16 avril 2026
Robert Lodimus :  »Il faut sauver Carthage » (3e partie)
Actualités Culture

Robert Lodimus :  »Il faut sauver Carthage » (3e partie)

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Troisième partie

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Napoléon Bonaparte : 

Le Néron de la France coloniale

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« Si tu es neutre en situation d’injustice, c’est que tu as choisi le camp de l’oppresseur. »

          (Desmond Tutu)

La bataille de Vertières (British Library Board)

     Jean-Jacques Dessalines ne doit-il pas être considéré comme le général Hannibal de l’Amérique? Il a traversé le morne Puilboreau avec une armée haillonneuse, composée de femmes et d’hommes faméliques, fatigués, mais déterminés, pour aller combattre les troupes du cruel Donatien de Rochambeau dans le nord d’Haïti. L’histoire a-t-elle relevé le nombre de compatriotes qui auraient péri durant la marche longue et harassante vers les lieux des ultimes combats? Affaiblis par la fatigue et la maladie, certains d’entre eux ont dû être enterrés, probablement, aux abords des chemins cahoteux, dans les plaines herbeuses ou aux sommets des montagnes empierrées. Sans sépulcre,  ils seraient restés des anonymes de l’histoire muette. La plupart de nos ancêtres libérateurs combattaient les pieds nus. Pour Carthage, les Alpes engloutirent environ 75 000 hommes sur un total de 100 000. Mao a perdu lui-même 100 000 camarades dans son long périple qui a fait de la Chine la grande puissance militaire et économique qu’elle est devenue au 20ème et au début du 21ème siècle. Il faut ajouter aussi, grâce à la vision pratique et moderne de Deng Xiaoping : car c’est lui le concepteur de la grande réforme qui a conduit le peuple chinois à la prospérité économique et financière. «  Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris », disait-il.

     En situation de guerre de Libération, il faut qu’il y ait des vies sacrifiées. Certains citoyens deviendront des « martyrs », donc des « héros ». Alors que d’autres en seront des « survivants », par conséquent des « bénéficiaires ». La nature est faite de pile et de face. Et semble, elle-même, contraindre parfois les êtres humains à se soumettre au destin de l’ostrakinda. L’existence serait-elle vraiment un jeu de pile ou face? 

     Au moment où plusieurs foyers insurrectionnels étaient allumés à Saint-Domingue, le Premier Consul de France faisait également face à un mouvement de révolte en Guadeloupe. Le 2 mai 1802, une expédition sous le commandement du général Antoine Richepance – une copie conforme de Rochambeau – composée de 3 500 soldats français environ, en provenance de Brest, accosta l’île. Les insurgés commandés par les officiers noirs Joseph Ignace et Louis Delgrès, respectivement originaires de Guadeloupe et de Martinique, offrirent une résistance héroïque. Contrairement aux Africains de Saint-Domingue, leurs exploits connurent un dénouement tragique. 6 000 d’entre eux, soit 6% de la population esclavagée, périrent dans les affrontements. Il faut préciser que ceux qui avaient été faits prisonniers furent cruellement exécutés par fusillade ou par pendaison. De nombreux Guadeloupéens, kidnappés comme le général Toussaint Louverture de Saint-Domingue incarcéré au Fort de Joux en France et frappés par une sévère pneumonie, trouvèrent la mort  dans les prisons infernales de la métropole. Cet épisode n’occupe pas une place mémorable dans les annales de l’histoire de la France. À la suite de l’écrasement violent de ce mouvement de révolte, la Guadeloupe revint dans les chaînes de l’esclavage le 28 mai 1802. La période de l’abolition aura duré 8 ans : 1794-1802. Il en fut de même pour la Guyane et la Martinique. La dépouille de Richepance, l’un des responsables de ce « crime contre l’humanité », repose dans le cimetière du fort Delgrès en Guadeloupe. En 2002, un groupe de Guadeloupéens, de Martiniquais, de Guyanais, de Réunionnais et d’Haïtiens ont signé une déclaration conjointe dans laquelle ils exigeaient que le cadavre du général assassin soit rapatrié. Les signataires du document sont catégoriques. Ils écrivent : 

     « Les restes et symboles d’apologie du crime que furent les massacres de mai 1802 en Guadeloupe et le rétablissement de l’esclavage des Noirs aux Amériques doivent disparaître à tout jamais de nos territoires. En effet, aucune communauté humaine ne peut vivre harmonieusement lorsqu’elle accepte de garder dans sa terre la dépouille ou les symboles à la gloire des criminels ayant organisé le massacre de ses aïeux [1]. » 

