26 mars 2026
Vingt-et-unième extrait, chapitre XVIII de L’inconnu de Mer Frappée
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Vingt-et-unième extrait, chapitre XVIII de L’inconnu de Mer Frappée

(Suite et dénouement)

L’inconnu de Mer frappée

Robert Lodimus

Chapitre XX

Post-scriptum

Il ne peut y avoir de sauvetage

Quand le sang a noyé le monde. 

Nous ne disposons que de nos bras

Pour rejoindre, à la nage, la mort.

                              (Edmond Jabès, Toujours cette image)

    La saison automnale faisait hâtivement son barda, pour le comprendre  – et non pour le dire – comme Marcelle Auclair, l’auteur des ouvrages « Le Bonheur est en vous » et « La pratique du Bonheur », édités respectivement en 1938 et en 1951. La vieille reine des pluies et des orages ramassait avec peine et empressement les feuilles rousses, encore humides, qui tapissaient les forêts bientôt grelottantes. Elle n’avait pas non plus oublié les grands pinceaux trempés dans le cuivre, avec lesquels elle peignait les arbres, en état de métamorphose et de squelettisation, déployés dans un paysage éclairé par un astre pâle et désenthousiasmé. À chaque journée, l’ombre de l’obscurité venait très tôt chasser la clarté du soleil : ce qui laissait présager que le carrosse de l’hiver était vraiment en chemin, et que bientôt, celui-ci viendrait s’installer royalement dans plusieurs compartiments de la nature. Brockton attendait nerveusement la première couche de blancheur. Il y avait dans le regard de la ville une réticence nostalgique. Les rues et les toits des maisons retenaient leur souffle. Les habitants gardaient les yeux rivés sur les nuages qui emmuraient au fur et à mesure le firmament captif. À l’aube du XXe siècle, Brockton, située au Sud de Boston, était connue comme la capitale mondiale des chaussures, l’épicentre du cuir et du textile. Montello et Main Street, qui avaient abrité indûment les manufactures infernales, portaient encore les empreintes de cette époque brutale où la Révolution industrielle du XIXe siècle broyait le monde ouvrier, comme les moulins de la colonie française de Saint-Domingue pressaient la canne pour en extraire le vesou.            

     Nous étions à la fin de 1982. Quatorze années environ se sont passées depuis que les Paulémon avaient planté leur tente sur les terres du Massachussetts. Ils avaient voulu commencer une nouvelle existence dans cette région de l’Amérique appelée initialement North Bridgewater, et qui était devenue officiellement Brockton en 1881, en hommage au commandant britannique, sir Isaac Brock. Des milliers de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants, d’écrivains avaient regagné l’Afrique subsaharienne pour échapper, eux aussi, à la prison politique de Fort Dimanche. Ils ont aidé à construire les infrastructures des nations africaines qui étaient déclarées nouvellement indépendantes par les métropoles. Motivés par le vaste mouvement du panafricanisme, on les retrouvait particulièrement au Congo, au Bénin, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal…

     Lorsque la famille Paulémon émigra en 1968, la guerre du Vietnam, le premier conflit ultra-médiatisé de l’histoire, fracturait les États-Unis depuis quatre ans (1964). Alors que l’armée s’enlisait dans une guérilla meurtrière face au Viet Cong, l’opinion nationale, sidérée et révoltée par le coût humain et l’usage de technologies dévastatrices, comme le napalm – une substance visqueuse et hautement inflammable –  et l’Agent orange – un puissant défoliant et herbicide qui détruit la couverture végétale et les cultures en affectant gravement la santé – se retourna contre la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone.  Les manifestations « anti-guerre »  se multiplièrent dans plusieurs grandes villes de l’Amérique du Nord pour exiger le retrait et le rapatriement des troupes étatsuniennes. Le 17 avril 1965, le « Students for a Democratic Society (SDS) » rassembla entre 15 000 et 25 000 personnes et lança la première marche de protestation sur Washington. Deux ans après, le 15 avril 1967, Martin Luther King Jr. conduisit 10 000 manifestants jusqu’au siège des Nations Unies. Il y eut  aussi la marche sur le Pentagone, les 22 et 21 octobre 1967, qui mobilisa plus de 50 000 manifestants devant le siège du département de la Défense. Les échauffourées entre  les forces répressives et les participants pacifistes se soldèrent ce jour-là par 600 arrestations environ. Nous aurions pu continuer avec l’occupation de l’Université Columbia, en avril 1968; les incidents violents occasionnés par la Convention nationale démocrate à Chicago, en août 1968; la journée du Moratoire, le 15 octobre 1969, considérée comme le plus grand moment de rassemblement avec un nombre record de 15 millions de personnes dans tout le pays… La chanteuse Joan Baez, l’actrice Jane Fonda et le boxeur Mohamed Ali figuraient également parmi les grands symboles de cette opposition à la guerre vietnamo-étasunienne.

