2 mars 2026
Là où la dignité s’efface, la nation s’effondre
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Là où la dignité s’efface, la nation s’effondre

Par Ralf Dieudonné JN MARY 

Il arrive parfois qu’un détail du quotidien nous secoue plus qu’un grand événement. Une phrase entendue au hasard d’une conversation, un geste qui nous surprend, un comportement répété des centaines de fois autour de nous… et soudain, notre conscience se réveille.

Un jour, au milieu du tumulte d’une rue de Port-au-Prince, j’ai entendu un jeune dire :

« Ou konnen kiyès li ye ? »

Non pas pour admirer quelqu’un, mais pour évaluer son importance avant de décider comment le traiter.

À cet instant, une pensée constante s’est imposée à moi : ce n’est pas normal.

Ce n’est pas normal que dans notre société, la valeur d’une personne se mesure d’abord à ses titres, à ses relations, à son statut. Ce n’est pas normal que même dans nos églises, nos écoles, nos séminaires, nos hôpitaux, nous sentions le besoin de scanner l’identité sociale de quelqu’un avant de lui accorder le respect.

Et c’est justement pour cela que je sens l’urgence de parler. Parce que ce phénomène ne vit ni dans les montagnes, ni dans les endroits reculés, mais dans les espaces mêmes où nous devrions apprendre la dignité : nos institutions, nos lieux de formation, nos lieux de prière.

Ce que je veux partager aujourd’hui nous concerne tous, sans exception.

Car c’est notre avenir que cela affecte.

C’est notre vivre-ensemble que cela menace.

C’est notre pays que cela façonne souvent dans la mauvaise direction.

Nous restaurons notre société lorsque nous décidons d’accorder à chaque personne le respect qu’elle mérite avant même de connaître son identité sociale.

Alors, que devons-nous changer ?

Prenons le chemin ensemble, un pas après l’autre.

I. Le respect conditionnel détruit la valeur humaine.

Dans plusieurs sociétés du monde, le respect est instinctif. On respecte quelqu’un parce qu’il existe, point. Chez nous, trop souvent, le respect est un calcul.

On veut savoir :

« Kiyès li ye ? Li soti ki kote ? Ki nivo li genyen ? Li gen diplòm ? Kiyès ki Pastè l ? »

Comme si la dignité devait se prouver avant d’être reconnue.

Je me rappelle d’un chauffeur de tap-tap de Delmas qui m’a dit un jour :

« Si yo pa wè ke ou gen moun dèyè w, yo trete w tankou ou pa gen valè. Men gen moun ki ap mache pye atè ki gen plis respè pou lavi pase anpil nan moun ou wè ki ap mennen gwo machin yo. »

Cette phrase m’a transpercé.

Elle disait tout.

Elle révélait un mal profond.

Et quelques années plus tôt, je l’avais vécue dans ma propre chair, sans même savoir qu’elle deviendrait plus tard un symbole de ce que nous sommes en train de perdre.

Je revenais alors de la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti. Je m’en souviens comme si c’était hier : j’étais en troisième année de Génie civil. Il pleuvait à torrents ce jour-là, ces pluies qui transforment les rues en miroirs tremblants et cachent les égouts ouverts sous les nappes d’eau. Dans l’autobus, une dame se tenait debout, un bébé dans les bras. Elle semblait perdue, ne sachant ni où descendre ni où poser les pieds. Le bus va bientôt arriver à destination. Elle aura besoin de quelque part pour protéger son bébé des intempéries. En la regardant, j’ai senti la peur silencieuse qu’elle portait : celle de glisser, de tomber, de faire mal au petit être fragile qu’elle tenait contre elle.

Quand mon tour de descendre est arrivé, je me suis tourné vers elle. Je voulais simplement l’aider, lui offrir un abri en attendant. Je ne voulais pas qu’elle risque de tomber dans un égout invisible sous la pluie. Alors, avec douceur, je lui ai demandé si elle voudrait se mettre à couvert chez ma famille, juste le temps que l’orage passe. 

Mais avant même qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche, plusieurs passagers ont lancé d’une seule voix, presque comme un réflexe social :

« Ou konnen kiyès li ye ? »

Comme si, avant d’aider une femme trempée et inquiète portant un bébé, il fallait d’abord savoir son identité, sa valeur sociale, son importance aux yeux du monde.

À cet instant, j’ai compris que cette phrase n’était pas seulement un murmure de rue.

