2 mars 2026
Haïti : Pour comprendre le phénomène des gangs armés…
Actualités Politique

Haïti : Pour comprendre le phénomène des gangs armés…

     « Dans une société fondée sur le pouvoir de l’argent, tandis que quelques poignées de riches ne savent être que des parasites, il ne peut y avoir de « liberté », réelle et véritable. »

                                       (Lénine)

Par Robert Lodimus

     Tout va de travers dans ce pays que l’on appelait autrefois – et non par ironie – la Perle des Antilles. À cette époque-là – qui était aussi celle du Bicentenaire du président Dumarsais Estimé – les touristes venus des quatre coins de la planète déambulaient par dizaines dans les rues des villes accueillantes et longeaient sans inquiétude les sentiers des campagnes verdoyantes, noyées dans l’exubérance des forêts vierges. Ce temps béni et enchanteur n’existe plus dans cette presqu’île mourante de la Caraïbe. Aujourd’hui, la République d’Haïti incarne, symbolise aux yeux des étrangers une clocharde lépreuse qui attend sa dernière heure dans la honte grisailleuse, une pestiférée malchanceuse que même sa diaspora cherche volontairement à éviter par tous les moyens. 

    En 2025, la population haïtienne était évaluée à 12 037 506 habitants. 75% du nombre se retranchaient dans les bas-fonds d’une misère au goût de fiel. Aujourd’hui, en 2026, le tableau devient plus sombre. Ces échantillons d’individus ne possèdent pour tout bien matériel que leurs vieux chapelets de pénitence qu’ils égrènent à toutes les heures du jour et de la nuit. Devant les larges portes parfois fermées des cathédrales ou des chapelles, ils implorent « Notre-Dame des sept Douleurs » pour qu’elle intercède en leur faveur auprès de son fils  « Jésus », le charpentier nazaréen. Mais le miracle n’arrive pas-! Ou du moins, pas encore – En fait, certains diront – et avec raison – que ce pays, sous le regard oublié du  « Créateur », dépérit à la vitesse de la lumière. À dire encore vrai, cet endroit ne représente même pas son ombre. Déjà, sans exagération, Haïti semble entamer le processus de sa « disparition » de la surface de la planète! Et plus tard, peut-être – ce que vous et moi ne souhaitons guère – n’aurait-elle pas été qu’un rêve, qu’un souvenir lointain et cauchemardesque, à l’exemple de Pompéi, dans la mémoire collective internationale? Après tout, la corruption, la prostitution, la fornication, les mauvaises mœurs, toutes ces contagions chroniques ne les auraient-elles pas rongés, gangrenés-à un niveau similaire? Tous les « crimes » reprochés à Pompéi ne pourraient-ils pas être inscrits dans l’acte d’accusations dressé contre cette République blafarde, constituée de politiciens parasites, débaucheurs voire même libertins ? 

     Même après la déclaration de l’indépendance, Haïti n’a pas cessé de subir l’assaut des anciens conquérants convertis – toujours pour le malheur des nations fragilisées – en « maîtres néocolonialistes » qui œuvrent avec voracité au sein de la « mondialisation » insatiable. Comme l’explique Albert Jacquard :  « Conquérir, c’est soumettre, assujettir, avec l’espoir d’exploiter. » 

     Dans le cas d’Haïti, il faudrait remplacer « l’espoir d’exploiter » par la  « méchanceté d’exploiter ». L’Espagne, la France, l’Angleterre, les États-Unis…, l’ont saignée à blanc… Ils lui ont réservé le sort d’une vache écorchée vivante dans un abattoir insalubre… 

Et c’est loin d’être fini ! 