     La présence de l’armée pentagonienne à Saigon remontait à 1961. Pour les Américains du Nord, l’intervention consistait à freiner « l’effet domino » du communisme en Asie. Cependant, la jungle dense et inviolable, le caractère indompté et la détermination farouche du Viet Minh et du Viet Cong avaient rendu une victoire militaire de Washington carrément impossible. La guerre s’était invitée dans les foyers au moyen de la télévision. Le petit écran avait dévoilé une réalité sauvage qui soulevait la vague d’une contestation planétaire. En 1963, plusieurs Bonzes bouddhistes s’immolèrent par le feu pour dénoncer la dictature du président Ngô Dinh Diêm, marionnette de la Maison Blanche, qui fut finalement renversé par un coup d’État sanglant et exécuté. En 1969, le New York Times rapporta le massacre de plusieurs centaines de paysans vietnamiens dans le village MY Lai par les soldats des États-Unis. 250 000  citoyens du pays de l’Oncle Sam, révoltés par ces révélations troublantes, envahirent les villes pour dénoncer des situations de « crime contre l’humanité ». Officiellement, les hostilités opposant les États-Unis et le Vietnam du Sud au Vietnam du Nord se terminèrent en 1973 par l’accord de Paris. 

    Ce soir du 16 décembre 1982, Diderot Paulémon, âgé de 25 ans, diplômé des sciences politiques et juridiques de Harvard University, traversa la salle à manger et occupa le fauteuil placé en face du canapé où se reposèrent Éliane et Emilio. Il fixa le plafond, puis ramena ses yeux sur ses parents et leur annonça froidement, posément, mais poliment :

    – Papa, maman, je me suis enrôlé dans les « forces armées des États-Unis. » 

    Aucun des deux parents n’avait réagi à la nouvelle… Cependant, une image explicite et une phrase explosive zébrèrent comme un coup d’éclair dans la mémoire d’Emilio… Diderot, alors âgé de 13 ans, s’agenouillant devant le cercueil de Marti avait déclaré:

    – « Je te vengerai mon frère, et je continuerai ta lutte…! »

     Le 20 avril 1971, la lutte pour le respect des droits  civiques aux États-Unis franchit une étape importante. L’actualité mondiale était dominée par la décision  unanime de la Cour suprême dans l’affaire Swann v. Charlotte-Mecklenburg qui valida le recours au « ramassage scolaire (busing) », pour imposer la déségrégation raciale dans les écoles publiques. Ce verdict visait – disons-le,  en théorie – à renverser les barrières géographiques qui séparaient les quartiers des Blancs de ceux des Noirs. En ce temps-là, d’autres secousses majeures traversèrent la planète. Au Bangladesh, le conflit pour la souveraineté et l’indépendance débordait. La région était plongée, face au Pakistan, dans une crise humanitaire et une violence militaire indescriptible. Au Sri Lanka, le régime de Sirimavo Bandaranaike faisait face à une violente insurrection menée par le « Front de libération populaire (JVP), qui allait marquer un tournant historique et décisif dans l’île. Le 19 avril 1971, la conquête spatiale de l’Union soviétique gravit des marches de fierté et de mémorabilité. La Grande République de Lénine et de Trotski avait réussi à  placer en orbite Salyut 1, ouvrant ainsi une nouvelle ère à l’exploration scientifique de l’humanité.

