7 février 2026
1986-2026 : 40 années de crise politique et de déchéance socioéconomique en Haïti
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1986-2026 : 40 années de crise politique et de déchéance socioéconomique en Haïti

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Par Robert Lodimus

    7 février 1986. Les États-Unis embarquent Jean-Claude Duvalier et sa famille dans un avion qui atterrit en France. Mettant ainsi fin à 29 ans de gouverne politique infernale, marquée par un lourd bilan en termes d’assassinats ciblés, de massacres et de disparitions forcées.

    Le soleil se levait timidement sur un pays moribond, impotent, qui commençait, enfin, à gazouiller le mot « LIBERTÉ ». François Duvalier avait réussi à enlever aux Haïtiens tous leurs droits citoyens. Il rédigea et appliqua lui-même une constitution qui bannissait le mécanisme de l’alternance de la présidence. La  constitution de 1964 qu’il imposa à la population craintive faisait de lui le nouvel empereur d’Haïti, avec le droit de nommer son successeur. Lorsque le dictateur, miné par la maladie, est décédé en 1971, c’était pour ainsi dire: « Le roi est mort…Vive le roi! » 

    Jean-Claude Duvalier, à l’âge de 19 ans, s’est retrouvé sans expérience politique, à moitié débile, à la tête du pays de Dessalines. Aidé de quelques criminels (Luc Désir, Albert Pierre alias Ti Boule, Luckner Cambronne…) qui étaient déjà à la solde de son père, il a dirigé les Haïtiens lui aussi d’une main de fer. L’assassinat crapuleux des trois élèves, Jean Robert Cius, Mackenson Michel, Daniel Israël, le 28 novembre 1985 dans la ville des Gonaïves, a moussé le soulèvement populaire qui a conduit aux événements du 7 février 1986. Les États-Unis ont résolu de confier le pouvoir à une junte civilo-militaire dirigée par le général « soûlard » et « bambochard », Henri Namphy. Dès le lendemain du départ de la famille Duvalier pour l’exil, la fièvre de retour s’est emparée de la diaspora haïtienne. Les exilés affluaient de toutes parts. Sur les murs de la capitale, on y observait une prolifération de caricatures colorées, surplombées de slogans pimentés : 

                       « Haïti Libérée… »

                       « Américains, allez-vous en de mon pays…! »

                       « La queue du   macaque est coupée… »

    Les persécutés d’hier étaient subitement devenus les nouveaux acteurs – il faut le reconnaître – de ces instants d’horreur et d’atrocité incontrôlables. Les sanguinaires, les bourreaux de ces 29 ans de cruauté politique, comme dans un conte de feu, étaient forcés d’endosser les manteaux de souffrance et de  frayeur, pour être conduits au bûcher ou à l’échafaud de l’expiation et de la vengeance. La peur changeait de camp. Les foules grisées dans la macération de frustration et de liesse détruisaient tout sur leur passage. Cette chasse aux sorcières, pareille aux dix plaies d’Égypte, avait semé la terreur du défoulement exubérant et vindicatif dans tous les départements géographiques du pays. Une odeur de chair humaine brûlée se mélangeait à l’air déjà insalubre des villes, des bourgs et des villages. C’était l’époque trépidante du « raché manyòk ou, bay tè a blanch… » (…arrachez votre manioc…, débarrassez nos terres…, et foutez le camp… à tout jamais!) Rome brûlait. Les Haïtiens contemplaient les ruines du château de Néron en jouant de la cithare. Le revers de l’histoire, quoi! Comme l’a si bien dit le curé dans le film de Roman Polanski, Tess d’Uberville : « De très haut, les puissants tombent! » 

   C’est dans cette atmosphère vaporeuse de massacre ciblé et de griserie de l’action vengeresse que les exilés venus de tous les coins de la planète déferlaient sur Port-au-Prince. Pour la plupart de ces individus, une rentrée triomphale après trois décennies de souffrances nostalgiques et d’errance en terre étrangère. Gérard Pierre-Charles figurait parmi eux.

