28 avril 2026
Haïti 2021 : l’assassinat que Washington préfère oublier
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Haïti 2021 : l’assassinat que Washington préfère oublier

Par Patrick Prézeau Stephenson

MIAMI — Par une matinée moite, dans le palais de justice fédéral de North Miami Avenue, un ancien soldat colombien est monté à la barre et a décrit, du ton neutre d’un homme rendant compte d’un travail, comment un contrat de sécurité qu’il croyait avoir signé en Floride s’était mué, quelque part au-dessus de la Caraïbe, en l’assassinat d’un chef d’État.

Près de cinq ans après que le président Jovenel Moïse a été abattu dans sa chambre, sur les hauteurs de Pétion-Ville — son épouse, Martine, grièvement blessée à ses côtés —, le règlement de comptes judiciaire le plus considérable à ce jour autour de son meurtre se déroule à plus de 1 100 kilomètres de la scène du crime. Le procès, désormais en cours dans le district sud de la Floride, ne se tient pas en Haïti. Il ne le pouvait pas. Le système judiciaire haïtien, laminé par l’emprise des gangs et l’effondrement de l’autorité de l’État, n’a pas été en mesure de mener cette affaire à une conclusion crédible. Et c’est ainsi que l’histoire de la mort d’un président haïtien se raconte, fragment par fragment, dans un tribunal américain.

Ce qui ressort des témoignages n’est pas le portrait d’un raid de commando incontrôlé, mais celui d’une entreprise transnationale — financée, recrutée et orchestrée pour l’essentiel sur le sol américain — qui a circulé le long des couloirs bien rodés reliant l’économie diasporique du sud de la Floride au vide politique de Port-au-Prince.

Les accusés

Quatre hommes sont assis au banc de la défense : Arcangel Pretel Ortiz, un homme d’affaires colombien dont le ministère public affirme qu’il a contribué à coordonner l’opération ; Antonio Intriago, le dirigeant vénézuélo-américain de la société de sécurité CTU Security, basée dans la région de Miami, identifié par le gouvernement comme le véhicule corporatif par lequel le complot a transité ; Walter Veintemilla, un financier équato-américain accusé d’avoir bailleur de fonds de certains volets de l’opération ; et James Solages, un Haïtiano-Américain du sud de la Floride qui, selon des témoins coopérants, se trouvait sur le terrain à Port-au-Prince la nuit du meurtre.

Tous quatre ont plaidé non coupable. Ils sont poursuivis notamment pour complot en vue de tuer ou d’enlever une personne hors des États-Unis et pour fourniture d’un soutien matériel ayant entraîné la mort — des chefs d’accusation passibles de la prison à perpétuité. Un cinquième accusé, Christian Sanon, pasteur haïtien et figure politique en devenir, longtemps présenté par les enquêteurs haïtiens comme un éventuel successeur à Moïse, a vu son dossier disjoint pour raisons médicales.

Un complot qui a « dérivé »

Le témoignage le plus saisissant, à ce stade, est venu de Germán Rivera, l’un des anciens militaires colombiens ayant déjà plaidé coupable dans une affaire connexe. Rivera a déclaré aux jurés que la mission, telle qu’elle avait initialement été présentée aux recrues colombiennes au printemps 2021, consistait en une protection rapprochée — un détachement de sécurité personnelle pour une personnalité haïtienne. Ce n’est, selon lui, qu’au cours des deux dernières semaines précédant le 7 juillet que la mission s’est durcie pour devenir tout autre chose : la destitution par la force de Jovenel Moïse du Palais national.

Au cœur de ce basculement se trouvait, selon Rivera, un homme que les Colombiens ne connaissaient que sous le nom de « el primo » — « le cousin ». Le ministère public l’a identifié comme Joseph Félix Badio, ancien fonctionnaire haïtien de la lutte anticorruption, longtemps décrit comme la charnière opérationnelle entre les financiers de Floride et les hommes armés sur le terrain à Pèlerin 5. Badio se trouve aujourd’hui en détention à la Police Nationale d’Haïti. Le 17 avril 2026, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, le Dr Patrick Pélissier, a adressé une correspondance officielle au directeur général a.i. de la PNH, Vladimir Paraison, lui enjoignant de prendre sans délai des mesures de sécurité strictes et systématiques concernant le détenu — une directive d’une netteté inhabituelle, qui souligne à la fois la valeur de Badio comme témoin potentiel et la crainte persistante, à Port-au-Prince, qu’il puisse être réduit au silence avant d’avoir parlé.

Le témoignage de Rodolphe Jaar — l’homme d’affaires haïtiano-néerlandais surnommé « Dodof », déjà condamné et désormais coopérant — a précisé le tableau financier. Jaar a déclaré aux jurés avoir personnellement injecté plus de 150 000 dollars dans l’opération. De cette somme, a-t-il dit, environ 80 000 dollars ont servi à corrompre des membres de l’Unité de Sécurité Générale du Palais National (USGPN) — la garde présidentielle d’élite dont l’incapacité flagrante à tirer le moindre coup de feu pour défendre le président cette nuit-là hante l’affaire depuis le début. D’autres sommes, a-t-il témoigné, ont financé l’achat d’armes, et 10 000 dollars ont été remis directement à Badio.