C’était un état d’esprit.

Un modèle.

Une manière de voir l’autre.

Une manière qui, sans qu’on s’en rende compte, détruit petit à petit ce qui fait de nous un peuple humain.

Or, la vérité est simple :

La valeur d’un être humain ne dépend ni de son nom, ni de son diplôme, ni de sa fonction.

La valeur humaine est intrinsèque, inconditionnelle, indiscutable.

Chaque fois que nous réservons le respect à une poignée de personnes, nous brisons la cohésion sociale. Nous renforçons les divisions. Nous diminuons notre propre humanité.

Et si à partir d’aujourd’hui, nous commencions par saluer tout le monde, même si ce n’ est pas nécessairement avec le même sourire ?

Et si nous apprenions à défendre quelqu’un, non parce qu’il peut nous servir plus tard, mais parce qu’il est simplement une personne ?

Et si nous cessions de choisir qui mérite la bienveillance et qui mérite la négligence ?

Et si nous apprenions à valoriser un étudiant avant même qu’il n’obtienne son diplôme ?

Et si nous étions capables de défendre quelqu’un, non parce qu’il est influent, mais parce qu’il est une personne ?

Mais ce phénomène ne s’arrête pas là : il nourrit une peur silencieuse qui menace notre avenir collectif.

II. La peur de mieux former que soi étouffe la nation.

Dans plusieurs milieux (écoles, séminaires, universités), il existe une peur presque invisible : la peur que les étudiants nous dépassent.

Certains retiennent leur savoir, d’autres freinent les progrès, d’autres encore laissent entendre :

« Ou pa dwe konnen plis pase mwen. »

Cette mentalité tue l’avenir.

Un jeune étudiant m’a dit un jour :

« Gen pwofesè ki fè w santi ou dwe limite tèt ou. Si yo remake ou konprann twò vit, yo kapab makew. »

J’ai senti dans sa voix non seulement de la frustration, mais aussi de la tristesse.

Ce jeune ne demandait pas la gloire. Il demandait simplement le droit d’apprendre.

Pourtant, c’est une vérité universelle :

Une génération ne grandit que lorsque celle qui la précède accepte humblement d’être dépassée.

Former quelqu’un pour qu’il reste derrière nous n’a jamais construit un pays.

Mais former quelqu’un pour qu’il aille plus loin que nous… voilà comment on construit une nation forte.

À ce titre, certains actes méritent d’être soulignés.

En Haïti, un ancien président devenu fondateur d’une grande université privée a décidé récemment de rendre l’agronomie gratuite pour les étudiants. Peu importe les débats politiques qu’on peut avoir sur lui, cet acte porte un message clair : faire le bien simplement parce que c’est le bien.

Lorsqu’un leader décide d’offrir la possibilité d’étudier gratuitement, c’est un acte de courage social. Voilà le niveau de maturité morale dont notre nation a besoin.

Faire le bien simplement parce que c’est le bien.

Imaginez un pays où chaque professeur se dit :

« Mwen fòme w pou w depase m. »

Quel miracle cela produirait-il dans nos salles de classe ?

Dans nos universités ?

Dans nos églises ?

Dans nos communautés ?

Dans notre économie ?

Et maintenant, regardons où tout cela nous mène.

Mais avant, récapitulons.

Nous avons vu que le respect conditionnel affaiblit la valeur humaine.

Nous avons vu que la peur de transmettre limite l’avenir de toute une nation.

Et nous avons vu que le bien, lorsqu’il est fait pour le bien, transforme la société.

Imaginez un matin où, dans une école quelconque d’Haïti, un élève timide entre en classe et découvre un professeur qui croit profondément en lui.

Imaginez un hôpital où un patient pauvre est accueilli avec douceur.

Imaginez une université où l’on célèbre la réussite des étudiants sans crainte qu’ils brillent plus que leurs enseignants.

Imaginez une Haïti où le respect n’est plus négocié, où le bien n’est plus stratégique, où la dignité n’est plus à prouver.

Haïti n’attend pas un miracle.

Elle attend un peuple qui choisit d’être humain.

Un peuple qui décide de faire le bien simplement parce que c’est le bien.

Un peuple qui comprend que l’avenir ne se reçoit pas : il se construit.

Alors, levons-nous.

Et rebâtissons Haïti. Ensemble. Maintenant. Sans peur. Sans calcul. Mais avec amour, courage, et respect.

Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune.

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