Dans la commune de Marchand-Dessalines, berceau symbolique de l’indépendance haïtienne dans le Bas-Artibonite, les groupes armés ont franchi une nouvelle étape dans leur stratégie de contrôle territorial.
Au cours des premiers jours de mai 2026, les gangs Kokorat San Ras (issus notamment de La Croix-Périsse) et Gran Grif (basés à Savien) ont consolidé leur alliance et imposé leur domination.
Après avoir partiellement puis complètement démoli le commissariat de police le mardi 5 mai 2026 — à coups de masses pendant plus de six heures, sans intervention notable des forces de l’ordre —, ils ont pris le contrôle effectif de plusieurs axes routiers, marchés et points de passage stratégiques.
Selon des témoignages et des vidéos relayés sur les réseaux sociaux ainsi que par la presse locale, les bandits ont installé des postes de péage illégaux sur les routes principales traversant la commune et ses environs.
Ces « taxes de passage » s’appliquent aux transporteurs, aux motocyclettes, aux camions de marchandises agricoles et même aux particuliers. Les montants varient selon les sources : de quelques milliers de gourdes pour une moto jusqu’à des sommes beaucoup plus élevées pour les gros véhicules.
Refuser de payer expose les usagers à des menaces immédiates, des confiscations ou, dans les cas les plus graves, à des violences physiques.
Ces péages s’ajoutent au racket systématique des commerçants et des paysans : « taxe de protection », prélèvements sur les récoltes et contrôle des marchés locaux.
Une stratégie de contrôle total
La destruction du poste de police et l’installation des péages illustrent une stratégie plus large : asphyxier l’économie légale, créer une dépendance vis-à-vis des groupes armés et affaiblir durablement l’État.
Des milliers de personnes sont déplacées, traumatisées et privées de revenus. L’agriculture, pilier économique de la zone, subit des pertes sévères avec des champs abandonnés ou pillés.
Silence du pouvoir et voyage controversé
Face à cette dégradation accélérée, la réaction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a provoqué une vive indignation dans l’opinion publique et certains médias.
Alors que Marchand-Dessalines brûle et que les gangs consolident leurs péages et leur racket, le chef du gouvernement a quitté le pays pour une visite officielle au Vatican, accompagné de sa famille et d’une délégation élargie.
Ce déplacement, effectué autour du 8 au 11 mai 2026, a été perçu par de nombreux observateurs comme le symbole d’une déconnexion tragique entre le pouvoir et la réalité vécue par la population.
Des voix critiques, notamment sur les réseaux sociaux et dans plusieurs médias, ont dénoncé une priorité accordée aux gestes diplomatiques et symboliques — audience papale, bénédiction et rencontres officielles — au détriment de l’urgence sécuritaire et humanitaire dans l’Artibonite.
« Pendant que les bandits imposent leurs péages et détruisent les symboles de l’État, Fils-Aimé s’envole pour prier avec toute sa famille », résument de nombreux commentaires relayés en ligne.
Aucune opération d’envergure de reconquête ou de renforcement policier massif n’a été annoncée parallèlement dans la commune. Les appels à l’action concrète — déploiement de renforts, soutien aux déplacés, plan de sécurisation des routes — restent, jusqu’ici, sans réponse visible et immédiate.
Une souveraineté fragilisée
Cette inertie perçue s’inscrit dans un contexte plus large de critiques récurrentes contre l’exécutif de transition : multiplication des voyages à l’étranger, communiqués de condamnation sans effets concrets sur le terrain et difficulté persistante à restaurer l’autorité de l’État dans les zones périphériques.
Pour beaucoup d’observateurs, le contraste est devenu insoutenable : d’un côté, une commune historique livrée aux gangs et à leurs péages ; de l’autre, un Premier ministre en quête de bénédiction internationale.
Marchand-Dessalines, lieu emblématique lié à Jean-Jacques Dessalines, incarne aujourd’hui la fragilité de la souveraineté haïtienne.
Les postes de péage installés par les bandits ne sont pas de simples actes d’extorsion : ils matérialisent le transfert de pouvoir effectif aux groupes armés.
Sans une réponse étatique urgente, déterminée et coordonnée, le risque est grand de voir cette situation se généraliser à d’autres communes de l’Artibonite et au-delà.
La population, résiliente mais épuisée, attend désormais plus que des prières lointaines : elle exige sécurité, protection et restauration de l’État de droit.

