PORT-AU-PRINCE — Le système électoral haïtien se retrouve à nouveau au centre d’interrogations majeures après les révélations de l’ingénieur Alex Jecrois, spécialiste des questions électorales, qui évoque l’existence d’environ 800 000 cartes d’identification en double dans le registre national devant être utilisé pour d’éventuels scrutins. Une situation qui, selon lui, fragilise la crédibilité de toute consultation populaire si un travail d’assainissement du fichier électoral n’est pas réalisé au vu et au su de tous.
L’expert explique que ces doublons ne proviennent pas d’une manipulation informatique sophistiquée mais plutôt des lacunes structurelles du dispositif d’identification. Pendant plusieurs années, les bureaux de l’Office National d’Identification (ONI) fonctionnaient sans connexion directe entre eux. Cette absence d’interconnexion – en reseau – permettait à une personne déjà inscrite dans une section communale quelconque de se présenter dans une autre localité et d’obtenir une nouvelle carte d’identification.
Selon les explications fournies par l’ingénieur, un individu pouvait se présenter dans un autre bureau de l’Office National d’Identification (ONI) muni d’une pièce d’identité différente afin de solliciter une nouvelle inscription, tout en utilisant la même photographie d’identité. Ce procédé a progressivement généré des duplications dans le registre national, plusieurs personnes ayant pu obtenir plus d’une carte dans des localités distinctes en raison de l’absence d’interconnexion complète du système au moment de l’enregistrement.
La détection de ces doublons s’est toutefois effectuée à partir de la biométrie. Les outils de comparaison ont permis d’identifier les mêmes visages associés à plusieurs cartes distinctes. Lors des vérifications centralisées, les techniciens ont constaté la répétition de noms, de dates de naissance et d’images biométriques identiques, révélant l’existence d’un volume important d’inscriptions multiples. Au cours de cet entretien, l’expert revient sur ces mécanismes d’apparition des doublons ainsi que sur les failles structurelles du dispositif d’identification utilisé en Haïti.
Au cœur de ces interrogations figure également la question de la gestion des données biométriques. L’ingénieur rappelle que la base de données associée au système Dermalog se trouve en dehors du territoire haïtien, précisément en Allemagne. Le contrat conclu avec cette firme couvrait la période 2019-2023 et serait aujourd’hui expiré.
Trois ans après la fin de cet accord, aucune information officielle n’aurait été fournie concernant le rapatriement ou la gestion actuelle de ces données. Pour l’expert, cette situation pose une interrogation sérieuse sur le contrôle effectif du registre électoral et sur la souveraineté des données liées à l’identification des citoyens.
JeCroix souligne qu’un audit complet et indépendant du registre électoral aurait dû être réalisé afin d’identifier et d’éliminer les duplications. Un tel processus aura permis de comparer les données biométriques et d’assainir le fichier avant l’organisation de toute consultation nationale.
Un projet d’audit avait été évoqué durant l’administration de l’ancien Premier ministre Ariel Henry. Selon ses révélations un contrat avait même été signé avec une firme américaine pour mener cette vérification. Cependant, cette mission ne se serait jamais concrétisée à Port-au-Prince et aucun audit du registre n’a été mené jusqu’à présent.
Dans ces conditions, avertit l’expert, toute élection ou tout référendum organisé sur la base d’un registre comportant des centaines de milliers de doublons risque de produire des résultats contestés. La présence d’inscriptions multiples pourrait influencer le décompte final des votes et affaiblir la confiance du public dans les institutions électorales ne jouissant déjà pas une bonne presse.
Ces révélations relancent ainsi le débat sur la fiabilité du système électoral haïtien et sur l’urgence d’un travail d’assainissement du registre avant toute nouvelle consultation populaire.
Nous invitons les lecteurs à écouter un extrait de l’entretien accordé par l’ingénieur Alex Jecrois à Rezo Nòdwès.
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