     Depuis plusieurs années, le phénomène de l’insécurité a élu domicile en Haïti. Notamment à Port-au-Prince. Des vies humaines sont fauchées tous les jours. Le banditisme frappe aveuglément. Toutes les couches de la société sont prises pour cible : riches, pauvres, professionnels, savants, écoliers, étudiants, illettrés, femmes, hommes, enfants, vieillards… Les assassins kidnappent, violent, rançonnent, libèrent ou tuent sans pitié. Et impunément. Les riverains vivent constamment dans la crainte de se faire enlever. D’être massacrés chez eux ou dans la rue par des hors-la-loi amoraux, sans pudeur, qui bénéficieraient – selon les apparences – d’une complicité haut perchée… Le problème est gravissime. Mais les autorités affichent un laxisme impénitent. Elles ne semblent pas vraiment intéressées à ramener la paix et la sécurité dans le pays. L’État – dirigé par des extraterrestres à la cervelle creuse – regarde mourir des gens honnêtes et se croise les bras. Comme s’il n’avait rien à foutre de « ce mal qui répand la terreur », dirait Jean de La Fontaine. Mais un mal, dirions-nous, nous-même, que les dieux de l’impérialisme ont inventé pour punir les descendants des esclaves africains qui ont humilié Napoléon Bonaparte sur les terres de Saint-Domingue. 

     Et c’est vrai, à bien y réfléchir, la montée des actes de kidnapping dans les rues et la prolifération des homicides sous le soleil de midi ne peuvent pas tenir d’un malheureux hasard. Le professionnalisme qui entoure les pratiques du banditisme en Haïti suggère, commande même aux observateurs d’élaborer une problématique en rapport à la situation, construire un questionnement, pour mieux saisir le sens, mesurer la portée, identifier les enjeux, évaluer les conséquences d’une telle dérive sociopolitique. Et nous sommes tout à fait sûrs que les premières hypothèses feront carrément remonter à la surface une filière mafieuse étonnamment méthodique. Minutieusement structurée. Impeccablement organisée. À en croire notre flair journalistique, rien, dans cette puissante et lucrative activité criminelle, n’est laissé au hasard d’une improvisation gauche, irrationnelle et compromettante. 

     Or, beaucoup d’entre nous admettraient facilement que l’incompétence,  « l’incapabilité » en matière d’« organisation » occupent, entre autres, une place impériale dans tous les débats où intervenants et participants ergotent sur les caractéristiques dysfonctionnelles et la nature improductive des institutions politiques haïtiennes. Ce constat, en toute franchise, est manifeste. Il objective les facteurs de causalité et de risque par lesquels les bailleurs de fonds et les États du Centre évaluent eux-mêmes les retards qu’ils attribuent à certaines régions du Sud – dont fait partie Haïti – en matière de développement durable? La société haïtienne, à n’en plus douter, souffre d’un déficit de savoir sur le plan de « capacité organisationnelle ». C’est l’amateurisme rebutant qui prévaut aux niveaux de tous les organes dont l’appareil de l’État est constitué. Le monde contemporain ne marche pas. Il court. Sans stratégie d’action, les dirigeants des pays retardés n’arrivent pas à suivre le rythme du « marathon » toujours dominé par les oligarques financiers, en vue d’améliorer les conditions de vie de leurs citoyennes et citoyens. 

     Les ouvrages du sociologue Jacques Grand’ maison nous offrent une bonne compréhension du concept d’« organisation ». Ce terme évoque l’art de combiner et d’associer un ensemble d’éléments qui sont utilisés comme tremplin pour atteindre des objectifs spécifiques… 

     À la lumière de ces réflexions éparses, nous croyons qu’il est à présent nécessaire de s’interroger sur les origines véritables des cas de déviance sociale grave qui sèment la terreur au sein des populations urbaine et rurale après l’éjection du « duvaliérisme jean-claudien » du fauteuil de la gouvernance. Depuis 1986, le pays est pris en otage par les spectres de la criminalité galopante. La chronicisation du problème – qui projette un profil d’insolubilité – ralentit considérablement le rythme des investissements privés et freine tout élan de progrès social et d’épanouissement culturel. 

Qui tirent les ficelles derrière le rideau de l’insécurité

     Tout indique que cette grande calamité nationale a été pensée, construite et finalement érigée en système institutionnalisé dans le but de déstabiliser la société haïtienne qui a déjà du mal à trouver un chemin normal et viable pour s’éloigner de la misère. 

