racketter ou utiliser comme levier de pression contre l’État et les opérateurs. Digicel (plus grand opérateur mobile et internet, et premier investisseur étranger) et Natcom (opérateur historique avec participation étatique) sont les principaux acteurs concernés, aux côtés de fournisseurs plus petits.
Les gangs exercent un contrôle parasitaire sur le secteur Télécom/Radiodiffusion — extorsion, sabotage sélectif, prise d’otage d’infrastructures stratégiques — sans le détruire complètement car ils en dépendent eux-mêmes. C’est un écosystème mafieux où la « tolérance » des réseaux coexiste avec une menace permanente.
Le gouvernement haïtien (via le décret du 31 mars 2026, publié au Moniteur et officialisé par le CONATEL début avril) est en train de lancer la migration vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT). C’est exactement dans ce cadre que se posent les appels d’offres pour les « concessions d’opérateurs de plateforme numérique » (ou plateformes de diffusion/multiplex).
Les opérateurs TV analogiques historiques (plus d’une centaine stations, souvent petites et moyennes, réparties sur tout le pays) perdent le droit d’exploiter leurs fréquences radioélectriques à partir du 30 septembre 2026. Ils deviennent de simples « éditeurs de contenus » et devront négocier avec les nouveaux grands opérateurs de diffusion pour faire passer leurs programmes.
La diffusion elle-même (fréquences, multiplex, transmission) sera confiée à de nouveaux concessionnaires via des appels d’offres publics (ou négociations directes dans certains cas), comme le prévoit le cadre réglementaire du CONATEL et les documents de projet de transition. Le but est de créer 2 ou 3 grands opérateurs qui gèrent les plateformes numériques, optimisent le spectre (pour libérer des bandes pour la 4G/5G) et permettent plus de chaînes et de services interactifs.
Le processus suit les règles des marchés publics via la Commission Nationale des Marchés Publics (CNMP) et le CONATEL.
Comment le gouvernement peut-il lancer ces appels d’offres à Port-au-Prince, ville en grande partie contrôlée par les gangs se demandent des observateurs ?
Les appels d’offres sont des procédures administratives et juridiques : publication d’avis au Journal officiel, sur le site du CNMP ou du CONATEL, dépôt de dossiers, évaluation des offres, attribution.
Cela se fait depuis des bureaux (Palais national, ministères, hôtels à Pétion-Ville ou zones relativement plus sécurisées). Rien n’empêche de tout gérer de manière centralisée et même en ligne, comme pour d’autres marchés publics haïtiens.
La vraie difficulté, ce n’est pas le lancement, mais l’exécution :
• Les futurs opérateurs devront installer et maintenir des antennes, multiplex et infrastructures de transmission dans des zones gang-controlled.
• Avec la nouvelle force multinationale de suppression des gangs (déploiement récent, troupes tchadiennes déjà sur place, police haïtienne qui revendique ~70 % de contrôle de la capitale en avril 2026), il y a une légère amélioration , mais la situation reste très volatile (gangs toujours actifs, attaques récentes, extension hors de Port-au-Prince).
Le gouvernement compte sur ce regain de sécurité (et sur l’appui international) pour rendre la chose viable. Mais concrètement, les opérateurs gagnants devront probablement négocier des « arrangements » locaux pour opérer sans être rackettés ou sabotés.
Les investisseurs étrangers seront-ils intéressés ? Très peu probable.
Selon certains, Haïti reste l’un des pays les plus risqués au monde pour les investissements d’infrastructure : insécurité chronique (kidnappings, extorsions), instabilité politique (gouvernement de facto/transitoire), faible État de droit, et incertitude sur le respect des concessions. Les grands groupes étrangers de télécom ou de broadcast (américains, européens, brésiliens, etc.) préfèrent des marchés plus stables.
Même avec la force multinationale, le risque opérationnel et le retour sur investissement restent dissuasifs. On verra plutôt des partenariats avec des acteurs régionaux (République dominicaine ?) ou des financements internationaux conditionnés, mais pas un rush d’investisseurs étrangers purs.
Favorise-t-on les acteurs locaux… ou ceux qui contrôlent les gangs ?
• Acteurs locaux : Oui, presque par défaut. Les entreprises haïtiennes (ou celles qui ont déjà des infrastructures, des relations avec le CONATEL et une connaissance du terrain) ont un avantage énorme. Le décret pousse les petits opérateurs historiques vers le rôle de simples fournisseurs de contenus, ce qui profite aux plus gros acteurs locaux capables de monter des plateformes de diffusion. C’est un modèle « européen » de séparation contenu/diffusion qui restructure le secteur au profit de quelques grands joueurs.
• Ceux qui contrôlent les gangs : Indirectement et pragmatiquement, oui. Dans les faits, pour opérer à Port-au-Prince et dans les zones contrôlées, tout opérateur (même local) devra composer avec les gangs : paiements de « protection », accords tacites, ou alliances avec des acteurs qui ont déjà ces connexions. C’est la réalité du business en Haïti depuis des années. Les appels d’offres officiels resteront « propres » sur le papier (évaluation technique et financière), mais l’attribution et surtout l’exploitation réelle risquent de favoriser ceux qui ont le réseau politique et la capacité de « gérer » la sécurité sur le terrain. Le risque de corruption ou de captation par des intérêts liés au pouvoir ou aux gangs existe, comme dans beaucoup de grands marchés publics haïtiens.
• Le gouvernement peut lancer les appels d’offres sans problème technique (c’est déjà le cadre légal). Mais transformer ces concessions en réalité opérationnelle dans un Port-au-Prince encore très gangréné reste un énorme pari. Les gagnants seront très probablement des acteurs locaux puissants, capables de naviguer à la fois les procédures officielles et les réalités du terrain. Les étrangers resteront largement à l’écart, sauf s’ils trouvent des partenaires locaux très solides. La transition TNT est une réforme nécessaire sur le plan technique, mais elle arrive dans un contexte de sécurité encore fragile.
