Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 20 février 2026
Le 20 février 2026, à Genève, le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) publient un rapport conjoint : les gangs armés exploitent les enfants. Guetteurs, collecteurs d’extorsion, porteurs d’armes, incendiaires, parfois tueurs. Des enfants aussi victimes de violences sexuelles et de traitements inhumains.
Le chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu, appelle à considérer ces mineurs comme des victimes et à renforcer les mécanismes de protection sociale.
Très bien.
Mais une question dérange : comment en est-on arrivé là sous le regard permanent des Nations Unies en Haïti ?
Une tragédie documentée… après coup
Ce rapport décrit une réalité connue depuis des années dans les quartiers populaires. Les enfants ne deviennent pas soldats du jour au lendemain. Ils sont happés par la misère, l’abandon scolaire, la faim, la peur. Ils entrent d’abord comme messagers, comme guetteurs. Puis la spirale s’accélère.
Ce que l’ONU appelle aujourd’hui “constat alarmant” est le produit d’un effondrement progressif que ses missions successives ont observé, analysé, commenté.
Mais prévenir n’a jamais été suffisant. Accompagner n’a jamais été protéger. Diagnostiquer n’a jamais été agir.
La présence onusienne : vingt ans de tutelle, quel résultat ?
Depuis 2004, Haïti a connu une succession de missions des Nations Unies :
Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH)
Mission des Nations Unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH)
Puis le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH)
Officiellement : stabiliser, professionnaliser la police, renforcer l’État de droit.
Dans les faits ? Des gangs plus structurés. Des territoires perdus. Des enfants enrôlés.
L’ONU n’est pas un acteur périphérique en Haïti. Elle est un pilier du dispositif politique et sécuritaire depuis plus de deux décennies. Elle a influencé les transitions, accompagné les gouvernements, conseillé les autorités.
Alors si l’enfance haïtienne est aujourd’hui militarisée, la responsabilité ne peut être uniquement locale.
Le paradoxe onusien : puissance internationale, impuissance locale
Les Nations Unies disposent de ressources, d’expertise, de mécanismes diplomatiques, de leviers financiers.
Pourtant : les chefs de gangs opèrent en toute impunité.
Les réseaux d’armes continuent d’alimenter les quartiers. Les sanctions internationales restent limitées et tardives. Les programmes de prévention ciblant les jeunes sont sous-financés.
Le discours sur la “protection de l’enfance” contraste brutalement avec l’absence de résultats concrets sur le terrain.
La vérité est brutale : la présence internationale n’a pas empêché la mutation des gangs en quasi-structures paramilitaires.
L’ombre du passé : les fautes non assumées
La responsabilité historique de l’ONU en Haïti ne commence pas en 2026.
La MINUSTAH, déployée après la chute de Jean-Bertrand Aristide en 2004, devait restaurer la stabilité. Elle a laissé un héritage controversé : accusations d’abus, gestion sécuritaire contestée, et surtout l’introduction du choléra en 2010 — une catastrophe sanitaire qui a profondément entamé la confiance populaire.
Cette fracture morale n’a jamais été totalement réparée.
Quand une organisation internationale perd la confiance des communautés, sa capacité à prévenir la radicalisation et l’enrôlement des jeunes s’effondre.
Comment convaincre un adolescent que l’État de droit est crédible quand l’ordre international lui-même apparaît distant, technocratique, parfois irresponsable ?
Enfants soldats : qualification juridique, défaillance politique
Le recrutement d’enfants par des groupes armés est prohibé par le droit international. L’ONU le sait. Elle le combat ailleurs dans le monde.
Mais en Haïti, la qualification juridique n’a pas été suivie d’une stratégie offensive et cohérente.
Où sont les programmes massifs de démobilisation ?
Où sont les centres de réhabilitation financés à la hauteur du problème ?
Où sont les mécanismes de traçabilité des armes ?
Le rapport appelle à considérer ces enfants comme des victimes. C’est juste. Mais la victimisation sans protection devient un slogan.
L’architecture politique soutenue par l’international
L’ONU ne gouverne pas Haïti, mais elle a soutenu et accompagné des gouvernements successifs, parfois fragiles, parfois contestés.
En tolérant l’affaiblissement progressif des institutions, en privilégiant la stabilité politique à court terme plutôt que la réforme structurelle, la communauté internationale a contribué à une illusion de normalité.
Pendant ce temps : les écoles fermaient. Les services sociaux s’effondraient. Les quartiers se militarisaient.
Les enfants ont comblé le vide laissé par l’État. Les gangs ont occupé l’espace abandonné.
Genève et Port-au-Prince : deux réalités
À Genève, on rédige des rapports. À Port-au-Prince, des adolescents portent des fusils.
Le contraste est violent. L’ONU appelle à une action coordonnée entre autorités nationales et partenaires internationaux. Mais cette coordination existe depuis des années. Ce qui manque, c’est l’efficacité.
Si après vingt ans de présence internationale, la capitale est morcelée en zones de contrôle criminel, il faut oser parler d’échec stratégique.
La responsabilité partagée, mais asymétrique
Oui, les gangs sont les auteurs directs des crimes. Oui, l’État haïtien porte une responsabilité majeure. Mais les Nations Unies ne peuvent se présenter uniquement comme observatrices.
Quand une organisation accompagne, conseille, finance, légitime un système pendant des années, elle partage la responsabilité des résultats.
La question n’est pas de blâmer pour blâmer. La question est de savoir : quelles leçons concrètes ont été tirées ?
Que faudrait-il faire réellement ?
Si l’ONU veut rompre avec la logique des rapports sans lendemain, elle doit : exiger des indicateurs de performance publics et mesurables. Soutenir un plan massif de désarmement, démantèlement et réinsertion. Investir prioritairement dans l’éducation et la protection sociale.
Mettre en place un mécanisme indépendant d’évaluation de son propre impact en Haïti.
Sans auto-évaluation, il n’y a pas de crédibilité.
L’enfance comme miroir d’un échec global
L’exploitation des enfants par les gangs n’est pas un accident. C’est le symptôme ultime d’un État affaibli et d’une gouvernance internationale inefficace.
Le BINUH et le HCDH ont raison de tirer la sonnette d’alarme. Mais ils doivent aussi regarder dans le miroir. L’histoire retiendra que pendant que les Nations Unies multipliaient les résolutions et les rapports, des enfants haïtiens perdaient leur innocence dans des ruelles contrôlées par des hommes armés.
La responsabilité est locale. Elle est aussi internationale. Et tant que cette vérité ne sera pas pleinement assumée, les communiqués de Genève resteront des feuilles de papier face aux kalachnikovs des quartiers oubliés.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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