     De la date de la création et de l’installation de cette force nébuleuse appelée « Police Nationale » – dont le véritable rôle était de remplacer en tous points les forces armées accouchées par l’occupation américaine  de 1915 – à aujourd’hui, le nombre d’individus tués par balles ou à l’arme blanche en Haïti dépasse l’entendement en matière d’acte criminel. 

     Les cerveaux et les exécutants de ces horreurs jouissent d’une impunité scandaleuse qui révolte la conscience citoyenne. Les enquêtes, dans la majorité des cas, n’aboutissent pas. Les coupables se seraient comme volatilisés. Évaporés dans la nature. La corruption a putréfié l’appareil judiciaire. 

     Sans hésitation aucune, le phénomène de l’insécurité qui étouffe la capitale et assiège plusieurs villes de province est une arme de déstabilisation sociale et politique sciemment utilisée par certains secteurs nébuleux de la communauté internationale pour achever de ruiner le pays. Gommer entièrement son statut de souveraineté et d’indépendance sur le parchemin des épopées mondiales. Les origines sociales et/ou ethniques des quelques individus détenus à la prison dorée de la Croix-des-Bouquets, pour leur présumée implication dans ce mouvement criminel, nous laissent comprendre que les véritables « têtes pensantes » vivent en dehors du territoire. Ils sont des « agents subalternes » au service de la mafia politique internationale. 

     Les États proesclavagistes n’oublient pas l’humiliation rattachée à la défaite cinglante qu’ils ont subie en Amérique aux mains d’une poignée d’Africains dépaysés. Accusés de sorcellerie. D’une attitude gonflée d’orgueil et empreinte de racisme, ils qualifient la victoire historique des esclaves de Saint-Domingue d’« insulte nègre ». D’ailleurs, le discours de la France le 10 mai 2014 à l’occasion de la commémoration de l’esclavage en Amérique et la traite négrière a volontairement occulté Jean-Jacques Dessalines le fondateur de la patrie, pour en attribuer la gloire et l’œuvre entière à Toussaint Louverture, appelé plutôt «  et à juste titre – le précurseur de l’indépendance nationale. Les consignes de Dessalines qui ont conduit les esclaves et les affranchis à la victoire lui coûtent jusqu’à présent l’hostilité ouverte de l’État français. Elles se révélèrent quand même efficaces. L’intrépide guerrier de Cormiers martelait sans arrêt : « Coupez la tête des colons et incendiez leurs maisons! » Durant la révolte des Africains transplantés dans l’île, le sang des « bourreaux esclavagistes » coula sur le sol saint-dominguois comme les eaux d’une rivière en crue. Il faut comprendre que les esclaves insurgés prenaient toutes les précautions afin d’empêcher que le  « mal » ne repoussât par les racines et que les horreurs ne se répétassent. 

     Les puissances de l’Europe et de l’Amérique du Nord ont entamé longtemps déjà le processus de « désacralisation » de la patrie des Haïtiens chèrement acquise. Et ils le font avec la complicité des « Conzé » mal dégrossis dans les universités étrangères. C’est l’esprit de vengeance et le sentiment de mépris qui attisent les feux de la délinquance qui endeuille les familles. Du haut de leur demeure spirituelle, Justin Lhérisson, et Édouard Antonin Tardieu, respectivement auteurs de La Dessalinienne et l’Hymne à la Jeunesse, doivent être attristés de contempler cette République déflorée, profanée – qui les a pourtant si sublimement inspirés – submerger par le déclin, comme la Rome antique se courba au IIIe siècle sous le poids de sa décadence. La République d’Haïti est en train de sombrer vertigineusement dans la « conspiration des ténèbres (1) ». 

