Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 20 février 2026
Il y a des vérités qui dérangent. Des vérités qu’on préfère murmurer dans les salons climatisés de Pétion-Ville plutôt que de crier dans les rues poussiéreuses de Carrefour-Feuilles.
La plus brutale d’entre elles ?
Haïti n’est pas seulement victime de dirigeants corrompus. Elle est devenue, au fil des décennies, une société qui tolère, justifie et parfois célèbre les pratiques amorales. Oui, le mot est lourd. Mais il est nécessaire.
La banalisation du mal
Depuis la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, le pays vit dans une transition permanente. Une démocratie sans culture démocratique. Une République sans sens aigu de la responsabilité collective.
De Jean-Bertrand Aristide à René Préval, des gouvernements civils aux régimes de transition, la promesse a toujours été la même : rupture, moralisation, refondation. Pourtant, la pratique est restée identique : clientélisme, favoritisme, impunité.
Mais la question essentielle est ailleurs : qui applaudit ces pratiques ?Qui protège les corrupteurs ? Qui vote pour eux encore et encore ? La société. Une partie significative de la société.
L’amoralité comme stratégie de survie
En Haïti, l’amoralité n’est pas toujours perçue comme un vice. Elle est parfois vue comme une compétence. Celui qui détourne des fonds publics mais “aide son quartier” devient un bienfaiteur.
Le politicien qui distribue des billets pendant les campagnes électorales est considéré comme généreux. Le fonctionnaire qui exige “ yon ti kòb” pour accélérer un dossier n’est pas un corrompu : “l ap chache lavi”. Ce glissement sémantique est dangereux. Il transforme la corruption en normalité sociale.
Les élites économiques : silencieuses mais complices
Il serait trop facile de blâmer uniquement les masses. Les élites économiques jouent un rôle central. Elles financent les campagnes. Elles influencent les nominations. Elles négocient les lois fiscales. Puis elles dénoncent l’insécurité… qu’elles ont indirectement nourrie.
Dans cette mécanique perverse, chacun trouve son intérêt immédiat. Personne ne pense à l’intérêt collectif.
Les gangs : miroir d’une société fracturée
L’émergence de coalitions armées comme G9 an fanmi e alye n’est pas un accident historique. C’est le produit d’années de compromissions entre politiciens, hommes d’affaires et acteurs internationaux. On ne peut pas instrumentaliser la violence pendant des années et s’étonner ensuite qu’elle devienne autonome.
Quand le crime devient une extension du pouvoir politique, la frontière morale disparaît.
Et lorsque certains, dans les quartiers, voient ces chefs armés comme des protecteurs ou des pourvoyeurs, cela révèle un échec plus profond : l’État n’est plus la référence morale.
L’hypocrisie collective
Nous dénonçons la corruption sur les réseaux sociaux. Nous critiquons l’État. Nous parlons de changement.
Mais combien refusent réellement un avantage illégal lorsqu’il se présente ? Combien dénoncent publiquement un proche impliqué dans un détournement ? Combien refusent de voter selon l’argent reçu ?
La morale collective ne se décrète pas. Elle se pratique.
L’école, l’église et les médias : institutions affaiblies
Autrefois, certaines institutions servaient de garde-fous moraux. Aujourd’hui, l’école est politisée.
Certaines églises sont devenues des entreprises. Les médias sont parfois capturés par des intérêts financiers. Quand les institutions censées enseigner l’éthique deviennent elles-mêmes vulnérables aux compromis, la société perd ses repères.
Haïti n’est pas condamnée
Dire que la société valide les pratiques amorales ne signifie pas qu’elle est irrémédiablement perdue.
Cela signifie qu’un travail profond de refondation culturelle est nécessaire. La moralisation ne viendra pas seulement d’un nouveau président. Elle viendra d’un changement dans les comportements quotidiens :
– Refuser le pot-de-vin.
– Exiger des comptes.
– Cesser de glorifier les enrichissements douteux.
– Valoriser l’intégrité plutôt que l’astuce.
Une révolution intérieure
Haïti attend souvent un sauveur. Mais le véritable combat est intérieur.
Tant que l’amoralité sera perçue comme une intelligence sociale, tant que la ruse primera sur la droiture, tant que l’impunité sera tolérée au nom de l’appartenance politique ou communautaire, le cycle continuera.
Haïti n’est pas seulement une crise politique. C’est une crise morale. Et aucune intervention internationale, aucun accord politique, aucune transition ne pourra réparer ce que la société elle-même refuse de corriger.
La question n’est donc plus : qui dirige Haïti ?
La question est : quelles valeurs dirigeons-nous collectivement ?
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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