Par Reynoldson Mompoint
Cap-Haïtien, 28 février 2026
Comment l’international et nos élites ont méthodiquement dépouillé nos valeurs, nos mœurs, nos traditions et nos institutions, du Palais aux sections communales
Il fut un temps où le mot Palais ne renvoyait pas seulement à une bâtisse, mais à une idée. Le Palais National incarnait la continuité de l’État.
Le Palais de Justice de Port-au-Prince symbolisait l’arbitrage suprême entre le juste et l’injuste.
Le Parlement haïtien était censé porter la voix des communes, des sections communales, des quartiers oubliés.
Aujourd’hui, ces symboles sont devenus des carcasses physiques ou morales. Les murs se fissurent, les archives brûlent, les procédures s’évaporent, et la souveraineté se négocie dans des salons climatisés, loin de la poussière des mornes et des ruelles.
Ce n’est pas une fatalité. C’est un projet. Un projet mené à deux mains : celle d’un international paternaliste et stratège, et celle d’une élite haïtienne complice, affamée de privilèges et de visas.
Le Palais comme théâtre de la dépossession
Le tremblement de terre de 2010 a effondré des murs. L’international a profité de la secousse pour ébranler les fondations politiques. Les institutions, déjà fragiles, sont devenues dépendantes. L’aide humanitaire s’est muée en architecture de contrôle. Les financements ont remplacé les budgets nationaux. Les consultants ont supplanté les fonctionnaires.
Dans les couloirs, on ne parlait plus de Constitution ; on parlait de « roadmap ». On ne parlait plus de souveraineté ; on parlait de « stabilité régionale ».
Sous couvert de reconstruction, on a reconstruit la dépendance. Le Palais n’était plus un centre de décision : il devenait un point de validation.
La lente érosion des mœurs et des traditions
Haïti n’est pas seulement une République. C’est une civilisation. C’est le konbit dans les sections communales. C’est la solidarité organique des quartiers. C’est le respect du lakou. C’est la parole donnée qui vaut signature. C’est la transmission intergénérationnelle, la place du vodou comme matrice culturelle, la messe du dimanche, le carnaval, la fête patronale, la rareté du divorce dans les campagnes, l’honneur du nom de famille.
Que reste-t-il de cela quand : les ONG remplacent les structures communautaires ? Les jeunes ne rêvent plus d’être instituteurs ou magistrats, mais employés d’ambassade ? La langue créole est instrumentalisée sans être structurée ? Les écoles deviennent des commerces ? Les églises deviennent des entreprises ? La violence devient monnaie courante ?
Dans les quartiers, la référence n’est plus l’instituteur, mais le chef de gang. Dans les sections communales, l’autorité n’est plus l’ASEC, mais l’homme armé.
L’international finance des programmes de « résilience ». Nos élites financent des campagnes électorales. Pendant ce temps, la société se désagrège.
Les communes et les circonscriptions : territoires abandonnés
Dans les sections communales, l’État n’existe plus que sur le papier. Les CASEC et ASEC sont marginalisés. Les communes sont sous-financées. Les tribunaux de paix sont inexistants. La décentralisation est proclamée dans les discours et étranglée dans les budgets.
Et pendant que les mornes s’appauvrissent, les quartiers populaires deviennent des laboratoires de contrôle sécuritaire. L’international parle de « sécurité ». Mais de quelle sécurité s’agit-il quand la souveraineté est absente ?
On nous impose des missions successives, stabilisation, appui, justice, sécurité, comme si Haïti était un chantier permanent. Chaque mission promet la consolidation des institutions.
Chaque mission laisse un vide plus profond. Nos politiciens applaudissent. Nos commerçants importent. Nos lettrés rédigent des rapports en français académique pour plaire aux bailleurs.
Le peuple, lui, enterre ses morts.
La complicité des élites : politiciens, marchands, lettrés
Il serait trop facile d’accuser uniquement l’international. La vérité est plus cruelle. Nos politiciens ont troqué la souveraineté contre le maintien au pouvoir.
Nos commerçants ont troqué la production nationale contre l’importation massive. Nos intellectuels ont troqué l’engagement contre la consultance.