     La criminalité systémique, telle qu’elle a pris forme après février 1986, doit être vue et interprétée comme l’invention et la manifestation d’une cruauté paroxystique. Il s’agit d’un instrument de frayeur contraignante pour casser la résistance des masses qui luttent pour l’émergence d’un lendemain meilleur. Prises de panique devant les ravages du kidnapping, des familles entières ont fait le choix regrettable de s’expatrier. Elles sont allées grossir le nombre des  « misérables » cosmopolites qui suent sang et eau dans les « usines de torture » de l’Amérique du Nord pour gagner le salaire minimum. D’un autre côté, certains immigrants haïtiens ont dû renvoyer aux calendres grecques leur rêve de retour au pays natal, de peur de se faire assassiner- comme Benigno Aquino (2) – dès leur descente d’avion ou à la sortie de l’aéroport, comme c’était déjà le cas sous Gérard Latortue et sa bande de pirates vampires… Nous sommes de plus en plus convaincus que le phénomène du banditisme est scientifiquement théorisé par des « cerveaux étrangers » qui utilisent, comme toujours, une « main-d’œuvre » locale, à bon marché. Mais extrêmement bien entraînée. Psychologiquement bien préparée…! Haïti, à cause de sa situation de « pauvreté extrême », est un terreau fertile pour toutes les activités criminelles. Des renégats faméliques abattraient la population d’un village entier pour une assiette de maïs moulu…! 

Ce que nous avons appris 

     L’Académie de police nationale située à Pernier (Pétion-Ville) a été le théâtre d’un vol spectaculaire sous le premier gouvernement de M. Préval. Peu de gens le savent. Les autorités ont évité d’ébruiter l’affaire. J’en étais « informé » par un haut responsable de la Direction des écoles et de la formation permanente (DEFP) qui m’invitait à venir sur place et à faire le constat par moi-même. Il s’agit d’une vieille connaissance, un pasteur protestant – dont le nom est omis volontairement – que j’avais l’habitude de rencontrer à l’époque de la dictature duvaliérienne dans une métropole de l’Amérique du Nord. Il avait été formé à l’étranger pour participer activement à la matérialisation du projet de création du « corps armé controversé » appelé « Police Nationale ». 

     Ce personnage influent m’a remis une copie de la liste des équipements dérobés, ou plutôt détournés. L’importance du méfait, la diversité et la quantité des unités qui figurent dans ce document confidentiel – d’ailleurs que j’ai conservé – m’ont permis de constater qu’il ne s’agissait pas d’une simple affaire d’« escroquerie » pour gagner illicitement de l’argent. Cela est d’autant plus vrai que le présumé auteur principal du délit serait un ressortissant étasunien qui travaillait dans ce projet comme responsable de la logistique pour le compte de l’International Criminal Investigative Training Assistance Program (ICITAP). Cette entité, comme vous le savez, relève du Département de la Justice américaine. D’autres fonctionnaires étrangers seraient aussi associés à cette histoire obscure et mystérieuse de vol ou de détournement de matériels destinés à la Police Nationale : véhicules, uniformes, caméras, machines à écrire Olivetti, meubles de bureau, radios de communication, microphones… C’est un indigène, agent de sécurité haïtien affecté à l’Académie de police, qui a conduit à la découverte de la vérité. 

     Ces « missionnaires de la cosmocratie » qui ont ramené le président Aristide en 1994 auraient-ils reçu des instructions précises et formelles de leurs chefs  hiérarchiques pour créer deux forces de police parallèles en Haïti, dont l’une serait officielle, tandis que l’autre, souterraine ? Par conséquent, clandestine… Et encore, avec des attributions occultes… Si tout cela s’avère, quelle utilisation en font les « Jules Césars » contemporains, ceux-là que Jean Ziegler appelle les  « cosmocrates »? Ce dilemme embrouille les esprits : dans cet étrange amalgame, comment peut-on reconnaître le vrai policier du faux, puisqu’ils portent la « même uniforme » et ont été formés par les « mêmes instructeurs »? En  définitive,  dans  quelle  mesure  la  police nationale ne  serait-elle  pas  un   « cadeau empoisonné » pour les Haïtiens, comme les forces armées créées sous l’occupation américaine de 1915, et qui se sont alliées à tous les pouvoirs politiques dictatoriaux pour assassiner opposants et simples citoyens ? 

     Bref, la Police nationale apparaît effectivement comme une chandelle allumée par les deux bouts…! 