      Ce détour, nous le souhaitons ardemment, devrait interpeler les lecteurs de cet ouvrage sur les véritables mobiles des crimes qui opposeront durablement les descendants de Jean-Jacques Dessalines à ceux de Napoléon Bonaparte. Plus clairement, La République d’Haïti à la France et à tous les États européens colonisateurs. L’exemple de Rome et Carthage, d’Hannibal et Scipion, pour expliquer la situation actuelle du pays des Haïtiens n’est pas « araisonnable ». C’est dans ce sens que les écoles nationales doivent enseigner l’histoire aux jeunes compatriotes. Cette réconciliation que les dirigeants haïtiens naïfs recherchent avec la France, les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, etc., est contre-nature. Elle ne sera jamais sincère. Jamais franche. Jamais honnête. Jamais limpide. Elle sera toujours embrouillée par des sentiments de haine inapaisables, des traces de rancœur ineffaçables, des monticules d’orgueil insurmontables, des flammes d’intolérance inextinguibles. Les « vaincus » ne pourront jamais oublier… La France et l’Allemagne collaborent de manière tout à fait hypocrite. L’occupation féroce d’Hitler du territoire français laisse des séquelles historiques douloureuses et mémorables. Israël pardonnera difficilement au pays d’Angela Merkel les souffrances que le peuple hébreu a connues dans les fours crématoires d’Auschwitz… Les Palestiniens ne se sentiront pas tout à fait à l’aise aux côtés des Israéliens. Entre les murs de chaque ambassade accréditée à Port-au-Prince, il y a des séances de réunion politique qui se déroulent régulièrement et qui tentent de statuer sur l’ « avenir impossible » de la population indigène d’Haïti en Amérique : celle qui reste garante de l’héritage de l’épopée dessalinienne. Notre peuple est devenu un sujet de préoccupation constante pour les « colons blancs » racistes (négrophobes, sinophobes, arabophobes, indianophobes…), qui continuent de perpétuer le système d’exploitation de la femme et de l’homme à travers le « capital ».  Comment débarrasser le continent américain de la présence de ce petit lot d’indésirables qui osèrent défier les Caligula  de  la  puissance coloniale?  

     Entre 15 à 18 millions d’Africains ont connu les dures souffrances de l’expatriement involontaire. Ils se répartissent aujourd’hui dans les Antilles et aux États-Unis. À l’exception de Cuba et de la République d’Haïti, nous pouvons citer Martinique, Guadeloupe, Jamaïque, Porto-Rico…, parmi les îles antillaises qui sont encore maintenues sous la domination des États étatsuniens, français et anglais. Elles demeurent des « colonies » rattachées de gré ou de force à la métropole. Tous les mouvements d’indépendance et de souveraineté organisés, soulevés dans ces régions-là ont été boycottés, déboutés ou matés. 

     55 000 militaires de Paris sur les 70 000 qui traversèrent l’Atlantique dans le cadre des conflits pour le rétablissement de l’esclavage sont enterrés à Saint-Domingue. Les historiens considèrent cette tragédie comme « un fiasco humain au moins aussi important que celui de l’expédition d’Égypte [2]. » Le massacre des Égyptiens par Napoléon Bonaparte est minutieusement décrit dans les ouvrages historiques de Marx Gallo sur l’empire napoléonien. Avant le déroulement des affrontements, les Arabes qui s’unissaient avec les combattants égyptiens avaient déclaré dans un manifeste baptisé « Du Grand Seigneur » : « Le peuple français est une nation d’infidèles obstinés et de scélérats sans frein… Ils regardent le Coran, l’Ancien Testament et l’Évangile, comme des fables [3]… » 

     Au moment de lancer l’attaque meurtrière contre l’Égypte, Bonaparte rappela à ses garnisons la bataille entre Rome et Carthage dans les plaines de Zama : celle qui mit fin à la guerre entre les peuples d’Hannibal et de Scipion :

     « Soldats ! Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre des montagnes, des plaines et des sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter les fatigues, disciplinées et unies entre elles [4] ». 