    La soirée du 20 avril 1971 aurait dû se terminer par le souvenir d’un souper partagé entre José Marti Paulémon et sa fiancée Martine Piccard,  pour fêter le triomphe de la justice dans un pays où la lutte contre la ségrégation raciale avait causé l’assassinat d’Abraham Lincoln, de Martin Luther King Junior, de Malcom X, né Malcom Little, et de beaucoup d’autres. Sous les néons dandinants, Marti et Martine déambulaient main dans la main, tout à fait conscients de la présence des deux ombres – les visages capuchés – qui avaient surgi d’un porche sombre pour se coller à leurs dos. Marti serra la main de sa compagne et l’invita à presser le pas. Ils bifurquèrent dans la ruelle étroite et pénombreuse pour aller récupérer un véhicule de couleur sombre, stationné sur Bowdoin Street. Le crachin tenace avait rendu la zone complètement déserte. Le clapotis régulier de l’eau dans les gouttières résonnait comme un concerto pour clavecin en tonalité mineure, de Sergueï Rachmaninov ou de Jean-Sébastien Bach, qui berçait la turbulence d’une cité à peine endormie. Un vieux journal détrempé, tremblotant de froid, dernière révélation d’une activité humaine, se blottissait contre le trottoir détrempé. À certains endroits de la chaussée bitumée, fissurée de fatigue, la surface liquide capturait le bokeh issu des sources lumineuses diversifiées. Tout à coup, cinq détonations déchirèrent les entrailles du silence effrayé et l’on entendait aussitôt l’écho des pas qui s’éloignaient hâtivement dans la nuit, laissant sur le béton froid deux corps ensanglantés qui gigotaient. Une riveraine,  réveillée par le bruit sourd des engins létaux, témoignera plus tard avoir vu deux silhouettes s’engouffrer dans une camionnette de marque Ford, garée en sens interdit. Elle avait décrit aussi un détail étrange : l’un des agresseurs boitait légèrement du pied droit. La dame n’avait pas eu la possibilité de relever la plaque d’immatriculation du véhicule qui démarrait en trombe, et à bord duquel se trouvait vraisemblablement un conducteur complice. L’autopsie des cadavres révélait l’utilisation d’une arme de calibre professionnel, qui, le plus souvent, était associée à des règlements de comptes entre les membres des familles mafieuses de l’Amérique du Nord. Pourtant, José Marti Paulémon et Martine Picard étaient des étudiants sans aucun antécédent de criminalité. Donc, sans histoire. 

     À l’université du Massachusetts à Boston  où il allait, Marti avait entrepris un travail d’endoctrinement politique et de conscientisation sociale auprès de quelques étudiants dont les parents avaient fui la dictature de 1957 comme les siens. À l’instar de Benoît Castelain, le fondateur et le leader du groupe politique et militaire Jeune Haïti, de Fred Baptiste, le dirigeant des Forces Armées révolutionnaires d’Haïti (FARH), inspiré par le triomphe de la révolution de Cuba, il croyait pouvoir s’inspirer du « foco » de Che Guevara, pour exporter une guérilla à Port-au-Prince. Cependant, l’État militaro-macoutique totalitaire avait réussi à déjouer plusieurs tentatives d’invasion. Dans la nuit du 12 au 13 août 1959, seulement sept mois après la victoire des « Barbudos » du Sierra Maestra, le major Henry Fuertes, alias « El Argelino », débarqua à la tête d’un groupe de 30 insurgés, composés majoritairement de cubains et de quelques exilés haïtiens, dans le sud d’Haïti à Côtes-de-Fer, aux fins de déclencher un mouvement de soulèvement populaire contre François Duvalier. Selon les rumeurs, l’expédition aurait été financée par l’opposant et le candidat malheureux Louis Déjoie. Faute de soutien de la population, l’opération avait échoué lamentablement. Comme toutes les autres qui avaient suivi, d’ailleurs. Le gouvernement cubain avait accueilli et entraîné des militants haïtiens aux techniques de guérilla. Ces compatriotes étaient souvent encadrés par des officiers de l’armée révolutionnaire du président Fidel Castro. Des leaders haïtiens, comme les dirigeants du « Comité pour la libération d’Haïti », faisait l’objet d’une protection officielle.