Le moment où l’opération a franchi son ultime seuil, a confié Jaar aux jurés, s’est produit dans la soirée du 6 juillet 2021 — quelques heures avant le meurtre. Solages, a-t-il dit, lui aurait alors lancé sans détour :

« Nous allons entrer, nous allons tuer le président, et nous allons repartir. »

À l’aube, Moïse était mort.

La défense : « Ils croyaient à une arrestation »

La défense ne conteste pas que Jovenel Moïse a été assassiné. Elle conteste l’intention. Les avocats des quatre hommes ont avancé une thèse frappante, quoique juridiquement étroite : leurs clients auraient cru participer à l’arrestation légale d’un président en exercice — une opération fondée, aussi peu plausible que cela paraisse, sur un prétendu mandat produit par les conspirateurs haïtiens — et au moment où la colonne colombienne a pénétré dans la résidence, Moïse était déjà mort, tué par d’autres mains.

C’est une défense calibrée pour le texte de la loi fédérale. Pour obtenir une condamnation, le ministère public doit prouver que les accusés ont conspiré pour tuer ou enlever, et non simplement qu’ils ont été entraînés, en connaissance de cause ou non, dans l’homicide commis par d’autres. Il faut s’attendre à ce que la défense s’appuie lourdement sur le chaos de cette nuit-là — les versions divergentes sur l’identité des premiers entrés dans la chambre, la trentaine de minutes longtemps inexpliquée entre la rupture du périmètre par les Colombiens et la découverte du corps du président, et l’absence, encore aujourd’hui, de toute personne en détention ayant reconnu avoir tiré les coups de feu mortels.

La thèse du ministère public

Le récit du ministère public est plus linéaire. Selon lui, le complot a été conçu, financé et constitué dans le sud de la Floride ; CTU Security et une entité affiliée, Worldwide Capital Lending Group, en ont été les conduits ; et une vingtaine de vétérans colombiens — dont beaucoup issus des rangs d’une armée aux liens étroits de formation avec les États-Unis — ont été recrutés pour un plan dont l’objectif final était l’éviction de Jovenel Moïse du pouvoir, par enlèvement ou par assassinat.

Ce que les procureurs n’ont notablement pas encore offert au jury, c’est une réponse claire à la question qui plane sur cette affaire depuis juillet 2021 : qui a payé pour tout cela, et qu’attendait-on en retour ? Les montants évoqués par Jaar — à six chiffres, et non sept ou huit — sont très en deçà de ce que coûterait habituellement une opération d’une telle complexité. Cet écart, entre l’argent visible et l’argent invisible, est l’endroit où vit encore, aujourd’hui, la politique non résolue de cette affaire.

Le verdict de la famille, déjà rendu

À la sortie du palais de justice, Joverlein Moïse, le fils aîné du président assassiné, a déclaré aux journalistes que ce procès était « un moment d’espoir » — la première procédure, où que ce soit, dans laquelle des témoins assermentés sont interrogés sous serment sur la mort de son père. Mais il a pris soin, comme il le fait depuis des années, de tracer une ligne entre les hommes au banc des accusés et ceux qu’il tient pour les commanditaires du meurtre.

« Les commanditaires », a-t-il dit, « sont toujours en liberté. »

Il est difficile de lui donner tort. En Haïti, l’ordonnance du juge d’instruction de 2024 a nommé plus de 50 suspects — y compris Martine Moïse elle-même, une accusation largement perçue par les observateurs juridiques haïtiens comme politiquement motivée et faiblement étayée — mais le dossier haïtien s’est, dans les faits, enlisé sous la violence des gangs qui ont submergé les tribunaux. Joseph Félix Badio est maintenant en détention du PNH, sous un régime de sécurité spécial ordonné par le ministre de la Justice lui-même — une mesure qui montre elle-même à quel point il est exposé et précieux. Parmi les puissantes figures politiques et économiques dont les noms ont émergé dans des rapports fuités de la DEA, des notes des Nations unies et des pièces judiciaires haïtiennes, aucune ne comparaît à Miami.

Ce que Miami peut — et ne peut pas — livrer

Le procès de Miami débouchera, selon toute vraisemblance, sur des condamnations. Les témoins coopérants sont crédibles, la trace documentaire à travers CTU Security est étendue, et la thèse de la défense — « nous pensions qu’il s’agissait d’une arrestation » — se heurtera à des messages textes, à des virements bancaires et à la logique brutale d’une colonne armée de vingt hommes dépêchée dans la chambre d’un président endormi.

Mais il ne livrera pas ce dont Haïti a le plus besoin et ce que la famille Moïse continue d’exiger : un récit du pourquoi. Pourquoi un président en exercice, en pleine crise constitutionnelle de sa propre fabrique, a été jugé digne d’être tué. Quels intérêts son élimination servait. Quels acteurs du pouvoir haïtien, quels acteurs étrangers, quelles fractions de l’économie narco-politique du pays ont convergé, au printemps 2021, autour d’une seule et même idée mortifère.

Cette histoire-là n’est pas jugée à Miami. Elle s’écrit encore, pour l’heure, à Port-au-Prince — dans un pays où les institutions qui pourraient l’écrire ont, depuis la mort de Jovenel Moïse, presque entièrement cessé d’exister.

Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.

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