Mercredi 20 avril 2022 ((rezonodwes.com))–
I- Introduction
1- Le présent travail vise à faire une évaluation de plusieurs cas d’enlèvements dans le pays tout en s’accentuant particulièrement sur le cas d’un prêtre qui a décidé de rejoindre l’Organisation SKL pour porter plainte contre l’Etat haïtien et ses ravisseurs. Le travail en question est, en effet, rédigé dans un contexte où le kidnapping marche à une vitesse démesurée et l’impunité ne cesse de s’accroitre de manière outrancière en semant le deuil au sein de la population haïtienne.
II- Généralités
2- Durant ces deux dernières années, le kidnapping s’est imposé comme un élément tout à fait banal du quotidien haïtien. Certains médias reçoivent désormais quasi-quotidiennement des victimes sollicitant une opportunité de partager leur douloureuse expérience, ou accordent la parole aux proches de certaines victimes venus en dernier recours implorer leur libération.
3- Cette situation est une preuve que le droit à la vie est banalisé. Pire encore, l’Organisation SKL assiste à l’appauvrissement et l’endettement progressif d’un nombre considérable de familles haïtiennes, obligées, pour satisfaire les exigences des ravisseurs, de contracter des emprunts colossaux qui les garderont pendant longtemps endettés. En février 2022, le BINUH a noté une « multiplication du nombre d’enlèvements contre rançon et d’homicides volontaires, qui ont augmenté respectivement de 180 % et de 17% par rapport à l’année 2020, soit 655 enlèvements et 1615 homicides signalés par la Police Nationale d’Haïti. »
4- A noter que ce nombre ne reflète pas la réalité car nombreuses sont les personnes enlevées qui refusent de porter plainte tant aux Organisations de Défense des Droits Humains qu’à la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ). Par conséquent, nombreux sont les cas d’espèce à propos desquels aucune instance étatique n’est informée.
5- Cette pratique inhumaine qu’est le kidnapping nous rappelle la traversée transatlantique à laquelle les captifs d’Afrique ont été assujettis pour venir en Amérique, dans le but de travailler de force au dessein des colons de St Domingue. C’est l’un des plus grands kidnappings collectifs enregistrés à travers l’histoire. Aujourd’hui, on peut compter par millions, les africains qui ont connu cette mauvaise expérience à travers le temps.
6- En 1503, nos ancêtres ont été enlevés par des étrangers avec parfois l’aval de leurs frères cupides. En 2022 notre sort reste inchangé sinon pour se détériorer, puisque ce sont des haïtiens armés et manipulés par des secteurs politiques et économiques, qui privent leur frère de leur liberté sous le regard attentif des néo-colons.
7- A cet égard, il s’avère important d’affirmer que le discours prononcé par l’Organisation SKL vise non seulement à conseiller de manière très responsable le peuple haïtien mais aussi à les exhorter à défendre leur droit à la vie, et plus loin à prôner la libre disposition de soi.
8- De plus, c’est aussi une façon d’alerter non seulement la population haïtienne sur le mode opératoire des malfrats qui seront sans pitié à leur égard.
II- Cas du Rev. Père Excellus Jeanrilus
9- Dans la matinée du mardi 25 janvier 2022 à compter de 6 heures, des kidnappeurs ont enlevé le Rev. Père Excellus Jeanrilus devant les locaux de l’église Pasteur Chery sous la route de l’avenue Martin Luther King (Nazon). Alors que le Rev. Père s’apprêtait à dire sa messe matinale chez les Sœurs de Saint Yacinth situé à Pétion-Ville.
10- Excellus Jeanrilus est un prêtre spiritain et un avocat régulièrement inscrit au barreau de Port-au-Prince.
11- Selon des informations dont dispose l’Organisation SKL, il existe dans la zone de Nazon, particulièrement à la rue Dr Broiun Ricot, un informateur à la solde de bandes armées qui fournit à ses collaborateurs des indications sur le fonctionnement des habitants de ladite zone, afin de planifier et procéder aux enlèvements de ces derniers.
