4 mai 2026
Alix Didier Fils-Aimé : le pouvoir sans autorité, ou la mise en scène d’une impuissance d’État
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Alix Didier Fils-Aimé : le pouvoir sans autorité, ou la mise en scène d’une impuissance d’État

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 3 mai 2026

Il est des images qui résument, à elles seules, la faillite d’un système. Celle du Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, se mêlant à la foule pour réclamer le déblocage des routes nationales, en est une. La scène se déroule à l’Hôtel El Rancho, lors d’une foire organisée par une association du secteur privé. Autour de lui, des entrepreneurs, des citoyens, des acteurs économiques, tous victimes d’un même mal : l’asphyxie progressive du pays par l’insécurité et le contrôle territorial des groupes armés.

Mais ce qui frappe, ce n’est pas la revendication en elle-même — elle est légitime —, c’est l’identité de celui qui la reprend à son compte. Le Premier ministre n’est pas un acteur marginal du système. Il en est le pivot. Il n’est pas un observateur impuissant. Il est, en principe, le détenteur des leviers de l’action publique. Et pourtant, au lieu d’incarner l’autorité, il mime l’impuissance. Ce glissement, presque théâtral, interroge profondément la nature du pouvoir en Haïti aujourd’hui. Car enfin, que signifie gouverner si, face à une crise aussi fondamentale que la libre circulation des biens et des personnes, le chef de l’exécutif se contente d’exprimer une indignation partagée ?

Le paradoxe d’un pouvoir absolu sans effet concret

Depuis plus de trois mois, Alix Didier Fils-Aimé évolue dans un environnement institutionnel où les contre-pouvoirs sont, pour ainsi dire, inexistants. Le Parlement est dysfonctionnel, les institutions judiciaires peinent à affirmer leur autorité, et l’exécutif concentre, de facto, l’essentiel des prérogatives de l’État. Dans un tel contexte, l’argument de l’impuissance ne tient pas. Il ne peut tenir. Car un pouvoir sans contrainte est, en théorie, un pouvoir d’action. Or, ce que l’on observe, c’est l’inverse : une concentration des pouvoirs qui débouche sur une dilution de la responsabilité.Plus le pouvoir est centralisé, moins il est exercé. Une anomalie politique qui confine à l’absurde.

Les routes nationales, véritables artères de la vie économique, restent sous le contrôle de groupes armés. Ces derniers imposent leur loi, prélèvent des taxes informelles, restreignent la circulation, et, ce faisant, redessinent la carte réelle du pouvoir en Haïti. Face à cela, l’État — ou ce qu’il en reste — observe, tergiverse, temporise. Il ne s’agit plus ici d’un simple retard dans l’action publique. Il s’agit d’une défaillance structurelle, d’un refus implicite d’exercer la violence légitime qui fonde, selon la théorie classique de l’État, l’autorité publique.

L’État spectateur : chronique d’une démission programmée

Max Weber définissait l’État comme l’institution qui revendique avec succès le monopole de la violence légitime sur un territoire donné. En Haïti, cette définition semble désormais relever de la fiction. Le monopole est contesté, fragmenté, parfois même abandonné. Et dans cette configuration, le rôle du chef du gouvernement devient central. Il lui revient de restaurer l’autorité, de réaffirmer la souveraineté, de reconstruire, autant que faire se peut, les mécanismes de contrôle territorial. Or, ce que l’on constate, c’est une forme de retrait, voire de résignation.

En se joignant à la foule pour réclamer le déblocage des routes, Alix Didier Fils-Aimé envoie un signal troublant : celui d’un État qui ne se considère plus comme l’agent de la solution, mais comme une victime parmi d’autres. Cette posture est politiquement dangereuse. Elle contribue à banaliser l’idée selon laquelle l’État n’est plus en mesure d’agir. Elle installe, dans l’imaginaire collectif, une forme de fatalisme, une acceptation tacite du désordre.

Or, l’histoire montre que les États ne disparaissent pas uniquement sous l’effet de forces extérieures. Ils s’érodent aussi de l’intérieur, par la démission progressive de ceux qui sont censés les incarner.