     Ces paroles ne sont guère innocentes. Si la Corse fut réellement peuplée par des individus qui provenaient de la péninsule italienne, nous pouvons reconnaître, comme plusieurs historiens, que Bonaparte était originaire du pays des Césars. Le Premier Consul était resté fidèlement attaché aux épopées de la Rome conquérante et exterminatrice. Napoléon détestait les Carthaginois. La comparaison entre l’Égypte et Carthage était volontaire et calculée. Pas fortuite. Napoléon Bonaparte fut le Néron de la France colonialiste. 

Les héros de la guerre de l’indépendance d’Haïti

     Après l’abrogation de l’abolition de 1794 sous la Révolution française, Saint-Domingue fut la seule colonie qui résista victorieusement à la décision dictatoriale, tyrannique de Napoléon de retourner les Africains dans les plantations agricoles. Et encore, celle qui était la plus prospère. Qui permettait aux richesses matérielles de la métropole de s’accroître à un rythme satisfaisant. La France était en guerre contre d’autres pays du même continent, par conséquent elle avait besoin de grands moyens pour financer ses campagnes. D’où aussi l’idée de rétablir l’esclavage dans les îles. Au lendemain de la proclamation de l’État haïtien, la haine des Français pour la nouvelle République commençait à prendre des proportions énormes. Au début, les États-Unis, eux-mêmes, ne conseillèrent-ils pas à Paris de ne pas renoncer à l’ancienne colonie rebelle et vindicative? Ils étaient même disposés à lui accorder, en ce sens, une assistance financière. D’ailleurs nous avons rappelé dans le livre « Pauvreté en Haïti et dans le reste du monde : Hara-kiri ou révolution » : 

     « Ce n’est que fort tard – en 1862 – que  les États-Unis acceptèrent enfin de reconnaître l’existence,  le caractère souverain et indépendant de l’État haïtien. Au début, ils appuyèrent plutôt les Français en leur octroyant des armes, des munitions, de l’argent… pour les aider à mater la rébellion des esclaves, et de ce fait, leur offrir les moyens de conserver par la force la colonie prospère de Saint-Domingue. Cette reconnaissance tardive arriva durant la guerre de sécession, sous le gouvernement d’Abraham Lincoln qui unifia le nord et le sud des États-Unis et qui supprima l’esclavage sur tout le territoire. »

     La guerre d’indépendance des États-Unis éclata au cours de l’année 1775. Le 4 juillet 1776, les treize colonies en rébellion contre la Grande Bretagne se fédérèrent et devinrent les États-Unis d’Amérique (United States of America, USA). 27 ans plus tard, les esclaves de Saint-Domingue piétinèrent la France à Vertières. Ensuite, ils fondèrent leur patrie officiellement en Amérique. Ils étaient arrivés dans les îles antillaises vers 1503, avec la complicité malveillante du Vatican qui voulait protéger les Indiens. L’église catholique  avait conseillé aux Espagnols de remplacer les esclaves autochtones par des Noirs africains. Le 10 mars 2 000, Jacques Chirac répondit à un journaliste de Pointre à Pitre qui lui posait une question sur une urgence d’aide au développement à apporter à Haïti, l’ancienne colonie de la France. Le président laissait entendre publiquement :

      « Haïti n’a pas été, à proprement parler, une colonie française, mais nous avons effectivement depuis longtemps des relations amicales avec Haïti dans la mesure où notamment nous partageons l’usage de la même langue. Et la France a eu une coopération et a toujours une coopération importante avec Haïti et elle continuera à l’avoir. » 

     Marcel Dorigny [5], spécialiste de la période de l’esclavage, de la colonisation, qui a publié le 4 juin 2018 « Les abolitions de l’esclavage », expliquait que « cette déclaration présidentielle montre à quel point l’oubli de Haïti est solidement ancré dans l’inconscient national français. » 

     Pour notre part, nous pensons que Jacques Chirac, brillant orateur comme Charles de Gaulle, homme d’État intelligent et rusé, diplômé de l’Institut des études politiques de Paris et de l’École nationale d’Administration, ne pouvait en aucun cas ignorer ou feindre d’oublier le passé colonial de la France à Saint-Domingue. Marcel Dorigny n’avait pas saisi toutes les nuances de la réponse du président. Logiquement, la France a-t-elle occupé Haïti? Lorsque l’Espagne lui céda le tiers du territoire en 1697, l’île s’appelait Hispaniola : en français, Petite Espagne. L’État haïtien commença à exister officiellement à partir du 1er janvier 1804. Depuis ce jour, l’armée de Paris, que je sache, n’a pas refoulé le sol national. Sous les Indiens, on parlait plutôt d’une île divisée en cinq caciquats : Marien, Xaragua, Magua, Maguana, Higüey. Les Espagnols exterminèrent les premiers habitants, les autochtones, pour s’emparer du pays. Là encore, une page d’histoire douloureuse, occultée dans les ouvrages occidentaux. En 1697, par le traité baptisé Ryswick, les rois Charles II d’Espagne et Louis XIV de France séparèrent entre eux les terres et les esclaves. Le Traité d’Aranjuez de 1777 acheva le tracé de la ligne frontalière entre les deux portions de l’île. Le seul État qui a occupé plusieurs fois la République d’Haïti s’appelle les États-Unis d’Amérique. 