12- A noter que dans cette même semaine, la bande armée, qui opère dans la commune de la Croix des Bouquets, a procédé à l’enlèvement du Révérend Père diocésain Etienne Belneau, une personnalité qui se passe de présentation dans la communauté religieuse haïtienne car il était prêtre à l’Archidiocèse de Port-au-Prince et en 2005, responsable de la Paroisse de Fonds Verrettes.
13- Comment les kidnappeurs procèdent-ils généralement ? Suivant les divers témoignages recueillis par l’Organisation SKL, un rapt « s’opère » ainsi :
III- Déroulement d’un cas d’enlèvement
14- Un camion forward de couleur blanche grimpait le morne de GOC en détresse, feignant d’être surchargé de marchandises. Le prêtre Jeanrilus tentait de devancer la voiture afin d’arriver à temps chez les sœurs pour délivrer son prêche à ses fidèles.
15- Et pourtant le chauffeur du camion manœuvrait pour empêcher la voiture du prêtre de le devancer. Tout à coup, une Toyota de couleur blanche ainsi qu’une Nissan Patrol de couleur verte et blanche surgissent et grimpent à leur tour la pente, et ce, en se plaçant par devant le véhicule du Rev. Père Jeanrilus, obligeant ce dernier à s’immobiliser. A ce moment précis, le chauffeur du camion accélère.
16- Un contingent de bandits lourdement armés pointent leur arsenal sur la voiture du prêtre tout en lui intimant l’ordre de descendre la voiture (si w bouje n ap tire w).
17- De là, après avoir enlevé le prêtre, les kidnappeurs prennent l’itinéraire de Lalue, passent par devant les locaux centraux de l’Unité Départementale de Maintien de l’Ordre (UDMO) et empruntent la rue de St Honoré à quelques mètres du palais national pour se rendre à Grand Ravine.
18- Il faut noter que le même jour dans la soirée à 18 heures 15, un cas similaire s’est produit à la rue Dr Broiun Ricot. Les kidnappeurs ont enlevé un couple en utilisant le même procédé.
IV- Moment de déshumanisation
19- Lorsqu’ils arrivent à Grand Ravine, une localité occupée par un groupe de bande armée connu pour sa cruauté, les ravisseurs ont mis le prêtre sur un drap sale et ayant une odeur nauséabonde. Ils lui ont menotté les deux bras par l’avant pendant neuf (9) jours.
20- Il y a eu 8 kidnappés dans une chambre, parmi eux le couple susmentionné.
21- Le prêtre a passé trois (3) jours sans eau ni nourriture. Il a été contraint, pour survivre, de s’abreuver de sa propre urine. 22- Quatre jours après leur détention, les ravisseurs donnent de l’eau à la femme dans un récipient ayant la capacité de détenir un millilitre d’eau pour qu’elle puisse se laver. La dame ayant refusé, les autres otages, sans avoir la moindre idée de la provenance de l’eau, se la partagent en la rationnant entre eux de façon à ce qu’ils puissent résister aux conditions inhumaines auxquelles ils sont assujettis.
23- Certaines fois, les expériences sont extrêmement douloureuses. Au cours de leur moment de détention, il pleuvait parfois des cordes dans la matinée. Chacun d’eux, faute de moyen d’avoir de l’eau potable pour étancher sa soif, était contraint de placer sa bouche dans un trou de la toiture de rôle, afin de boire l’eau qui y coulait.
24- Il faut préciser également qu’à l’intérieur de la chambre exiguë gardant les huit (8) otages, les ravisseurs ont placé une génératrice dégageant du CO2 et produisant énormément de bruit, troublant la tentative de sommeil des otages impuissants. Ce générateur est utilisé uniquement durant toute la nuit dans le but d’aérer la chambre dans laquelle le chef de bande armée s’assoupissait.