     De 1995 à nos jours, les nouvelles n’ont-elles pas rapporté de nombreux cas de policiers morts en devoir, assassinés par leurs propres collègues? Et les meurtriers, ne sont-ils pas – pour la plupart – demeurés introuvables? 

     Les autorités gouvernementales et judiciaires de l’époque sont au courant du contenu de cette révélation. Elles pourraient difficilement en nier l’authenticité. Un mandat d’arrêt – dont nous avons eu le privilège de prendre connaissance –  a été décerné contre les suspects. Mais le président d’alors, M. René Préval, s’est fait dire –   pour répéter notre source – par l’ambassade américaine à Port-au-Prince « qu’il n’était pas question que la République d’Haïti sévisse contre des citoyens américains »! 

     Pourtant, les États-Unis arrêtent aisément des Haïtiens en Haïti, les jugent et les incarcèrent en Floride. Sans la moindre intervention voire protestation de la part des dirigeants locaux. Et même la France de François Hollande s’est permis de le faire. 

     La tentative d’installer une filière d’insécurité en Haïti remonte au gouvernement de facto du général Prosper Avril. Des femmes, des mères de famille étaient violées toutes les nuits sous les regards impuissants et rageurs de leurs progénitures et proches parents. Ou contraintes de se laisser violer par leurs fils, leurs frères, leurs cousins… Le journaliste Sony Bastien, notre cher ami et confrère décédé le 2 juin 2014, avait inventé le mot « zenglendo » pour qualifier les malfaiteurs qui opéraient en toute liberté et autorité sous le règne avrilien. 

Demain n’est rassurant pour personne… 

     Le piège se referme progressivement sur Haïti. La communauté internationale œuvre à gommer, à rayer définitivement les termes « indépendance » et  « souveraineté  » du lexique politique des Haïtiens. Cette histoire envoûtante de « Première République noire indépendante du monde » agace les anciens « maîtres du colonialisme ». L’insécurité aurait donc également pour but de basculer le pays dans un état total d’« ingouvernabilité ». Et l’anarchie sociale ouvrirait encore plus grandes les portes de la « mise sous tutelle » aux  « pharisiens » hypocrites qui ont inventé la « danse macabre » des « Opérations Restore Hope », comme cela s’est passé au Venezuela, et actuellement en Iran avec l’assassinat sadique du guide suprême Ali Khamenei. Néanmoins, jusqu’à présent, la présence des troupes étrangères sur le territoire haïtien ne réfère qu’à la mention trompeuse, fallacieuse que l’on connaît de l’« assistance internationale » dans les régions périphériques, avec ses conséquences désastreuses et nauséeuses : viol, pédophilie, assassinat, pillage des ressources naturelles… 

     Jacques Ellul a écrit trois mots que nous avons eus le privilège de lire et de mémoriser: « Exister, c’est résister ». Aucun peuple opprimé ne devrait les ignorer ! 

Le chemin de l’apocalyose

    C’est en visionnant un vieux  western que  nous avons appris très jeune que l’individu peut-être coupable de « ce qu’il a fait », et de ce « qu’il n’a pas fait ». Et les deux, dans bien des cas, peuvent mériter le même châtiment.

     Dans le chapitre 7 de son ouvrage « Le Prince » qui traite « Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune », Machiavel constate :

     « Ceux qui grâce à la fortune seulement deviennent princes, de simples particuliers qu’ils étaient, le deviennent sans grand peine, mais en ont beaucoup pour se maintenir. Ils n’ont aucune difficulté en chemin, car ils y volent; mais toutes les difficultés naissent quand ils sont en place. De tels hommes sont ceux à qui a été accordé un État soit pour de l’argent, soit par la grâce de qui l’accorde : comme cela arriva à beaucoup d’hommes en Grèce, dans les cités de l’Ionie et de l’Hellespont, où des princes furent créés par Darius, afin qu’ils les tiennent pour sa sécurité et pour sa gloire… »

     Sans marcher sur les traces de Jean le prophète, nous prédisons que la République d’Haïti se rapproche d’un tournant apocalyptique. Les États impérialistes qui s’enorgueillissent de lui servir de béquilles économiques et financières se préparent à passer à l’acte final de la  pièce. Ils ont décidé d’en finir avec elle. Que ne font-il pas  pour la clouer définitivement au sol? Ce pays de la Caraïbe, à moins d’un miracle, ne se relèvera pas de sa déchéance. Et ce miracle dont nous faisons mention dans toutes nos réflexions politiques s’appelle une « Révolution ».