     Cependant, il faut éviter de basculer dans les exhibitions dilatoires et démagogiques de la France sauvage, barbare, inhumaine qui cherche à se déresponsabiliser des malheurs que ses rois causèrent aux Africains violemment dépaysés, et qui devinrent à partir du 1er janvier 1804 des citoyens libres et indépendants sur le même territoire que leur sueur et leur sang humectaient de l’aube à l’angélus. N’ayant pas eu les moyens de retourner en Afrique, les centaines de milliers de victimes de la cruauté, du cynisme, de la sadicité des bourreaux de l’Europe résolurent de se constituer en Nation, de former un peuple fier et uni, de fonder un État riche et prospère et de vivre dans la gloire, l’honneur et la dignité. La France ne peut pas jouer à l’amnésique. Partout sur son territoire, à l’intérieur de ses châteaux, de ses palais, des immeubles qui abritent ses ministères, de ses musées, on retrouvera les traces honteuses des richesses volées à Ayiti. Les peuples de la périphérie, y compris le nôtre, doivent toujours rappeler aux « colons » que les murailles de leurs cités rayonnantes sont construites avec le sang des Indiens et des enfants de l’Afrique de l’Ouest, bestialisés, exploités, mutilés, violés sous la chaleur torride du soleil antillais, aux fins d’enrichir les prétendus nobles et les clergés parasitaires. Marcel Dorigny, français d’origine, admet clairement que, pour le pays de la dynastie capétienne, « la perte de Saint-Domingue est un choc national refoulé. »

     L’Europe coloniale ne pensait pas que les Africains qui étaient arrivés à Hispaniola à bord des négriers, après l’amiral Christophe Colomb, allaient donner naissance dans la Caraïbe à un Gengis Khan nègre. Jean-Jacques Dessalines est devenu le Tchingis Khagan, c’est-à-dire le « chef suprême » d’un vaste mouvement insurrectionnel qui changea le cours de l’histoire mondiale. Il rassembla génialement les esclaves des plantations et les initia au maniement des fusils et des baïonnettes. Il transforma la horde des aliénés en citoyens éclairés, conscientisés : capables de défendre leurs droits, de reconquérir leur liberté et leur dignité, et plus encore, de disposer de leur existence dans le sens du bien-être individuel et collectif. Seulement, le rêve du Gengis Khan africain s’estompa brutalement. Le « nôtre » n’eut pas le temps de devenir « celui » des Mongols. Au lendemain de l’assassinat de Dessalines, l’empire explosa. Éclata. S’estropia. Car la France prédatrice, kleptomane, et ses alliés colonisants avaient déjà conclu que les esclaves de l’ex-Saint-Domingue étaient des paysans incultes, des anthropophages, des sorciers vaudou, qui allaient échouer dans leur projet audacieux. N’ont-ils pas vraiment tout fait pour ruiner le « rêve dessalinien »? Les impérialistes occidentaux n’acceptèrent jamais l’idée que la République d’Haïti devînt une terre équitable et plantureuse. Et elle doit même être détruite. Comme Carthage. « Delenda Carthago est. » 

     Lisez ce que nous dit le révolutionnaire martiniquais, Frantz Fanon : 

      « Prisonnier de ce cercle infernal, si le Noir se révolte au nom de la raison et de la science, il se heurte à l’irrationnel, à la passion et peut-être à la haine. « Je réclamai, j’exigeai des explications. Doucement, comme on parle à un enfant, on me révéla l’existence d’une certaine opinion qu’adoptaient certaines personnes, mais, ajoutait-on, « il fallait en espérer la rapide disparition ». Qu’était-ce ? Le préjugé de couleur… Je voulus rationaliser le monde, montrer au Blanc qu’il était dans l’erreur… Les scientifiques, après beaucoup de réticences, avaient admis que le nègre était un être humain ; in vivo et in vitro le nègre s’était révélé analogue au Blanc : même morphologie, même histologie. La raison s’assurait la victoire sur tous les plans… Mais je dus déchanter [6] » 