     José Marti Paulémon restait malgré tout convaincu – comme ses défunts « maîtres », Ludovic et l’inconnu de Mer Frappée – que seule la lutte armée aurait permis à son pays de renaître. L’ébruitement du projet avait alerté les autorités du Federal Bureau of Investigation bien plus vite que prévu. Des agents du FBI commençaient à le prendre en filature et à le photographier discrètement. L’institution d’enquête et d’espionnage constatait effectivement que Marti avait cherché à obtenir l’aide matérielle et intellectuelle du Kremlin en Russie et du Palacio de la Revolucion à Cuba, afin de structurer et d’élargir son groupe embryonnaire. Dès lors, chaque pas qu’il avait posé dans une rue de la ville était compté et analysé. L’artisan de cette révolution lointaine était tout simplement devenu une silhouette vulnérable dans le viseur des autorités du FBI. Il marchait vers le néant de son existence plutôt que vers la lumière de la dignité humaine.

     Le jeune Marti Paulémon entretenait aussi des relations avec des dirigeants et des intellectuels progressistes chinois. Beaucoup de compatriotes qui vivaient à l’époque dans plusieurs villes des États-Unis, paraissaient manifester de l’intérêt pour ses idées d’avant-garde qui portaient sur un projet scientifique de changement du système de fonctionnement politique et économique des sociétés planétaires. Le Département d’État avait décidé de passer à l’acte avant que le mouvement eût atteint un point d’enracinement irréversible. Marti et Martine, amoureux inséparables, rencontrèrent la mort le 20 avril 1971, à 20 heures 46, sans avoir réalisé leurs « rêves » de « Liberté »  et de « Justice » pour les « indigents » de leur pays. Mais fort heureusement, les idées ne suivent pas le sort des « humains ». De cerveau en cerveau, d’un génie à un autre, elles vainquent finalement les obstacles pour éclore et briller comme des milliers de météorites dans la nature. 

     L’aveu était tombé comme un couperet sur l’ambiance coutumière du salon familial. Raphaël, un membre du noyau de l’organisation avait appris que  c’était son père, par appât du gain, qui avait livré Marti aux agents du FBI. La pénombre de la salle durcissait les traits grotesques du visage tendu d’Alfred Léontès. L’homme n’avait montré aucun signe de remords, face aux graves accusations portées par son fils contre lui. La voix posée, sereine, pondérée de Raphaël n’était qu’un souffle glacé sur une rivière de frustration.

— Pourquoi ? 

    Alfred Léontès recula de quelques pas. Il remplit son verre d’une main tremblante, un rictus de mépris apparaissait subitement au coin de ses lèvres sèches.

— « Tu l’as vendu pour combien ? », demanda Raphaël, en sortant son arme de sa poche. Marti était mon frère !

— « C’était un terroriste ! », hurla le vilain personnage, en se levant brusquement du fauteuil qui continua à dodiner tout seul. Et toi, tu n’es qu’un gamin perdu qui joue à la guerre avec les autres voyous de ta bande de délinquants ! Vas-y, tire. Montre-moi ce que ton « groupe » d’écervelés t’a appris de mieux que l’amour d’un père qui s’est sacrifié pour ton éducation, depuis le décès de ta mère.

     Le regard de Raphaël se débarrassa de tous les sentiments d’émotion.
— Mon groupe m’a appris qu’un révolutionnaire n’a pas de famille. Surtout lorsqu’il s’agit d’un traître. Dans « Taras Bulba » de Nicolas Gogol, c’est le père qui tue le fils déloyal et infidèle. Aujourd’hui, c’est le fils qui commet un parricide pour la gloire des aïeux et pour l’honneur de la patrie.

    Le coup partit avant que le dernier mot n’achevât de résonner dans l’espace assombri, étouffant totalement le cri de gémissement du salaud qui l’avait engendré.

    La main de Raphaël n’avait montré aucune faiblesse, aucune hésitation. En pressant la détente, le jeune homme ne vengeait pas seulement un camarade de lutte, mais encore un frère et un compatriote. 

    Raphaël abandonna la voiture qu’il avait louée à quelques kilomètres d’un poste-frontière non surveillé dans l’État du Vermont, et traversa la forêt dense sous une pluie capricieuse. Chaque craquement de branche sous les semelles de ses bottes mates lui rappelait le bruit de la détente qui avait volé le dernier souffle de son géniteur. Pour un homme entraîné à l’infiltration, à l’espionnage et à la guérilla, passer au Canada ne fut qu’une simple formalité. À Montréal, il utilisa ses derniers contacts pour obtenir un passeport vénézuélien et un billet d’avion à destination de Caracas, d’où il transita vers la Havane. 

