3 mars 2026
L’agriculture haïtienne sous le coup de l’inertie mentale 
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L’agriculture haïtienne sous le coup de l’inertie mentale 

Les événements se répètent souvent dans les sociétés et finissent par créer de nouvelles fixations sur certains éléments déterminés. De nouvelles perspectives émergent sans cesse, et de nouvelles images ainsi que de nouvelles idées sont portées par les groupes sociaux à chaque moment de l’histoire des peuples. Cependant, dans le champ de la conscience collective, ces images forgées s’inscrivent dans un temps relativement court : elles sont temporaires.

Très fréquemment, dès leur création — surtout lorsque les faits qui les ont engendrées sont nouveaux dans la société — ces images occupent instantanément presque toute la conscience des groupes. Mais ce qui est paradoxal, c’est qu’elles disparaissent rapidement et tombent dans l’oubli. C’est ce qu’explique la loi de l’inertie mentale, énoncée par Guillaume Ferrero. Cette loi est traduite dans la pensée populaire haïtienne par le proverbe : « Les nouvelles chansons ne durent que trois mois ».

Pour illustrer cette loi, l’auteur explique : de même qu’aucun corps ne peut rester constamment en mouvement et que les effets d’une substance chimique diminuent avec le temps, un état de conscience, étant une transformation d’énergie, disparaît lorsqu’il a consommé la quantité d’énergie initiale dont il était pourvu.

Cependant, un état de conscience qui n’est plus d’actualité n’est pas totalement éteint. Il peut éventuellement ressurgir de diverses manières, le plus souvent de deux façons distinctes : directement ou indirectement. Directement, lorsque les faits ayant produit l’excitation se manifestent à nouveau, les mêmes images sont recréées. Indirectement, cela se produit par association : certaines images, idées ou sensations antérieures resurgissent et éveillent d’autres représentations dans le champ de la conscience d’une personne ou d’un groupe. C’est le phénomène de l’association mentale.

Par exemple, si un homme de grande taille vêtu d’une chemise rouge a assassiné ta mère, chaque fois que tu rencontres une personne correspondant à cette description, la mort tragique de ta mère peut remonter à ta conscience et susciter de nouvelles réactions immédiates. Ces réactions peuvent toutefois rester temporaires, conformément à la loi de l’inertie mentale.

Les images, idées ou conceptions d’une réalité donnée sont souvent instables dans les sociétés. De nouveaux discours — ou des discours récurrents — apparaissent à chaque événement marquant. Le phénomène devient circulaire.

Lors de la première vague de la pandémie de COVID-19, une certaine organisation de la pensée s’est manifestée en Haïti. Le monde médical ne maîtrisait pas encore pleinement la maladie. Face à ce fléau mondial, presque tous les pays ont fermé leurs frontières maritimes, terrestres et aériennes afin de limiter la propagation du virus. Le commerce international a été fortement affecté. Les importations ont diminué et la crainte d’une pénurie de produits essentiels s’est installée.

Dans les pays fortement dépendants des importations, comme Haïti, la peur d’une aggravation de la crise alimentaire s’est intensifiée. Une attention spontanée a alors été accordée à l’agriculture par différents groupes sociaux. Cet état de conscience relève d’une association mentale : les individus projetaient les effets potentiels de la crise sanitaire sur des expériences antérieures.

L’agriculture a ainsi occupé presque toute l’attention collective, devenant une obsession momentanée. Pourtant, dès le milieu de la première vague, l’attention accordée à ce secteur a diminué. Cette fixation était conjoncturelle. L’image construite de l’agriculture n’a pas disparu, mais elle a été submergée par d’autres préoccupations.

Il en fut de même pour le tourisme et la médecine traditionnelle. Certains voyaient en Haïti une destination touristique privilégiée après la pandémie, en raison du nombre relativement limité de cas enregistrés. D’autres attribuaient cette situation à la médecine traditionnelle, sans qu’aucune étude scientifique rigoureuse ne le démontre. Ces discours relevaient davantage de la logique symbolique que de l’analyse rationnelle.

La pandémie a servi de catalyseur à une inertie mentale déjà présente dans la société haïtienne : la croyance selon laquelle l’agriculture doit être le socle du développement et le moteur exclusif de l’économie nationale. Or, une telle conception demeure partielle. Le développement ne peut se réduire à un seul secteur.

Comme l’a montré l’historien Vertus Saint-Louis dans « Connaissance de la nature et écriture de l’histoire de Saint-Domingue à Haïti », l’ignorance scientifique constitue un héritage historique. La colonie de Saint-Domingue fut structurée sans véritable transfert de connaissances scientifiques. Après l’indépendance, la nouvelle nation faisait face à un déficit de personnel qualifié, comme l’a également souligné Thomas Madiou.

L’économie coloniale reposait sur l’extraction et la transformation primaire, notamment la canne à sucre, sans développement industriel autonome. Après le départ des colons, aucun véritable changement de paradigme scientifique ne s’est imposé. Même Dessalines privilégia une consolidation militaire plutôt qu’un projet scientifique structuré.

L’absence d’une culture scientifique durable demeure un fardeau. Pour remédier à cette situation, une vision de développement axée sur la science et l’innovation est indispensable. Produire massivement des denrées agricoles sans développer l’industrie de transformation reviendrait à reproduire le modèle d’exportation de matières premières sans valeur ajoutée.

La question de l’inefficacité agricole est également liée au rôle de l’État moderne, tel que théorisé par Paul-Leroy Beaulieu. Les crises politiques, sanitaires ou économiques accentuent l’insécurité alimentaire lorsque l’État ne remplit pas pleinement ses fonctions de régulation et de protection.

L’insuffisance de la production locale n’explique pas, à elle seule, les crises alimentaires. Dans une économie fonctionnelle, les individus disposant de revenus suffisants peuvent accéder aux produits, même si ceux-ci sont importés. L’exemple de la Suisse, où les prix alimentaires sont élevés mais où les conditions de vie demeurent favorables, illustre que la cherté ne conduit pas automatiquement à une crise alimentaire.

Le problème fondamental réside dans la pauvreté structurelle et l’inégalité des conditions de vie. Réduire la pauvreté et renforcer les capacités économiques des individus constitue la véritable alternative. La crise alimentaire touche d’abord les plus pauvres. Tant que les pratiques inégalitaires perdureront, les crises se répéteront.

La problématique dépasse donc la simple production agricole. Elle concerne l’ensemble des conditions d’existence. Les interventions doivent viser l’amélioration globale des conditions de vie et éviter toute approche réductrice qui dénature la profondeur du problème.

Lopkendy JACOB

Ingénieur-Agronome (FSAG/UNEPH) – Mémorant en Sciences du développement en maîtrise (FE/UEH).

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