     Le Code de l’indigénat de 1881, cette législation raciste adoptée au 19ème siècle, écorcha les Africains noirs qui demeuraient sur les territoires où le colonialisme français régnait encore en maître. Les Malgaches, les Mélanésiens, les Algériens… étaient soumis à cette même vilénie. Ils continuaient d’être considérés par la métropole comme des sous-humains qui ne disposaient pas de droits civiques et politiques. Cette situation d’injustice flagrante prit fin le 7 avril 1946 avec  la promulgation d’une nouvelle loi qui vint abolir le Code de l’indigénat. Mais ce ne fut pas le cas pour les Algériens. Alors, ils prirent les armes contre la France et obtinrent leur indépendance en 1962. Frantz Fanon combattit à leurs côtés. 

     En 1804, Les États-Unis avaient-ils manifesté leur intention d’envahir Haïti et de reprendre possession du territoire que le Premier Consul dut céder aux vainqueurs de Rochambeau? Nous n’avons pas de réponse précise, bien documentée à cette question. Cependant, lorsque nous scrutons les divers événements qui se sont déroulés à la même époque dans ce pays, nous avons déduit que les préoccupations de la Maison Blanche se croisaient avec des intérêts nettement supérieurs. Tout d’abord, 1804 fut une année électorale pour l’Oncle Sam. Le président sortant, Thomas Jefferson s’activait à sa réélection. Celui-ci remporta facilement la course face à son rival Charles Cotesworth Pinckney. En second lieu, il nous faut considérer dans cette démarche réflexive, même sommairement, le scénario controversé de cession de la Louisiane par Napoléon Bonaparte à Thomas Jefferson pour un quartier de cassave. C’est l’île d’Orléans qui était sur la table de négociation. Mais Napoléon Bonaparte causa la surprise. Pour la même valeur monétaire, très dérisoire, 15 millions de dollars (actuellement environ 300 millions), il offrit tout le territoire louisianais, 1 600 000 kilomètres carrés, à Thomas Jefferson. Maurice Denuzière, journaliste, romancier a écrit « Louisiane ». La série en six tomes retrace éloquemment cette affaire abracadabrante qui alimente encore la curiosité des historiens. Dans « Au pays des bayous » L’écrivain relate : 

     « Il y a deux cents ans, la France de Bonaparte vendait à la toute jeune république américaine un gigantesque morceau du continent, lui permettant ainsi de commencer à former un ensemble d’un océan à l’autre. C’était une belle affaire [7]! » 

     Le 13 décembre 2019, Aujourd’hui l’histoire de Jacques Beauchamp [8], diffusé à Radio Canada, a présenté une émission intitulée : Pourquoi les États-Unis ont acheté la Louisiane à la France à si bon marché? L’animateur a puisé dans l’ouvrage de l’écrivain Jean-Pierre Le Glaunec [9] les  arguments qui lui permettaient d’étayer ses points de vue et de  crédibiliser son approche de la compréhension des faits historiques en relation à cette transaction bizarre.  Le journaliste a publié quelques extraits du livre de Jean-Pierre Le Glaunec sur le site de Radio Canada. Voici les raisons que l’auteur de « L’armée indigène : La défaite de Napoléon Bonaparte en Haïti » a avancées : 

     « Les Américains s’inquiètent de la possibilité d’un nouvel empire français. Les Français, eux, désirent effectivement se doter d’un vaste territoire en Amérique, mais l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue (plus tard Haïti), en 1794, contrecarre leurs plans. Napoléon y envoie donc l’expédition de Leclerc, en 1802, pour rétablir l’ordre (et l’esclavage), mais l’opération échoue. La Louisiane et Saint-Domingue devaient conjointement constituer l’épine dorsale du nouvel empire français… Sans l’un des deux, il n’y a plus rien à espérer, et Napoléon doute  que  la Louisiane reste française bien longtemps [10]. »