     Chaque soir, assis à la terrasse d’un bar de la calle Obispo, Raphaël fixait le firmament grisâtre qui jouxtait les toits des bâtiments coloniaux. Cet endroit historique était mondialement connu pour avoir été le repaire de l’auteur de « Le Vieil Homme et la Mer », Ernest Hemingway, de 1939 à 1960. L’artère piétonne, jalonnée de bars et de restaurants, s’étendait de la Plaza de Armas jusqu’au Parque Central. Néanmoins, l’arôme du rhum cubain n’était pas parvenu à effacer le goût du sang d’Alfred Léontès dans sa gorge. Marti était vengé, certes, mais le jeune homme se montrait tout à fait incapable de vivre avec les souvenirs douloureux d’un meurtre recroquevillé dans sa mémoire bouleversée et confuse. Raphaël baissa la tête. Son regard n’était pas rempli de fierté, mais de lassitude et d’inquiétude. Il avait tué un homme, son père, pour une cause qui allait sans doute l’oublier. Mais ce père, ne fut-il pas aussi un espion à la solde de la CIA et de François Duvalier? Pour le fils, il s’agissait de la mort d’un père,  pour le militant révolutionnaire, l’exécution d’un traître. 

    Ironie du sort, le 21 avril 1971, soit quelques heures après l’assassinat de José Marti Paulémon et de Martine Picard, les stations de radiodiffusion et les quotidiens nationaux annoncèrent avec peur et hésitation le décès du dictateur François Duvalier. Le « Faust » de la Caraïbe, dans un ultime soupir,  avait rendu son âme dans les bras de Méphistophélès – le représentant de Lucifer, le démon soi-disant intellectuel, mais dominateur – avec lequel il avait signé le chirographe pour sceller le pacte de sang. Jean-Claude Duvalier, son fils âgé de dix-neuf ans, trouva grâce aux yeux des États impériaux, et le remplaça au palais du peuple, pour les malheurs de la République. C’était, pour ainsi dire, l’occasion de reprendre l’expression prononcée pour la première fois lors de l’avènement de Charles VII en 1422, après le décès de son père Charles VI : « Le roi est mort, vive le roi ! »  Le duvaliérisme aura donc réussi à nager et à survivre durant 29 ans dans son océan de crime, de terreur et de répression. 

     26 avril 1971, précisément à 11 heures et 59 minutes, le Calvary Cemetery, l’un des plus grands et des plus anciens cimetières catholiques de Boston, avaient accueilli les dépouilles mortelles de José Marti Paulémon et de Martine Picard. Véritable sanctuaire de paix au cœur de la ville, ce parc mémoriel chargé d’émotion se distinguait par ses collines et ses allées bordées d’arbres centenaires. Le paysage muet serait capable de  raconter l’histoire des vagues d’immigration irlandaise et italienne qui avaient déferlé sur la région entre 1840 et 1880. Le site offrait une atmosphère solennelle de recueillement pour les familles éplorées. Il était devenu aussi le lieu de repos éternel de plusieurs personnalités célèbres qui avaient lié leurs noms à l’histoire de la cité. James Michael Curley (874-1958), ancien maire de la ville, gouverneur du Massachusetts, et membre du Congrès, s’y reposait paisiblement, retiré pour toujours des endroits de tumultes et de folies des mortels. Il y avait, un peu plus loin, les ossements blanchis de l’ancien Général et juge Edward Lawrence Logan (1875–1939), dont le nom avait été choisi pour désigner  l’aéroport international de Boston (Logan Airport). C’est en ce lieu sacré, où le patrimoine religieux se mixait avec l’architecture du XIXe siècle que les familles et les camarades de Martine et de Marti ravalaient les larmes de leurs douleurs infinies. Cependant, ces compatriotes savaient que les militants qui mouraient pour une cause juste et noble n’étaient jamais enterrés avec leurs idées. « Aujourd’hui, pour Martine et Marti, nous ne disons pas « Absents !», nous répondons « Présents ! », insistait le père Paulémon. Diderot prononça l’oraison funèbre rédigée par un compagnon de militance politique de Marti. L’assistance, malgré la sombre circonstance, n’avait pu s’empêcher d’applaudir à plusieurs reprises.

