4 mai 2026
La révolution suspendue : la crise de l’écoute en Haïti et le plaidoyer pour un pouvoir polycentrique
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La révolution suspendue : la crise de l’écoute en Haïti et le plaidoyer pour un pouvoir polycentrique

Par Patrick Prézeau Stephenson

 Port-au-Prince a perfectionné une forme singulière de surdité. Ce n’est pas la surdité de la distance — la capitale n’est, après tout, qu’à quelques heures de route de presque n’importe quel point du pays encore desservi par une route praticable. C’est la surdité d’un État dont l’oreille a été chirurgicalement détachée du corps. Quand les pins tombent dans le Sud-Est, quand les barricades se dressent au Kap Ayisyen, quand les familles de Wannament négocient leur passage avec des hommes brandissant des fusils plus vieux que les enfants qu’elles cherchent à nourrir, le son voyage — mais il voyage vers une chambre conçue pour l’absorber.

Johnny Celestin, dans son récent essai, nomme cette condition avec une économie admirable : les liens sont rompus. Pas d’élections crédibles. Pas de fiscalité responsable. Aucun mécanisme par lequel le cri d’un citoyen devienne le calcul d’un ministre. Il a raison. Mais je veux pousser son diagnostic plus loin, car je crois que le mal ne tient pas seulement au fait que Port-au-Prince n’écoute pas. Il tient au fait que nous avons passé deux siècles à bâtir un pays où seule Port-au-Prince était jamais censée parler.

Le piège de la centralisation

La tragédie d’Haïti est souvent racontée comme l’histoire d’un échec du leadership — un défilé de présidents, de juntes, de conseils de transition, et aujourd’hui un Conseil Présidentiel de Transition qui gouverne, dans la mesure où il gouverne, depuis un périmètre fortifié à l’intérieur d’une capitale qu’il ne contrôle pas. Chaque itération est traitée comme une déception nouvelle, comme si le prochain homme fort, le prochain technocrate, le prochain compromis béni par l’international pourrait enfin être celui qui entend.

C’est le mauvais cadre. Le problème n’est pas de savoir quelle voix siège au Palais National. Le problème, c’est que nous croyons encore que le Palais National est l’endroit où vit la voix d’Haïti.

De l’indemnité versée à la France, à l’occupation américaine qui consolida les recettes douanières dans un seul port, à la centralisation duvaliériste de la patronage, à chaque « transition » depuis 1986, l’architecture du pouvoir haïtien a convergé vers un point unique : une capitale qui collecte, une capitale qui décide, une capitale qui — lorsqu’elle échoue — entraîne le pays entier dans sa chute. Les provinces ont été administrées, non représentées. Les moun andeyò ont été comptés, non consultés. Même nos mouvements de protestation, comme l’observe Celestin, s’adressent instinctivement à Port-au-Prince et à la communauté internationale qui y a son siège, comme si le seul auditoire légitime d’une doléance haïtienne était celui qui porte le costume à Pétion-Ville ou le casque bleu à Toussaint Louverture.

Voilà le piège de la centralisation. Et c’est pourquoi les mobilisations restent toujours en deçà de leurs ambitions.

La capitale capturée

L’intuition la plus tranchante de Celestin est économique : l’État a déjà été payé avant que la route ne soit bloquée. Les douanes au port, les prélèvements sur les transferts, les frais ponctionnés en amont — au moment où les citoyens dressent une barricade en signe de protestation, le Trésor a déjà clos ses livres. La barricade fait mal au marchand de Limbé. Elle ne fait pas mal au ministre de Turgeau. La protestation est, dans son sens le plus cruel, un transfert de douleur du puissant vers l’impuissant, déguisé en résistance.

Mais notez ce que cette analyse révèle sur la géographie. Si l’État peut ignorer la route, c’est parce qu’il n’en dépend pas. Ses recettes passent par un goulet unique — le port de Port-au-Prince — et sa légitimité politique passe par un canal unique : la reconnaissance internationale. Un gouvernement qui ne tire rien de Jérémie ne doit rien à Jérémie. Un gouvernement dont le mandat émane du communiqué de la CARICOM plutôt que d’une urne à Hinche n’a aucune raison de craindre ce que pense Hinche.