On verra dans les prochains mois si le CONATEL publie concrètement les cahiers de charges et si des offres sérieuses arrivent.
Le rôle des gangs armés dans le secteur des télécommunications en Haïti reste majeur, pragmatique et déstabilisant, même en avril 2026. Les gangs (notamment la coalition Viv Ansanm et ses alliés) ne détruisent pas systématiquement les réseaux — ils en ont besoin pour leurs propres communications, recrutements et opérations — mais ils les exploitent comme une infrastructure vitale à contrôler, racketter ou utiliser comme levier de pression contre l’État et les opérateurs. Digicel (plus grand opérateur mobile et internet, et premier investisseur étranger) et Natcom (opérateur historique avec participation étatique) sont les principaux acteurs concernés, aux côtés de fournisseurs plus petits.
- Extorsion et « taxe de protection » systématique
Les gangs imposent des paiements réguliers (argent, faveurs, accès privilégié) en échange de la « sécurité » des sites (antennes, fibre optique, centres techniques) et du personnel dans les zones qu’ils dominent (environ 70-85 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince selon les périodes récentes).
Refuser = risques de sabotage, incendie, enlèvement ou blocage d’accès.
C’est l’un des 10 défis majeurs identifiés pour les opérateurs : sécurité des infrastructures, accès aux sites, concurrence déloyale (certains gangs favorisent un opérateur au détriment d’un autre) et interruptions de service.
Même si les chiffres précis pour le télécom ne sont pas publics, ce racket s’inscrit dans les 60-75 millions de dollars annuels que les gangs tirent globalement de l’extorsion (routes, ports, cargos – rapport Crisis Group 2025).
- Sabotages et prises de contrôle directes d’infrastructures stratégiques
Les gangs n’hésitent pas à attaquer physiquement les réseaux quand cela sert leurs intérêts :
• Août 2025 : Occupation spectaculaire du site Téléco à Kenscoff (zone montagneuse stratégique près de Pétion-Ville). Les membres de Viv Ansanm ont pris le contrôle d’un hub critique pour les télécoms et l’aviation, filmé leur action et exigé des négociations avec le gouvernement (« Si je n’ai pas d’appel, je brûle tout »). Cela a perturbé internet et le trafic aérien. La police haïtienne et la Mission de soutien multinational (MSS) ont repris le site après une semaine d’opérations, avec des pertes lourdes chez les gangs. C’est un exemple concret de l’utilisation des télécoms comme outil de chantage.
• Incidents récurrents : Câbles fibre optiques sectionnés (ex. 2023 à Martissant et Plaine du Cul-de-Sac, causant des pannes massives chez Digicel et Access Haiti). Menaces et sabotages répétés affectent l’intégrité du réseau et la confidentialité des données.
• Mai 2025 : Gangs ont encerclé les bureaux de Digicel à Port-au-Prince.
• Avril 2025 : Violents affrontements près de la « zone stratégique » abritant Digicel et Natcom à Pacot ; le Premier ministre a dû rassurer publiquement sur des mesures de sécurisation.
- Impacts opérationnels sur les opérateurs
• Digicel parvient à maintenir environ 85 % de ses antennes actives (données 2024 encore valables en 2026) en « naviguant » avec les réalités du terrain, mais les coûts de sécurité explosent (générateurs, escortes, réparations).
• Les pannes de carburant (causées par le contrôle des routes et ports par les gangs) paralysent les antennes qui dépendent de groupes électrogènes.
• Les opérateurs doivent parfois limiter les interventions techniques dans certaines zones, ce qui dégrade la qualité de service (couverture, internet).
• Concurrence déloyale : certains gangs protègent ou favorisent un réseau au détriment d’un autre.
- Contexte actuel (avril 2026) et lien avec la transition TNT
La Force de répression des gangs (FRG, ex-MSS avec appui tchadien et autres) et les opérations policières ont permis de reprendre du terrain (police revendique ~72 % de contrôle de la capitale). Les gangs s’adaptent : ils reculent vers les périphéries et les départements (Artibonite, Centre), renforcent leur emprise sur les routes secondaires et les corridors stratégiques, et maintiennent une menace réelle sur les infrastructures.
Les progrès sont fragiles (rapports ONU d’avril 2026).
Pour les appels d’offres CONATEL sur les plateformes numériques TNT (décret de mars/avril 2026) : les futurs opérateurs de multiplex et de diffusion devront installer/maintenir des antennes dans un environnement encore très risqué. Cela favorisera fortement les acteurs locaux « capables de gérer le terrain » (réseaux politiques + arrangements pragmatiques avec les forces locales dominantes).
Les investisseurs étrangers resteront très prudents ; Digicel et Natcom ont déjà l’expérience et les infrastructures, mais devront composer avec les mêmes contraintes.
En résumé les gangs exercent un contrôle parasitaire sur le secteur télécom — extorsion, sabotage sélectif, prise d’otage d’infrastructures stratégiques — sans le détruire complètement car ils en dépendent eux-mêmes. C’est un écosystème mafieux où la « tolérance » des réseaux coexiste avec une menace permanente.
Malgré les gains sécuritaires récents de la FRG, le secteur reste vulnérable, et toute expansion (comme la TNT) exigera des négociations de fait avec les réalités du terrain. Les rapports de l’ONU, du Crisis Group et les incidents documentés (Téléco 2025, encerclement Digicel) confirment que cette dynamique structurelle persiste. La sortie durable passe par un contrôle étatique effectif du territoire, pas seulement des opérations ponctuelles.