    « – … Mon frère et sa fiancée sont morts comme Jean-Jacques Dessalines et Charlotin Marcadieu. Comme tous les martyrs de l’histoire universelle, Marti avait un rêve. Un grand rêve de « Liberté ». Un grand rêve de « Justice ». Martine et Marti voulaient être les porte-fanions  d’un nouvel espoir pour leur pays. Et pourquoi  pas pour l’humanité ? Ils  partageaient les mêmes valeurs idéologiques. Ils rêvaient d’un monde nouveau.  Une planète sans propriété privée, sans frontière, sans monnaie, sans exploitation des travailleuses et des travailleurs. Une terre de « Justice » où tous les êtres humains seraient devenus  des « camarades ». Des « camarades » qui auraient appris à vivre ensemble, à s’amuser  ensemble, à marcher côte à côte, sans avoir peur  les uns des autres…

     Marti me parlait toujours d’un jeune homme, assassiné lui aussi quelque part près de la frontière haïtiano-dominicaine, qu’il avait croisé à cet endroit de la ville des Gonaïves dénommé « Mer Frappé ». Ce patriote instruit, charitable et progressiste lui avait appris à distinguer le « Bon » du « Méchant ». C’est lui qui avait  indiqué à mon frère la direction du soleil levant. Marti l’appelait « l’inconnu de Mer Frappée ». Et il y avait aussi ce  vieil avocat philanthrope, Me Ludovic Lapierre, un « sage érudit », qui l’avait introduit très tôt dans l’univers des grands philosophes qui ont légué des trésors intellectuels considérables, inestimables aux générations qui leur ont succédé.

    Marti dormait peu. Il lisait beaucoup. Écrivait des poèmes qui prenaient partie pour les populations des bidonvilles et des ghettos. Nous sommes venus nous installer à Boston pour fuir la prison, la torture et la mort violente. Cependant, elle, la mort que l’on craignait, nous a quand même rattrapés. Ne serait-ce pas à se demander si tout cela en valait vraiment la peine?

    Je fais devant vous le serment de ne pas abandonner le chemin que Martine et Marti commençaient à débroussailler. Je jure de le reprendre et de le poursuivre sans frayeur, dans la même direction… »

     Les cercueils de Marti et de Martine allaient être bientôt déposés dans une cave commune. Le père Jean Ricot Delgrès, originaire de la Guadeloupe, encensa les cadavres une dernière fois. Ce geste solennel, comme le voulait la liturgie du catholicisme, symbolisait la vénération des corps des défunts. Ce n’était pas un simple adieu, mais la reconnaissance que leur cœur avait été, par le baptême, le « temple du Saint-Esprit ». La fumée de l’encens qui s’élevait dans les airs, évoquait les prières de l’assemblée qui accompagnait les âmes des macchabées vers leur destination ultime. Ce symbolisme de la foi catholique, qui est une marque de respect sacré pour les disparus, est tiré du Psaume 141, attribué au roi David : 

« Que ma prière soit devant ta face comme l’encens,

Et l’élévation de mes mains comme l’offrande du soir! ! »

     Selon l’église catholique, l’encens, par sa fumée qui monte, relie – de manière symbolique – la matière terrestre à la gloire céleste. Cette croyance nous apprend que ce qui est semé dans la terre en toute humilité se relèvera un jour dans la lumière de la résurrection. 

     La cérémonie funèbre se termina par un rituel de purification, de supplication et de bénédiction. L’officiant religieux demanda au «  Créateur » d’accueillir les les jeunes martyrs dans son royaume de clémence et de commisération. Au même moment, une pluie abondante et soudaine perçait les nuages épais pour déferler sur l’assistance éprouvée. Personne ne pensait à s’abriter dans les véhicules qui formaient le cortège funéraire. Le ciel s’ouvrait mystérieusement. Et l’on avait l’impression que des tonnes de lauriers rouges étaient en train de mitrailler le  Calvary Cemetery, souvent associé au New Calvary à Mattapan ou au Mount Calvary à Roslindale. Et au milieu de l’averse déchaînée, on croyait entendre une multitude de voix invisibles qui reprenaient une chanson enflammée de  « Révolution ».  

