Par Reynoldson Mompoint
Cap-Haïtien, le 06 mars 2026
Il existe dans toute démocratie fonctionnelle un principe simple, presque banal : les biens de l’État appartiennent à l’État. Ils ne sont ni des privilèges personnels, ni des récompenses politiques, encore moins des souvenirs que l’on emporte en quittant une fonction.
Partout ailleurs, lorsqu’un responsable public termine sa mission, il restitue naturellement ce qui lui avait été confié pour exercer ses fonctions : ordinateurs, téléphones, véhicules de service, cartes de carburant, documents administratifs. Ce geste n’a rien d’héroïque. Il relève simplement du respect des institutions.
Mais en Haïti, même cette règle élémentaire semble devoir être rappelée. Car certains anciens conseillers présidentiels, dont la mission est aujourd’hui arrivée à son terme, tardent toujours à remettre les matériels de l’État mis à leur disposition durant leur passage au sommet de l’administration. Une correspondance officielle leur a pourtant été adressée pour exiger la restitution de ces équipements. Le fait même qu’une telle correspondance ait été nécessaire en dit long sur l’état de la culture administrative du pays.
L’État transformé en butin politique
Depuis plusieurs décennies, la gouvernance haïtienne souffre d’une dérive silencieuse mais profonde : la transformation progressive de l’État en espace d’appropriation. Les postes changent, les gouvernements se succèdent, les discours se renouvellent, mais une constante demeure : la confusion persistante entre le bien public et l’intérêt personnel.
Dans ce système informel, la fonction publique cesse d’être un service. Elle devient une opportunité. Une opportunité d’accéder à des ressources, à des privilèges et parfois, plus discrètement, à des biens matériels. Véhicules administratifs qui disparaissent à la fin d’une transition politique. Équipements informatiques qui réapparaissent dans des cabinets privés. Matériels publics qui glissent, presque naturellement, vers des patrimoines personnels.
Ce phénomène, banal pour certains, est pourtant l’un des symptômes les plus inquiétants de la fragilité institutionnelle du pays.
Une crise morale au sommet de l’État
Haïti traverse aujourd’hui une crise multidimensionnelle : effondrement sécuritaire, paralysie institutionnelle, crise économique et défiance profonde de la population envers ses dirigeants. Dans un tel contexte, l’exemplarité des responsables publics devrait constituer une exigence absolue.
Or l’affaire des matériels non restitués révèle exactement le contraire. Elle montre que même au sommet de l’État, certains responsables semblent considérer les outils publics comme des extensions de leur pouvoir personnel. Cette attitude n’est pas seulement un problème administratif. Elle constitue une crise morale.
Car un État ne se détruit pas uniquement sous les attaques des gangs ou les pressions internationales. Il se fragilise aussi lorsque ceux qui le dirigent cessent d’en respecter les principes les plus élémentaires.
Le poison de l’impunité administrative
La question fondamentale n’est pas seulement de savoir pourquoi ces matériels n’ont pas encore été remis. La véritable question est celle de la réaction institutionnelle.
Que fait l’administration lorsque ses anciens responsables ignorent ses correspondances ?
Dans les démocraties consolidées, la réponse serait immédiate : procédures disciplinaires, injonctions administratives, voire poursuites pour détournement de biens publics.
Mais en Haïti, la culture de l’impunité transforme trop souvent les obligations légales en simples formalités bureaucratiques. On écrit une lettre. Puis une autre. Et souvent, l’affaire se dissout dans le silence administratif. Ce silence est dangereux. Car il alimente l’idée que l’État peut être utilisé sans jamais être réellement respecté.
La frontière brisée entre public et privé
L’un des défis majeurs de la gouvernance haïtienne réside dans la disparition progressive de la frontière entre le public et le privé.
Dans un État solide, cette frontière est claire : ce qui appartient à l’administration reste dans l’administration, indépendamment des individus qui l’occupent. Mais lorsque cette frontière s’efface, l’État devient vulnérable. Chaque transition politique se transforme alors en redistribution informelle des ressources publiques. Chaque départ de fonction peut devenir un transfert discret de biens.
Et la République, au lieu d’être une institution permanente, finit par ressembler à un espace temporaire d’appropriation.
Restaurer la dignité de l’État
La reconstruction d’Haïti ne dépend pas seulement de réformes constitutionnelles ou de nouveaux arrangements politiques. Elle dépend aussi de la restauration d’une éthique publique.
Une éthique dans laquelle chaque responsable comprend que la fonction publique est une mission temporaire, et non un privilège durable. Une éthique dans laquelle quitter un poste signifie restituer intégralement ce que l’État avait confié. Car les biens publics ne sont pas des souvenirs de fonction. Ils sont les instruments de la continuité de l’État.
Un test pour la crédibilité institutionnelle
L’affaire des matériels non restitués pourrait sembler insignifiante au regard des crises majeures que traverse Haïti. Mais elle constitue en réalité un test. Un test pour la crédibilité des institutions. Un test pour la capacité de l’État à faire respecter ses propres règles.
Si même la restitution d’un ordinateur ou d’un véhicule administratif devient un sujet de résistance politique, alors la reconstruction institutionnelle du pays restera une promesse fragile. Car la gouvernance commence toujours par les principes les plus simples.
Une vérité fondamentale
Servir l’État n’autorise pas à ses servir de l’État. Cette vérité, évidente dans toute démocratie mature, semble encore devoir être rappelée dans la vie publique haïtienne.
Et tant que ce rappel restera nécessaire, la République continuera de lutter pour affirmer ce qu’elle devrait pourtant incarner naturellement : l’autorité du bien public sur les intérêts privés. Car au fond, la question n’est pas celle de quelques ordinateurs ou de quelques véhicules.
La question est celle-ci : les dirigeants haïtiens considèrent-ils réellement l’État comme une institution à protéger, ou simplement comme un pouvoir à utiliser ?
De la réponse à cette question dépend peut-être une part essentielle de l’avenir du pays.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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