Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 10 février 2026
Selon Henry Wooster, les gangs en Haïti compteraient plus de 12 000 membres, dont 3 000 lourdement armés, aguerris, structurés, formant le noyau dur capable de tenir tête à l’État. Ce chiffre n’est pas anodin. Il n’est pas technique. Il est politique. Il est géopolitique. Il est accusateur.
Car 12 000 hommes armés dans un pays officiellement sous embargo sur les armes, dans un pays où la Police nationale manque de munitions, dans un pays où l’État peine à payer ses fonctionnaires, cela ne relève pas du miracle criminel. Cela relève d’un système. Un système où les armes ne poussent pas dans les jardins de Cité Soleil.
La mécanique des armes : un flux qui ne vient pas de Port-au-Prince
D’où viennent ces armes lourdes ? D’où viennent ces fusils d’assaut, ces munitions en quantité industrielle, ces armes automatiques capables de rivaliser avec des unités régulières ?
Les rapports successifs des Nations unies, les saisies spectaculaires opérées par la douane haïtienne, les interceptions au port de Miami et en Floride racontent une histoire constante : la majorité des armes illégales circulant en Haïti proviennent des États-Unis, principalement via la Floride.
Ce n’est pas une théorie. C’est une trajectoire.
Les gangs haïtiens ne fabriquent pas d’AR-15. Ils ne produisent pas de Glock en série. Ils n’ont pas d’usines clandestines d’armement lourd. Ils importent. Et qui contrôle les ports américains ? Qui contrôle les exportations ? Qui a la capacité technologique, financière et juridique d’interrompre ces flux ?
L’ambiguïté stratégique américaine
Les États-Unis affirment soutenir la stabilité d’Haïti. Ils financent des programmes de sécurité. Ils appuient des missions internationales. Mais dans le même temps : Les armes continuent de transiter. Les réseaux diasporiques servent parfois de relais logistiques. Les sanctions ciblent des politiciens haïtiens… rarement les fournisseurs d’armes à l’origine. La gangstérisation d’Haïti n’est pas qu’un effondrement interne.
Elle est le produit d’une interaction transnationale. Il existe une contradiction majeure : Washington condamne les gangs, tout en étant l’espace d’origine de leur puissance de feu.
3 000 hommes aguerris : une force paramilitaire déguisée
Trois mille hommes lourdement armés et expérimentés, cela ne constitue plus une simple criminalité urbaine.
Cela ressemble à une force paramilitaire fragmentée. Capable de : Bloquer des axes nationaux. Assiéger des commissariats. Paralyser des ports et des aéroports. Contrôler des quartiers entiers. Influer sur la transition politique. Nous ne parlons plus de banditisme. Nous parlons d’un rapport de force stratégique contre l’État.
La responsabilité haïtienne… et la responsabilité internationale
Oui, l’élite politique haïtienne a nourri les gangs. Oui, des secteurs économiques ont financé des groupes armés pour protéger leurs intérêts. Oui, la corruption a institutionnalisé la violence. Mais la question centrale demeure : Un pays sous embargo peut-il armer 12 000 hommes seul ?
La gangstérisation d’Haïti est aussi le symptôme d’une architecture géopolitique où la sécurité haïtienne reste dépendante de décisions prises ailleurs. Les États-Unis ne tirent peut-être pas les gâchettes. Mais ils contrôlent les robinets.
Et quand un robinet reste ouvert malgré les alertes, cela cesse d’être une négligence. Cela devient une politique.
Terrorisme ou criminalité ?
Lorsque des groupes armés : déplacent des centaines de milliers de civils, contrôlent des territoires, imposent des taxes illégales, attaquent des institutions publiques, créent un climat de peur généralisée.
Nous sommes au-delà du gangstérisme classique. Nous sommes dans une logique terrorisante. Et pourtant, ces groupes ne figurent pas officiellement sur certaines listes internationales d’organisations terroristes. Pourquoi ?
La désignation terroriste impliquerait : des mécanismes financiers plus sévères. Un contrôle plus rigoureux des flux d’armes. Une pression diplomatique accrue. Une responsabilité élargie.
12 000 hommes, mais un système derrière
Ce chiffre de 12 000 est un miroir. Il reflète : l’effondrement institutionnel haïtien. La complicité interne. Mais aussi l’hypocrisie internationale.
La gangstérisation d’Haïti n’est pas un accident. C’est une convergence. Convergence entre : Des élites locales prédatrices. Des trafics transnationaux. Une tolérance stratégique. Et un chaos utile.
Haïti, laboratoire de l’ambiguïté
Si 3 000 hommes lourdement armés peuvent défier un État de 11 millions d’habitants, c’est que le problème dépasse les frontières.
On ne stabilise pas un pays en envoyant quelques conseillers pendant que les armes continuent de circuler. On ne lutte pas contre le terrorisme en fermant les yeux sur son approvisionnement. On ne protège pas une démocratie en laissant prospérer sa militarisation criminelle. La question n’est plus : Combien sont-ils ?
La vraie question est : Qui les alimente ?
Et tant que cette question restera diplomatiquement délicate, Haïti restera militairement fragile.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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