Le legs ambigu de René Préval : entre prudence stratégique et paralysie

Comparer Alix Didier Fils-Aimé à René Préval n’est pas anodin. Chez ce dernier, la retenue était souvent perçue comme une stratégie. Une manière de laisser les tensions se dissiper d’elles-mêmes, d’éviter les confrontations directes, de privilégier une forme de stabilité relative. Mais cette approche, déjà contestée en son temps, trouve aujourd’hui ses limites dans un contexte radicalement différent. Haïti n’est plus confrontée à des crises ponctuelles ou sectorielles. Elle fait face à une désagrégation systémique, à une perte de contrôle généralisée. Dans un tel environnement, la prudence devient une faiblesse, et l’attentisme, une faute.

Être un « disciple » de René Préval ne saurait justifier l’inaction. Car gouverner, ce n’est pas reproduire des schémas ; c’est s’adapter aux réalités du moment. Et la réalité actuelle exige, non pas de la retenue, mais de la décision.

La mise en scène du pouvoir : entre communication et déresponsabilisation

Il serait naïf de croire que la scène de l’Hôtel El Rancho relève du hasard. Elle s’inscrit dans une logique plus large de communication politique, où le dirigeant cherche à se rapprocher du peuple, à partager ses préoccupations, à incarner une forme de proximité. Mais cette stratégie comporte un risque majeur : celui de la déresponsabilisation. Car à force de se présenter comme un citoyen parmi les citoyens, le chef de l’exécutif finit par brouiller les lignes. Il n’est plus celui qui décide, mais celui qui constate. Il n’est plus celui qui agit, mais celui qui réagit.

Cette confusion des rôles est problématique. Elle affaiblit la perception de l’autorité. Elle dilue la responsabilité. Et, surtout, elle empêche l’émergence de solutions concrètes. Un Premier ministre n’est pas un commentateur de la crise. Il en est le gestionnaire.

Routes bloquées, économie paralysée : les conséquences d’une inaction prolongée

Au-delà des symboles, la question du déblocage des routes est une question économique majeure. Les axes routiers ne sont pas de simples infrastructures. Ils sont les vecteurs de la circulation des biens, des services, des personnes. Leur blocage entraîne une cascade de conséquences : hausse des prix, pénuries, ralentissement des activités économiques, perte de revenus pour des milliers de familles.

Dans un pays déjà fragilisé, cette situation accentue les inégalités, renforce la précarité, et alimente un climat de défiance généralisée. Face à cela, l’inaction du gouvernement apparaît d’autant plus incompréhensible. Car les coûts de cette inaction sont, eux, bien réels.

Gouverner, c’est choisir : l’urgence d’une rupture

Il arrive un moment où l’ambiguïté n’est plus tenable. Où la posture ne suffit plus. Où le pouvoir doit se traduire en actes.

Alix Didier Fils-Aimé est aujourd’hui à la croisée des chemins. Soit il continue à incarner cette figure du dirigeant spectateur, partagé entre empathie et immobilisme. Soit il opère une rupture, assume pleinement ses responsabilités, et engage les actions nécessaires pour rétablir l’autorité de l’État. Ce choix n’est pas seulement politique. Il est historique. Car de la capacité — ou de l’incapacité — du gouvernement à répondre à la crise actuelle dépend, en grande partie, l’avenir du pays.

Le risque d’une banalisation de l’impuissance

En se comportant comme un simple citoyen, Alix Didier Fils-Aimé prend le risque de banaliser une situation qui ne devrait jamais l’être : celle d’un État incapable d’assurer ses fonctions régaliennes. Or, l’impuissance n’est jamais neutre. Elle produit des effets. Elle crée des précédents. Elle installe des habitudes.

Et à force de voir le pouvoir ne rien faire, le peuple finit par ne plus rien attendre. C’est peut-être là le danger le plus grand : non pas la crise elle-même, mais l’acceptation progressive de celle-ci comme une norme.

Dans ce contexte, la scène de l’Hôtel El Rancho ne relève plus de l’anecdote. Elle devient un symbole. Celui d’un pouvoir qui, au lieu de s’imposer, s’efface. Celui d’un État qui, au lieu de diriger, suit. Celui, enfin, d’une nation en quête d’autorité — et désespérément en manque de leadership.

Mompoint Reynoldson

mompointreynoldson@gmail.com

+50937186284

Avocat au Barreau de Mirebalais

Communicateur Social

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