     L’autre vérité, selon nous-mêmes : les États-Unis ne tenaient pas à évoluer dans le voisinage de la France. Bonaparte, il ne faut pas l’oublier, était un malade de la guerre. Il voulait être un Alexandre Legrand ou un Agamemnon du 19ème siècle. Étendre son empire comme celui de Rome resta la plus grande hantise de cet Ajaccien buveur de sang humain. Avait-il vu Washington comme une nouvelle Carthage? De leur côté, les États-Unis consolidaient leurs forces, aiguisaient leur puissance, en vue d’hégémoniser le continent américain. La Louisiane qui représentait à elle seule la moitié de leur territoire contribua à concrétiser cette ambition dominatrice exprimée dans la doctrine de Monroe : l’Amérique aux Américains. Ou de préférence : l’Amérique aux États-Unis?  Par cet acte arrogant, effronté, le président républicain avait lancé un avertissement sévère à ses homologues colonialistes et interventionnistes de l’Europe: « Les Amériques du Nord et du Sud ne sont plus ouvertes à la colonisation. Toute intervention européenne dans les affaires du continent sera perçue comme une menace pour la sécurité et la paix. »

     Napoléon Bonaparte décéda le 5 mai 1821 dans l’île Sainte-Hélène. James Monroe prononça son discours le 2 décembre 1823, soit deux ans après la mort de l’empereur français et huit ans après l’abdication de ce dernier le 22 juin 1815 au profit de son fils. Le grand bison de la savane pensait que le temps pour lui était déjà venu de montrer ses cornes. C’est ainsi que le loup de la fable, la nôtre, est devenu le gardien des brebis qu’il continue à dévorer en Amérique et ailleurs dans le monde!

     « – Grand-mère, pourquoi avez-vous des dents longues! »

     « – C’est pour mieux te manger mon enfant…! »

     Haïti, Nicaragua, République dominicaine, Barbade, Cuba, Mexique, Chili, Venezuela, Algérie, Irak, Afghanistan, Lybie, Égypte, et beaucoup d’autres États ont goûté à  la doctrine  de Monroe, qui est maintenant devenue : La planète aux États-Unis!

Une digression

     De toutes les versions du conte « Le petit chaperon rouge », c’est celle de Jacob et Wilhelm Grimm de l’Allemagne qui nous a le plus séduits. Un chasseur est arrivé à temps et réussit à sauver la grand-mère et la petite fille. Il a ouvert le ventre de l’animal et les deux créatures en sont sorties  vivantes. Tandis que pour le français Charles Perrault, dans « Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités », la fin du récit légendaire est tragique. Le loup a mangé la vieille dame et la fillette. Les deux frères Grimm nous offrent encore un prolongement du conte que nous trouvons excellent, encourageant, motivant. Très significatif. L’expérience frémissante vécue par les deux créatures humaines leur a permis un jour de tendre un piège et de tuer un « Loup » dans la forêt, sans l’aide du chasseur salvateur. 

Robert Lodimus

IL FAUT SAUVER CARTHAGE

(Prochain extrait : Quatrième partie : Sauvons notre Carthage)

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Notes et Références

[1] Rebellyon.info : 1er avril 1802 : Napoléon envoie des troupes militaires en Guadeloupe pour mater les velléités autochtones…, publié le 1er avril 2019.

[2] Histoire coloniale et postcoloniale, La bataille de Vertières (18 novembre 1803), vous connaissez?

[3] Laurent Jullien, Campagne d’Égypte de Bonaparte, Éditions Universitaires Européennes, 2016.

[4] Wikipédia, Campagne d’Égypte.

[5]Marcel Dorigny, professeur au département d’histoire de l’Université de Paris 8,  rédacteur en chef de la revue Dix-huitième siècle, auteur du livre Les abolitions de l’esclavage, Éditions PUF, Collection Que sais-je, 4 juin 2018.

[6] Peau noire, Masques blancs, p. 13, Éditions Seuil, 1952.)]

[7]Dominique Simonet, « Si la France avait gardé la Louisiane », texte réalisé à partir d’une interview avec Maurice Denuzière, 27 novembre 2003, publié dans L’Express.

[8] Jacques Beauchamp, Ici Radio Canada, Aujourd’hui l’histoire.

[9]Jean-Pierre Le Glaunec, docteur en études américaines, actuellement professeur à l’Université de Sherbrooke. Il enseigne l’histoire des États-Unis, d’Haïti et des Amériques noires.

[10]L’armée indigène : La défaite de Napoléon Bonaparte en Haïti, Montréal, Lux Éditeur, 2014, 288 pages.

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