25- Pire encore, dans la même pièce l y a une fosse d’aisance, mais ces derniers ne disposent pas de papier hygiénique pour s’essuyer après avoir fait leurs besoins.
26- Heureusement, les ravisseurs ont libéré contre rançon le révérend père Excellus Jeanrilus le 02 février 2022 à l’hôpital de Saint François de Sale, vers midi.
V- Commentaire de l’Organisation SKL
27- Après avoir relaté les faits dont l’Organisation SKL dispose sur les différents cas d’enlèvement dans le pays, la question qu’on doit se poser est : » Comment les bandits munis d’armes d’aussi gros calibre peuvent-ils circuler aussi confortablement dans la capitale, sans la moindre inquiétude ?
28- Ce qui parait stupéfiant à l’Organisation SKL, c’est que selon le Rév. Père Jeanrilus, l’église de Sainte Bernadette située à Matissant continuait à tenir ses messes matinales et dominicales pendant qu’il était encore à ce moment-là entre les mains des ravisseurs.
29- L’Organisation SKL ne peut oublier en aucune manière la participation active des différents prêtres dans la lutte contre la dictature, les répressions systématiques et la violation des droits du peuple haïtien dans les années 80. Cette lutte allait aboutir pour sa part au changement radical du régime autoritaire à travers l’Amérique latine, notamment en Haïti.
30- En outre, le renforcement des bandes armées sur tout le territoire national et le pullulement des cas de kidnapping spectaculaires font montre du niveau de décrépitude des institutions responsables d’assurer la sécurité de la population. Il est plus qu’évident qu’elles ont failli à leur mission.
31- Le Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), le service d’intelligence du Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales (MICT), la cellule contre l’enlèvement de la DCPJ, les municipalités sont entre autres des institutions-clés qui devraient avoir un rôle de premier plan à jouer contre cette réalité inhumaine. Et pourtant, nombreuses sont les autorités tant politiques que policières qui sont de mèche avec les bandits recherchés par la Police Nationale d’Haïti.
32- De plus, l’État qui est défini comme porteur d’obligation, c’est-à-dire qu’il lui incombe la responsabilité d’assurer que les droits des citoyens soient respectés, référé ainsi comme détenteur desdits droits, se trouve être incapable de les garantir. Cette responsabilité se décline à trois niveaux :• L’obligation de respecter ;• L’obligation de protéger ;• L’obligation de mettre en œuvre.
33- Une fois que l’une de ces responsabilités n’est pas prises en compte, l’impunité trouve du champ libre. Et de fait, la situation de kidnapping généralisé qui s’est imposée durant ces deux dernières années témoigne comment les valeurs républicaines et d’Etat de droit se sont effritées systématiquement en Haïti.
VI- Proposition
34- En conclusion, à la lumière de tout ce qui précède, l’Organisation de Défense des Droits Humains Sant Karl Lévêque (SKL) estime qu’il est important de prendre des mesures exceptionnelles, car certaines situations deviennent exceptionnelles dans le pays.
Sur ce, dans le but de combattre les différents cas de kidnappings spectaculaires dans le pays, il est nécessaire de :
• Fournir beaucoup plus de moyens à la DCPJ en vue de détecter l’endroit où sont retenus les otages ;
• Fournir des matériels adéquats à la PNH dans le but de libérer les otages ;
• Prendre des dispositions de sécurité au niveau des douanes afin d’empêcher l’importation illicite d’armes et de munitions ;
• Vérifier tous les véhicules ayant des vitres teintées afin d’empêcher le trafic d’armes illégales et de stupéfiants dans le pays ;
• Mener des opérations musclées dans les foyers des bandes armées afin de réduire leur influence et leurs activités.
Port-au-Prince, le 18 avril 2022
Rev. Père Gardy MAISONNEUVE
Directeur Exécutif