La classe politique signe des accords à l’étranger qu’elle n’oserait pas défendre dans une assemblée de section communale.
Les grandes familles commerciales préfèrent la dépendance logistique à l’investissement productif.
Certains universitaires vivent de séminaires sur la crise sans jamais proposer de rupture.
Haïti est devenue un marché : marché humanitaire, marché sécuritaire, marché, migratoire,marché électoral.
La République se vend par tranches.
Le macabre de l’international : entre humanitaire et géopolitique
Ne soyons pas naïfs. Haïti n’est pas un accident géographique. C’est un espace stratégique dans la Caraïbe. Les grandes puissances ne financent pas par amour. Elles investissent par intérêt.
Stabilité migratoire. Contrôle des flux. Positionnement géopolitique. Influence régionale.
Chaque crise devient une opportunité d’ingérence. Chaque transition devient une négociation externe. On choisit qui peut gouverner. On délégitime qui dérange. On sanctionne, on isole, on fabrique des consensus.
Pendant ce temps, la culture s’érode.
Les quartiers : fabrique d’une nouvelle normalité
Dans les quartiers populaires, une autre République s’est installée. Une République sans Constitution. Une République avec kalachnikov. Une République où l’impôt s’appelle rançon.
Les jeunes grandissent avec pour horizon : l’exil, l’enrôlement, ou la mort. Les mères prient. Les pères se taisent. Les écoles ferment. Les églises s’adaptent. La violence n’est plus exceptionnelle ; elle est structurelle.
Et pendant que les quartiers s’embrasent, les conférences internationales se multiplient.
La destruction symbolique : plus grave que la ruine matérielle
On peut reconstruire un bâtiment.
On peut rebâtir un Palais. Mais comment rebâtir la confiance ? Comment restaurer : le respect de la parole publique ? la crédibilité des institutions ? la foi dans la justice ? l’honneur de la fonction ?
La République n’est pas morte par accident. Elle est morte par trahison graduelle.
De la section communale au Palais : la reconquête nécessaire
La solution ne viendra ni d’une nouvelle mission internationale, ni d’un énième accord d’hôtel. Elle viendra: de la réhabilitation des sections communales comme base réelle de gouvernance. D’une fiscalité locale effective. D’un investissement massif dans l’école publique. D’une justice indépendante. D’un pacte moral entre élites et peuple.
Il faut redonner sens au mot Palais. Non comme monument, mais comme responsabilité. Il faut que le quartier redevienne espace de solidarité et non zone de guerre. Il faut que la commune redevienne cellule politique vivante. Il faut que la circonscription redevienne territoire de représentation, pas simple découpage électoral.
La question centrale : voulons-nous encore être une Nation ?
Haïti a vaincu l’esclavage. Mais peut-elle vaincre la dépendance ? Nos ancêtres ont bâti un État dans la pauvreté matérielle mais la richesse morale.
Nous possédons aujourd’hui plus d’universitaires, plus d’ONG, plus de partenaires, plus de budgets cumulés… et moins de souveraineté.
Le paradoxe est cruel. La perte des valeurs ne s’est pas faite par décret. Elle s’est faite par habitude. Habitude d’accepter. Habitude de négocier l’essentiel. Habitude de survivre sans exiger.
La République à reconstruire de bas en haut
La crise haïtienne n’est pas seulement politique. Elle est morale, institutionnelle, civilisationnelle. Du Palais National aux sections communales, des quartiers populaires aux circonscriptions oubliées, nous assistons à une dépossession organisée.
Mais l’histoire d’Haïti est celle des impossibles renversés. La reconquête passera par : la dignité retrouvée, la responsabilité assumée, la rupture avec la politique de sous-traitance nationale, la fin de la dépendance intellectuelle, et le réveil des quartiers comme cellules de résistance civique.
L’international poursuivra ses intérêts. Les politiciens poursuivront les leurs.
La vraie question demeure : le peuple haïtien poursuivra-t-il enfin le sien ?
La République n’est pas un don. Elle est une conquête permanente. Et si nous ne la défendons pas, d’autres continueront de la gérer à notre place du Palais… jusqu’aux sections communales.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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