     Haïti a-t-elle les moyens d’exister sans qu’elle ait la possibilité d’importer des vivres alimentaires, des produits pharmaceutiques, des articles vestimentaires usagés, des pièces de véhicules… en provenance de l’Amérique du Nord? Un embargo comme celui que subissent les Palestiniens ou les Cubains ne serait-il pas désastreux pour la population déjà vulnérabilisée? La Croix-Rouge internationale, – comme il en est de son habitude –, viendrait compter les victimes par millions. Et parmi elles, on y dénombrerait certainement des membres d’une « élite universitaire » immobiliste. Amorphe. Opportuniste.

     Che Guevara affirmait : « Si tu trembles d’indignation à chaque injustice, alors tu es un camarade. » 

     La fonction essentielle de l’État est de construire une route de bien-être pour les citoyens. Le Contrat social de Rousseau accentue sur la nécessité pour les gouvernements légitimes de respecter leurs engagements envers les mandants. En ce sens, les dirigeants haïtiens, de 1804 à aujourd’hui, ont failli à leurs responsabilités sociales, économiques et politiques. Ils ont conduit la République au désordre, à l’indiscipline et à la ruine. Dans « Savoir, richesse et violence à la veille du XXIe siècle », Alvin Toffler, décédé le 27 juin 2016, rappelle l’enseignement de Francis Bacon : « Le savoir est le pouvoir. » Nous pourrions partir de ce postulat pour extrapoler  à l’infini : le savoir est le pouvoir de changer et d’adapter l’environnement physique et spirituel à l’étendue des ambitions et des rêves pluriels et singuliers; le savoir confère le pouvoir de choisir et de créer le type de société dans lequel tous et chacun veulent vivre et mourir…  

     C’est l’abbé Pirard qui déclare à Julien Sorel, le personnage principal, controversé et frustré de « Le rouge et le noir » du grand romancier  Stendhal : « Tu détestes d’où tu viens. Tu hais où tu vas. Mais sais-tu où tu vas? » 

     Voilà le dilemme auquel se sont confrontés les Haïtiens tout le long de leur parcours existentiel ! Ils maudissent l’esclavage, le capitalisme, l’impérialisme, le néocolonialisme, la colonialité, le néolibéralisme… Ce qui est déjà bien en soi. Mais savent-ils au moins où ils veulent se rendre?

     Le Maître, le Grand et le Sage Confucius nous apprend : « Lorsque l’on se cogne la tête contre un pot et que cela sonne creux, ce n’est pas forcément le pot qui est vide. » Le moment est venu pour les intellectuels progressistes de relire et d’adopter les considérations philosophiques et idéologiques d’Étienne de La Boétie développées dans son ouvrage « Discours de la servitude volontaire ».

     En regardant la République enchaînée dans ses malheurs et les incompétences de ses dirigeants, nous sommes encore plus convaincus de l’arrivée prochaine d’une série d’événements politiques et économiques aux conséquences immesurables pour nos compatriotes fragiles. Contrairement à la clique des ayants cause et des ayants droit, ceux-ci ne disposent d’aucun bouclier de protection sociale et judiciaire, de sécurité politique et économique… 

     Aujourd’hui, Haïti se retrouve à bord d’un train de nulle part. Qui n’a aucune destination. Le cataclysme se pointe déjà à l’horizon. La population haïtienne fonce à toute vitesse, les yeux bandés, vers une « fadicité apocalyptique ». Et pourtant elle a le pouvoir d’échapper à l’autodestruction suspendue depuis plus de deux cents ans sur sa tête comme une épée de Damoclès, et la capacité de se construire une existence fière et digne de son passé historique.  

Robert Lodimus

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