« Marchons camarades

Pour que les chants de l’aube

Viennent faire tamiser

Les lumières de la vie

Sur les murs ténébreux

De la Terreur.

Marchons camarades.

Frayons notre chemin

Dans l’épaisseur des ténèbres

De la souffrance.

Ceux qui sont tombés

Sous les balles assassines

Attendent l’instant heureux

Et béni

De la dissipation des grisailles

De la répression.

Marchons camarades.

Viendra le temps,

Viendra le jour

Où main dans la main,

Nous chanterons ensemble

Des chansons de vendange…

Comme en 1804,

On se grisera de sang

Et de bon vin. 

Marchons Camarades.

Marchons camarades.

Le Soleil est déjà là.

Tout juste devant nous. »

*             *             *

       Quand la berline sombre s’immobilisa devant la demeure des Paulémon, glacée par le froid exagéré d’un hiver rigoureux,  le crépuscule étirait déjà des ombres transparentes sur l’allée gravillonnée. Le colonel Watson Kingsley tira sa vareuse d’un geste précipité, après avoir vérifié ses gants blancs bien lissés. À ses côtés, le vieil aumônier avança tranquillement, en gardant une main posée sur sa croix de bois, comme s’il craignait qu’elle se volatilisât. Le son des semelles sur le gravier ponctuait le rythme d’un compte à rebours stressant. Derrière la cantonnière blanche du salon, une silhouette fine observait la scène. Émilio s’empressa d’ouvrir la porte vitrée. Le colonel et l’aumônier franchirent le seuil, invités d’un geste las et hésitant par le père visiblement inquiet. Dans le salon, l’air semblait s’être figé. Sur le buffet, une photographie de Didier Paulémon en uniforme de sortie trônait entre un vase de fleurs séchées et quelques courriers non ouverts. On le voyait tout souriant, cependant l’air pensif, ignorant, à ce moment-là, le destin qui l’attendait dans ce pays lointain, dévoré par les flammes de la ségrégation sociale. 

     L’officier supérieur alla droit au but.

     — Madame et Monsieur Paulémon, au nom du Président de la République et du ministre des Armées, nous avons le regret de vous annoncer que votre fils, le sergent Diderot Paulémon, s’est tiré une balle dans la tête et il est décédé sur le champ. 

      Le silence qui s’en était suivi se révélait plus glaçant qu’une rafale polaire. Le tic-tac de la pendule du salon était devenu un métronome de pétrification,  un marqueur d’étouffement, un chronographe de bouleversement et un indicateur d’effondrement. L’ossature du temps, comme un squelette de verre, venait de se briser contre les parois immatérielles d’une réalité orageuse et foudroyante qui paralysait le corps et l’esprit. Les minutes ne s’écoulaient plus, car les secondes restaient figées sur le cadran  de l’éternité chaotique. Les quartiers de la ville de Brockton ressemblaient tout d’un coup à des natures mortes géantes. Les rivières ne coulaient plus. Les rues ne conduisaient plus nulle part. Les pas ne résonnaient plus dans les longs corridors de silence, étranglés par les mains féroces de « l’insoutenable absurdité de l’être ». Rien ne se fanait ; mais rien non plus ne fleurissait. Dans cet univers de foudre immobile, le temps ne pouvait ni donner de la vie, ni la reprendre.

     Le colonel, assis près de la fenêtre, fixait le vide angoissant et ubuesque. Il n’était plus l’officier rigide, mais un homme ordinaire, un père de famille qui avait, lui aussi, un fils du même âge enrôlé dans la marine.

     Le colonel Watson Kingsley remit lentement son képi sur ses cheveux qui avaient mal résisté à la canitie. D’un geste mécanique, il se releva du canapé, suivi de l’aumônier.

     — Vous avez besoin d’un peu d’intimité pour consommer votre douleur, dit-il d’une voix basse. Mon adjoint, le lieutenant James Edward, passera vous rencontrer demain, dans le but de planifier les formalités d’usage pour les funérailles.

