5 mai 2026
Des vies à reconstruire au-delà des statistiques
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Des vies à reconstruire au-delà des statistiques

Pour commencer, on ne parlera ni de chiffres ni de statistiques pour dénombrer les déplacés internes à travers le pays : arrêtons-nous plutôt sur ce que les nombres ne révèlent pas à propos de cette population. Aujourd’hui, parlons de Mesye Dyefèt, d’Antwanèt, de Janwobè, ceux dont les noms n’apparaîtront pas dans les rapports des ONG, dont les visages ne feront pas la une des journaux. Pourtant, ils sont des milliers à être entassés dans des écoles abandonnées, des institutions publiques, et même au cimetière de Port-au-Prince.

Ces enfants, ces jeunes étaient des écoliers,  des universitaires. Ces hommes, ces femmes étaient des professeurs, des petits commerçants, des charpentiers et des soudeurs qui gagnaient dignement et librement leurs vies.  Mais l’État en a décidé autrement. Ils ne sont pas des réfugiés, ils n’ont pas traversé de frontière. Ils ont juste fui devant le chaos semé par leurs propres frères de la classe politique et de la bourgeoisie. Port-au-Prince n’est plus une capitale, mais un réseau de checkpoints informels : à chaque carrefour, des jeunes armés dont on évite à tout prix de croiser le regard récoltent leur butin, armes de guerre à la main.

Chaque matin, dans la cour du collège Abandon transformée en camp de déplacés, hommes, garçons , femmes et filles font la queue pour prendre une douche, car il n’y en a qu’une seule. Il faut noter que les violences verbales sur le sexe sont monnaie courante pendant ce moment.

Dans une pièce qui pourrait accueillir une famille, ils sont quinze à survivre. C’est dans ce même espace qu’ils préparent leurs repas et mènent leurs activités quotidiennes. Il y a quelques années, ces personnes n’avaient jamais imaginé vivre dans des conditions si pitoyables. Certaines témoignent qu’elles préféreraient vivre en prison plutôt que de rester dans cette situation.

Les enfants constituent les premières victimes de cette réalité. Ils sont recrutés sous la pression ou pour satisfaire leurs besoins primaires, et se retrouvent en première ligne lors des affrontements. Ces enfants soldats sont les fruits d’un système gangrené par tous les maux.

Là, une jeune fille nommée Marie-Antoinette, avec un bébé de quelques mois qu’elle a mis au monde dans le camp, le nettoie avec de l’eau non potable, tandis que celui-ci peine à obtenir les soins de base.. Ailleurs, une adolescente en classe secondaire est allongée sur un tapis, obligée de rester chez elle à cause des retards liés aux frais de scolarité. Dans un coin, une personne à mobilité réduite, sauvée de justesse lors des attaques. En plus de cela, rats, cafards et punaises cohabitent avec ces survivants.

Que reste-t-il d’un père de famille quand il ne peut ni nourrir ni protéger les siens ? Dans les camps de déplacés, on trouve aussi ces adultes silencieux, brisés, que l’amertume détruit à petit feu.

Ici, tous les jours se ressemblent. Le temps n’a plus de rythme. Il n’y a que l’attente. L’attente d’un camion d’une ONG qui ne viendra peut-être pas. L’attente d’une promesse de relogement faite par les dirigeants locaux il y a six mois. Et surtout, l’attente d’une dignité perdue.

L’affaire des déplacés internes à Port-au-Prince n’est pas une question d’aide humanitaire ni de statistiques, mais la capitulation de l’Etat devant ses responsabilités, qui a laissé la violence dicter ses pas. Avant 2021, Port-au-Prince n’était pas un camp de réfugiés à ciel ouvert. Cette réalité est le fruit d’un abandon politique dont les plus vulnérables font les frais. Pendant que les discours parlent de stabilité et de relance économique depuis les salons climatisés de Pétion-Ville, « anba lavil », les enfants ne vont pas à l’école, des gens peinent à manger à leur faim, et quand vient la pluie, c’est un véritable désarroi.

Les enfants de Port-au-Prince et des zones de province où sévissent la violence devraient apprendre à lire et à écrire, pas à distinguer le son d’un Galil, d’un drone ou d’un Kalachnikov. Les adultes méritent de vaquer à leurs activités et de vivre en paix. Les jeunes ont un avenir à préparer, non à penser à leur prochain repas. Il est temps de regarder au-delà des chiffres, car derrière chaque personne déplacée interne, il y a quelqu’un qui a contribué, à son niveau, à l’économie du pays.

Il est temps que l’État et la communauté internationale cessent de gérer cette situation comme une simple urgence mais doivent élaborer des solutions durables : lutter contre la corruption, combattre l’impunité et les intérêts des tiers sur les gangs, renforcer les institutions et l’accès à l’éducation.

NB : les noms figurant dans ce texte, ainsi que le collège Abandon  sont des noms fictifs utilisés pour illustrer le propos.

Carly-Marc Wensley ARCHILLE

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