Les gangs, malgré toute leur brutalité, l’ont compris avant la classe politique. Ils n’ont pas saisi la capitale en marchant sur le Palais. Ils l’ont saisie en fermant les routes — en s’érigeant en souverains des corridors que l’État formel avait cessé de valoriser. Ils ont bâti, en somme, un polycentrisme perverti : des dizaines de petits fiefs, chacun prélevant son péage, chacun responsable devant personne, chacun comblant le vide laissé par un centre qui avait abandonné la périphérie bien avant que Jimmy Chérizier ne lui donne un nom.

Si nous voulons comprendre pourquoi « libérer les routes » importe davantage que « rouvrir l’aéroport » — le point central et juste de Celestin — il faut comprendre que les routes sont aujourd’hui le lieu où vit réellement la souveraineté haïtienne. Quiconque les contrôle gouverne. La question est de savoir si ce quiconque sera des groupes armés, des communautés organisées, ou un nouvel arrangement que nous n’avons pas encore eu le courage d’imaginer.

Le konbit comme principe constitutionnel

Ici, Celestin tend la main vers le konbit, et il tend la main vers la bonne chose — mais je veux soutenir que le konbit n’est pas seulement un mécanisme de coordination des transferts de la diaspora. Il est, ou pourrait être, un principe constitutionnel.

Le konbit est la plus ancienne réponse de la paysannerie haïtienne au problème de l’action collective sans État. Les voisins se rassemblent pour défricher un champ, lever un toit, rentrer une récolte — non parce qu’un maire l’a ordonné, non parce qu’une agence de développement l’a financé, mais parce que le travail appartient à tous ceux qui en mangent. C’est une gouvernance par le bas, distribuée à travers de nombreux petits centres de décision, liés entre eux par la réciprocité plutôt que par la hiérarchie. C’est, dans le langage de la théorie politique, polycentrique.

Elinor Ostrom, qui a remporté le prix Nobel pour avoir étudié exactement ce type d’arrangement, a passé sa carrière à documenter des communautés à travers le monde qui géraient des forêts, des pêcheries, des systèmes d’irrigation et des terres communes sans autorité centrale ni privatisation — par des centres d’autogouvernance imbriqués et superposés. Elle n’a pas étudié Haïti. Elle aurait dû. Le konbit, le lakou, la sosyete, les réseaux ruraux d’entraide qui ont maintenu les villages haïtiens en fonctionnement à travers chaque effondrement de l’État formel — voilà des institutions polycentriques de manuel. Ce ne sont pas de pittoresques coutumes. C’est le véritable système d’exploitation de la société haïtienne.

La catastrophe des deux derniers siècles, c’est que chaque tentative de « modernisation » — coloniale, occupationnelle, développementaliste, post-duvaliériste — a cherché à réécrire ce système d’exploitation par un système centralisé, et a échoué chaque fois. L’État que nous nous obstinons à réparer n’a pas été bâti pour écouter le konbit. Il a été bâti pour le remplacer.

Et si nous arrêtions d’essayer ?

À quoi ressemblerait une Haïti polycentrique

Imaginons, l’espace d’un instant, que la prochaine transition haïtienne ne commence pas par la question de savoir qui siège au sommet, mais par la question de savoir comment le pouvoir est distribué.

Cela impliquerait une décentralisation fiscale qui ait du mordant : qu’une part sérieuse des recettes douanières soit reversée, par formule, aux communes et aux sections communales où les citoyens peuvent voir effectivement ce qu’elle bâtit. Le système actuel, dans lequel Port-au-Prince collecte tout et ne redistribue presque rien, n’est pas un accident bureaucratique. C’est le moteur de la capture.

Cela impliquerait que les 4,1 milliards de dollars de la diaspora — Celestin a raison de dire que ce chiffre est lu à tort comme une richesse alors qu’il s’agit d’un sacrifice — soient canalisés non par le tuyau fragile de la taxation des transferts, mais par des fiducies communautaires fédérées : un fonds scolaire aux Cayes gouverné par les parents des Cayes et la diaspora des Cayes, une coopérative agricole dans l’Artibonite gouvernée par les paysans de l’Artibonite et la diaspora de l’Artibonite. Beaucoup de petits konbits, chacun responsable devant les gens qu’il nourrit et dont il se nourrit, plutôt qu’un grand Fonds National de l’Éducation qui s’évanouit dans les registres d’un ministère que personne n’a élu.