     Le père Paulémon raccompagna les deux étrangers sur le seuil de la porte.  Le colonel s’arrêta une dernière fois pour saluer de la tête une mère brisée, affalée dans son fauteuil, qui n’arrivait pas à étouffer le bruit de ses sanglots.  

     — Merci d’être venus, murmura Émilio, la voix rompue. Il fit des efforts pour protéger sa dignité en présence de l’officier et de l’aumônier.

    Derrière la fenêtre, la lumière du salon resta allumée tard dans la nuit. Le  temps s’était définitivement arrêté dans cette résidence de la rue Forest où la vie se retirait à pas de tortue, comme un voleur de grand chemin. 

     Émilio baissa lentement la tête et murmura entre deux larmes : 

      – « Ils ont tué mon autre fils. » 

     Le couple n’avait jamais cru à cette histoire banale de suicide. Pour lui, il s’agissait plutôt d’un assassinat camouflé, d’un crime ingénieusement maquillé. Les rumeurs qui circulèrent après les funérailles du jeune homme avaient rejoint le doute qui alimentait  l’instinct paternel.

     La disparition tragique de Diderot entraîna Gabriela dans un état de névrose hystérique. Il n’y eut aucune autre solution pour la jeune fille que l’internement au Centre pour la Réhabilitation Psychiatrique de l’Université de Boston. Malgré tout, elle finit un soir par se jeter du haut du troisième étage.

     Émilio et Éliane signèrent un pacte de suicide. Leurs yeux se croisèrent une dernière fois, sans une goutte de tristesse, mais avec un sentiment de sérénité qui indiquait la fin d’un voyage exténuant.  Ayant perdu leurs enfants, leur pays, leur ville, leurs amis, leur maison, leur quartier, leur commerce, ils avaient décidé – d’un commun accord – de lâcher les rampes de l’existence fragile qui leur écorchait les paumes de la main. Ce n’était pas le vide du néant qu’ils avaient aperçu au loin, mais une lumière douce de paix envoûtante et de repos éternel. Émilio et Éliane avaient tendu, sans hésiter, la main à l’ange de la finitude, pour se libérer de la pesanteur d’un quotidien trop lourd. Ils voulaient quitter l’univers terrestre dans la dignité et dans l’honneur : à l’exemple des Samouraïs, selon la philosophie du Bushido, dans le Japon féodal. Le chemin tortueux de l’espérance avait ouvert devant eux un trou de sombreur vertigineux et un îlot de traumatismes dégénératifs. Plus rien ne les retenait aux réalités brutales d’un monde qu’ils trouvaient impitoyable et injuste. Tout s’était littéralement effondré. Le « tædium vitae » de Paul Éluard avait déjà commencé à souffler la dernière bougie, avant l’arrivée irréversible des ténèbres dans la chambre dénudée, témoin de leurs douleurs, de leurs déceptions et de leurs remords. Il n’y avait plus de rêve qui veillait, contrairement aux croyances du poète dans son recueil « Le Phénix », publié en 1951. Chez les Paulémon, la nuit s’installait durablement. Et elle était complète. Leur existence avait sauté comme « le pont sur la rivière Kwai ». Il leur fut impossible d’aller plus loin, de traverser la rivière en crue que formaient leurs lots de souffrances. Ils avaient vieilli subitement, comme des feuilles séparées des branches qui les nourrissaient. Leur foi n’était pas aussi grande que celle des « prophètes » devant les rivières et les mers des  adversités. La neige avait recouvert les deux fauteuils qui trainaient sous la galerie de l’immeuble qu’ils occupaient depuis plus d’une décennie sur la rue Forest dans la municipalité de Brockton. Depuis trois jours, l’habitation des Paulémon ne donnait aucun signe de vie. Les voisins alertèrent le Brockton Police Department. Les policiers trouvèrent les corps d’Émilio et d’Éliane Paulémon   allongés dans un grand lit à baldaquin, l’un étroitement serré contre l’autre, comme pendant la première nuit de leur lune de miel aux Gonaïves. L’autopsie révéla une double mortalité causée par l’intoxication aiguë au cyanure… 

     « Dans les bons comme dans les mauvais jours ». La promesse était accomplie.

Robert LodimusL’inconnu de Mer Frappée, roman

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