La publication du décret du 31 mars 2026, officialisé par le CONATEL en avril, marque un tournant historique pour le secteur des communications en Haïti. Ce texte prévoit la migration complète de la télévision analogique vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT) avec une extinction programmée de l’analogique au 30 septembre 2027.
Cette réforme stratégique permet de libérer la bande des 700 MHz – un spectre radioélectrique à haute valeur ajoutée – pour le déploiement accéléré des services 4G et 5G, tout en modernisant en profondeur le paysage audiovisuel national.
Les appels d’offres imminents qui seront bientôt lancés par le CONATEL via la Commission Nationale des Marchés Publics (CNMP) pour la mise en place de plateformes numériques de diffusion (2 à 3 opérateurs de multiplex) et l’attribution des fréquences 700 MHz ne constituent pas de simples opérations techniques ou commerciales. Ils représentent un véritable test de maturité institutionnelle pour l’État haïtien.
Bien conçus et rigoureusement exécutés, ces dossiers peuvent devenir un modèle de bonne gouvernance, de partenariats public-privé (PPP) équilibrés et de refondation progressive de l’autorité de l’État.
Mal gérés, ils risquent de reproduire les dynamiques d’opacité, de capture d’intérêts et de collusion qui ont longtemps fragilisé les institutions haïtiennes.
Ce texte propose une approche complète, réaliste et opérationnelle pour transformer ces appels d’offres en levier de développement durable, en tenant explicitement compte du contexte sécuritaire et des relations symbiotiques entre une partie du secteur privé et les gangs armés.
- Contexte stratégique, opportunités et risques systémiques
La bande 700 MHz offre une propagation exceptionnelle, idéale pour assurer une couverture large et profonde, particulièrement dans les zones rurales et montagneuses d’Haïti.
La TNT permettra une qualité d’image et de son supérieure, une augmentation du nombre de chaînes par multiplex, des services interactifs et une utilisation plus efficiente du spectre. Une phase pilote est en cours à Port-au-Prince en collaboration avec la RTNH, tandis que la coordination binationale avec la République Dominicaine (qui a lancé son propre appel d’offres international) reste cruciale pour éviter les interférences transfrontalières.
Cependant, le contexte haïtien est marqué par une insécurité chronique. Les gangs armés, notamment à travers des coalitions comme Viv Ansanm, exercent un contrôle parasitaire sur les infrastructures critiques : extorsion systématique (« taxe de protection »), occupation de sites stratégiques (ex. Téléco à Kenscoff), sabotages répétés de câbles en fibre optique et menaces directes sur le personnel. Des opérateurs historiques ont parfois développé des arrangements informels pour maintenir leurs opérations.
Ces relations symbiotiques – où le secteur privé paie pour opérer et où les gangs tirent des revenus stables – créent une dépendance mutuelle qui érode l’autorité de l’État, gonfle les coûts opérationnels et transforme les infrastructures numériques en enjeux de souveraineté. Sans une gouvernance rigoureuse, les nouveaux opérateurs risquent de perpétuer ce cycle au lieu de le briser.
2. Principes fondamentaux de bonne gouvernance à ancrer dans les appels d’offres
La bonne gouvernance doit constituer le socle des cahiers des charges :
- Transparence radicale : Publication intégrale des documents, critères pondérés, séances publiques d’ouverture des plis retransmises en direct, et divulgation des contrats signés.
- Concurrence effective : Éviter les attributions directes ; prévoir des lots géographiques ou techniques pour favoriser l’entrée de nouveaux acteurs crédibles.
- Redevabilité et suivi : Indicateurs de performance mesurables, audits annuels indépendants, rapports publics trimestriels et sanctions graduées.
- Lutte contre la corruption et les collusions : Due diligence approfondie sur les soumissionnaires, politique « zéro tolérance » à l’extorsion et clauses de résiliation automatique en cas de collusion avérée.
- Inclusion et souveraineté : Exigences de contenus haïtiens, accessibilité, emploi local et protection des données.
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- Tableau des critères d’évaluation des offres
Pour garantir objectivité et transparence, les critères suivants doivent être publiés dans le cahier des charges :
| N° | Critère | Pondération (%) | Description détaillée |
| 1 | Capacité Technique et Expérience | 25 % | Qualification des équipes, expérience dans des environnements complexes (TNT, multiplex, 4G/5G), architecture réseau proposée, plan de maintenance et résilience technique. |
| 2 | Capacité Financière et Solidité | 20 % | Chiffre d’affaires, capacité d’investissement démontrée, garanties bancaires, plan de financement détaillé sur 15 ans. |
| 3 | Plan de Couverture et Service Universel | 15 % | Calendrier de déploiement, pourcentages de couverture nationale/rurale (ex. : 50 % en 3 ans, 80 % en 7 ans), priorité aux zones défavorisées, indicateurs QoS. |
| 4 | Plan de Sécurité et Résilience (PSCO) | 15 % | Mesures physiques, politiques « zéro extorsion », collaboration avec PNH/MSS/FAD’H, redondance (satellite, micro-ondes), cybersécurité certifiée. |
| 5 | Engagement Sociétal, Local et ESG | 10 % | Emplois et formation locale, contenu haïtien (min. 40 %), transferts de technologie, inclusion (créole, accessibilité), impact environnemental. |
| 6 | Offre Financière et Redevances | 10 % | Montant des redevances à l’État, investissements minimaux garantis, structure tarifaire pour éditeurs de contenus. |
| 7 | Gouvernance, Anti-corruption et Conformité | 5 % | Politique anti-collusion, déclaration d’intérêts, mécanismes de conformité, historique en matière de bonne gouvernance. |
Total : 100 %
Seules les offres techniques ≥ 70/100 passeront à l’évaluation financière. Un comité d’évaluation indépendant (experts internationaux + société civile) sera mis en place. Tout lien avéré avec des groupes armés entraînera l’élimination automatique.