Cela impliquerait de traiter les chefs-lieux des départements — les villes que Celestin nomme à juste titre aux côtés de Pòtoprens — non comme des avant-postes administratifs, mais comme de véritables sièges de pouvoir, dotés de leurs propres budgets, de leurs propres dispositifs de sécurité bâtis sur une police communautaire plutôt que sur des mercenaires importés, de leurs propres relations directes avec les communautés diasporiques qui en sont issues. Boston-Cap-Haïtien. Brooklyn-Jacmel. Montréal-Jérémie. Ces corridors existent déjà socialement et financièrement. Ils n’ont aucune expression politique parce que le système a été conçu pour leur en refuser une.

Et cela impliquerait — c’est la partie la plus difficile — que la communauté internationale cesse de chercher un interlocuteur haïtien unique. Il n’existe pas de voix haïtienne unique à trouver. La prétention qu’il en existe une, la quête sans fin de l’autorité de transition légitime qui pourrait signer l’accord et recevoir les fonds, est elle-même une forme du piège de la centralisation. Chaque officier kényan déployé sous mandat onusien, chaque conférence des bailleurs convoquée à Washington, chaque médiation de la CARICOM renforce la fiction selon laquelle le problème d’Haïti se trouve au sommet, alors que le problème d’Haïti, c’est qu’il n’y a jamais eu de véritable base capable de tenir le sommet pour responsable.

L’arbre, la forêt et l’oreille

Revenons à la métaphore. Un arbre tombe dans la Forêt des Pins. La question n’est pas de savoir si Port-au-Prince l’entend. La question est de savoir si la Forêt des Pins elle-même dispose d’institutions capables d’enregistrer la chute, d’organiser une réponse et d’exiger reconnaissance de la capitale à ses propres conditions — non en suppliante mais en pouvoir constituant.

Pendant la majeure partie de l’histoire d’Haïti, la réponse a été non. La forêt a été un lieu où le pouvoir s’exerce sur, non un lieu d’où le pouvoir émane. Les mobilisations que décrit Celestin — le mouvement pour l’aéroport, le mouvement pour la route Kap Ayisyen-Wannament — sont les vacillements d’une forêt qui cherche sa voix. Elles restent en deçà non parce que la cause est mauvaise, non parce que le peuple est fatigué, non parce que la diaspora est avare. Elles restent en deçà parce qu’elles s’adressent encore à un centre qui n’a aucun intérêt à répondre, au lieu de bâtir l’infrastructure dense, distribuée, plurielle qui rendrait la réponse inévitable.

Le konbit n’est pas une nostalgie. C’est la révolution haïtienne inachevée. Les esclaves de Bois Caïman ne se sont pas rassemblés pour choisir un nouveau maître. Ils se sont rassemblés, en de nombreux petits feux à travers de nombreuses petites clairières, pour refuser la proposition qu’un centre unique pût les posséder. Nous avons passé 220 ans à oublier ce qu’ils savaient.

Deux nouveaux mouvements s’agitent ce printemps. Ils resteront, selon toute vraisemblance, en deçà de leurs ambitions — pour toutes les raisons que nomme Celestin, et pour la raison plus profonde que j’ai tenté d’ajouter. Mais chaque mobilisation qui apprend à s’organiser latéralement avant d’en appeler vers le haut, chaque dollar de la diaspora qui transite par une fiducie communautaire plutôt que par une taxe sur les transferts, chaque commune qui commence à agir comme si son budget lui appartenait, est une petite oreille qui s’ouvre dans la forêt.

Quand suffisamment d’oreilles s’ouvriront, la chute de l’arbre n’aura plus besoin d’être entendue à Port-au-Prince pour avoir de l’importance. Ce sera Port-au-Prince qui aura besoin d’être entendue dans la forêt. Cette inversion — silencieuse, polycentrique, profondément haïtienne — est la seule transition qui mérite ce nom.

Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.

Références

Johnny Celestin, May 02, 2026. If a tree falls in the Forêt des Pins and no one in Port-au-Prince hears it, does it make a sound? Why Haitian mobilizations keep falling short.

https://johnnycelestin.substack.com/p/if-a-tree-falls-in-the-foret-de

Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com

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Kilès nouye :  Manifeste L’Appel du Lambi – Unité et Action pour Haïti

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