4. Le Partenariat Public-Privé : Un outil de renforcement mutuel
Le PPP n’est pas une privatisation déguisée mais un partage intelligent des risques et des expertises :
- Rôle de l’État : Propriétaire inaliénable du spectre, définisseur des objectifs stratégiques (accès universel, diversité des contenus, cybersécurité, souveraineté numérique), régulateur indépendant et garant de la sécurité minimale.
- Rôle du secteur privé : Apport de capitaux, expertise technique, innovation et gestion opérationnelle, avec engagement contractuel de rompre toute relation symbiotique avec les gangs.
Ce modèle (concessions de service pour les multiplex et licences assorties d’obligations pour le 700 MHz) doit inclure des clauses de performance, de renégociation périodique et de résiliation.
5. La sécurité des infrastructures : Briser le cycle symbiotique
La sécurité est une condition sine qua non. Les appels d’offres doivent exiger un Plan de Sécurité et de Continuité des Opérations (PSCO) robuste et auditable, pondéré à 15 %.
Mesures clés : sécurisation physique avancée, collaboration obligatoire avec les forces de l’ordre, architecture résiliente, politique explicite de refus d’extorsion, cybersécurité certifiée et création d’un Comité Mixte Public-Privé de Sécurité.
Les sites seront classés « Infrastructures d’Intérêt Vital » avec sanctions pénales aggravées en cas d’attaque ou de collusion. Un Fonds de Résilience, alimenté par les redevances, permettra une reconstruction rapide.
6. Rôle stratégique de la diaspora haïtienne
La diaspora haïtienne, forte de plus de 2 millions de personnes et de transferts annuels dépassant 4 milliards de dollars, représente un atout décisif pour la réussite de ces projets. Son implication doit être activement encouragée dans les appels d’offres.
Contributions potentielles :
- Investissement direct : Constitution de consortiums haïtiens-diaspora pour soumissionner, apport de capitaux frais et de garanties financières internationales.
- Transfert de compétences et technologie : Ingénieurs, experts en télécoms, cybersécurité et gouvernance d’entreprise basés aux États-Unis, Canada, France ou en Europe peuvent apporter savoir-faire et normes internationales.
- Mobilisation de financements : Facilitation d’accès à des fonds d’investissement diasporiques, partenariats avec des institutions comme la Banque Mondiale, la BID ou des fonds privés (ex. Haitian Diaspora Fund).
- Advocacy et crédibilité : La diaspora peut renforcer la confiance des investisseurs internationaux et contribuer à la surveillance citoyenne via des mécanismes de reporting transparents.
- Innovation et contenus : Production de contenus numériques haïtiens de qualité, développement d’applications locales et renforcement de la connectivité transnationale (remittances numériques, éducation à distance).
Recommandations concrètes :
- Réserver un critère bonus dans l’évaluation pour les consortiums incluant une participation significative de la diaspora (minimum 20-30 % de capital).
- Créer un guichet unique « Diaspora & Investissement Numérique » au sein du CONATEL ou du Ministère de l’Économie.
- Organiser des roadshows internationaux ciblés et des forums de mise en relation.
- Exiger des clauses de mentorat et de formation pour les jeunes haïtiens du pays par des experts de la diaspora.
Une implication structurée de la diaspora transforme ces projets en un pont concret entre Haïti et ses forces vives à l’étranger, renforçant à la fois le financement et la légitimité des PPP.7. Mesures additionnelles et recommandations opérationnelles
- Contrats équilibrés avec clauses de renégociation et garanties limitées.
- Renforcement parallèle des capacités du CONATEL et de l’Unité de Coordination des PPP.
- Fonds de Transition TNT transparent pour accompagner les petites stations et les médias communautaires.
- Lancement coordonné des appels d’offres avec la RD.
- Tableaux de bord publics trimestriels sur l’avancement, les investissements et les indicateurs de sécurité.
- Critères ESG renforcés incluant la gouvernance anti-extorsion.
Conclusion
Les appels d’offres pour les plateformes TNT et les fréquences 700 MHz constituent un moment de vérité historique pour Haïti. En adoptant une gouvernance exemplaire, un tableau de critères clair et exigeant, des PPP responsables et une mobilisation active de la diaspora, le pays peut convertir le dividende numérique en un puissant levier de développement économique, de réduction de la fracture numérique, de création d’emplois qualifiés et de restauration progressive de l’autorité de l’État sur son territoire.
La fenêtre ouverte par le décret du 31 mars 2026 est étroite mais réelle. La rigueur dans la conception, la transparence dans l’exécution et le courage politique dans la mise en œuvre détermineront si ce projet marque le début d’une refondation concrète ou la reproduction d’un échec annoncé. Il est temps de choisir le dividende numérique plutôt que le piège institutionnel.