Robert Lodimus

     M. Gérard Pierre-Charles, vous êtes revenu en Haïti à la faveur des événements du 7 février 1986 [1]?

Gérard Pierre-Charles

    Oui, je suis revenu de l’exil en avril 1986, c’est-à-dire deux mois après la chute de Jean-Claude Duvalier. J.ai fait ma valise et je suis rentré. J’avais tout laissé au Mexique : mes livres, ma carrière universitaire et professorale, aussi bien que ma famille. Je suis revenu en Haïti participer à cette bataille pour la démocratie. 

R.L. :

    Avec une vision particulière? Retourner pour faire quoi?

G.P.C. :

    Retourner pour participer à la construction de la démocratie.

R.L. :

    Expliquez-nous?

G.P.C. :

     Nous étions très conscients que la chute du régime en place ne signifiait pas l’éclosion de la démocratie. J’étais moi-même très clair à ce sujet. J’ai écrit en mars 1986, peu avant de rentrer, un article titré « La construction de la démocratie en Haïti ». Pourquoi?

R.L. :

    Dites-le nous vous-même?

G.P.C. :

    Pour des raisons bien précises… Je sentais que le duvaliérisme avait laissé beaucoup de ruines. D’abord, la ruine des mentalités; ensuite, celle causée par des plaques de pourrissements diagnostiquées dans les organes des sociétés d’État… En plus des structures politiques du duvaliérisme encore présentes dans le pays, différents groupes et organisations du secteur démocratique étaient revenus à la capitale avec des missions et/ou des influences divergentes. Je sentais qu’Haïti allait passer par une longue période de « transition démocratique ». À l’époque, je l’ai répété au cours de plusieurs entrevues accordées aux stations de radio et de télévision. Il fallait participer à la construction de la démocratie. Édifier la démocratie en termes de formation des individus, y compris les jeunes. Je parle de formation qui touche la construction des structures politiques, l’aménagement des plateformes de structures sociales… Enfin, tout ce qui constitue les éléments essentiels sans lesquels la démocratie n’arrive pas à évoluer et prospérer. 

R.L. :

     7 février 1986, c’est le commencement d’un grand espoir, le début d’un rêve de changement pour tous les Haïtiens qui ont souffert, d’une façon ou d’une autre,  des vingt-neuf ans du pouvoir politique dictatorial, répressif des Duvalier père et fils. Cependant, et jusqu’à présent, les attentes des masses populaires ne sont pas comblées sur les plans social et économique. Nous sommes en 1998. Il ne faut pas parler d’un pays qui stagne, mais qui recule; un pays qui marche à reculons; un  pays qui régresse à tous les niveaux. M. Pierre-Charles, à quoi faut-il attribuer cette décadence de la République d’Haïti? Par quoi faut-il commencer pour expliquer cette descente rapide, vertigineuse aux enfers?

G.P.C.

Là, je vous dirai que je ne suis pas d’accord. Je ne suis pas d’accord qu’Haïti ait régressé par rapport à l’époque des Duvalier. Ni avec ceux qui disent que l’Haïti de 1804, 1806, 1810 avait régressé par rapport à l’Haïti coloniale. La régression se fait dans un domaine déterminé, pour un secteur déterminé; mais en termes historiques, on ne pourrait pas dire que la société ait régressé.

R.L. :

    Prouvez-nous qu’Haïti n’a pas régressé?

G.P.C. :

    Non! Vous devriez prouver qu’Haïti a régressé…!

R.L. :

    Certains observateurs reconnaissent volontiers qu’Haïti était bien meilleure à l’époque des Duvalier sur le plan économique qu’aujourd’hui, parce que, selon eux, il n’y avait pas toute cette misère que nous constatons dans la société, disent ils…

G.P.C. :

    La misère sans doute s’est accentuée. C’est un phénomène qui est observé depuis des décennies avec la dégradation structurelle que vit Haïti au niveau de la production. En effet, le volume de la sous-traitance a diminué, mais il y a de nouveaux agents économiques dynamiques qui sont apparus. Il existe des changements dans l’économie qu’il convient d’évaluer dans tout effort de diagnostic de la situation économique. Pour moi, dire en termes absolus qu’Haïti a régressé, c’est admettre que la dictature convenait mieux à ce pays. Cela ne correspond pas à la réalité historique. Il faut essayer de détecter les nouveaux visages, les nouveaux acteurs, les nouveaux mouvements de développement économique. Par exemple, le développement même du système bancaire reflète un secteur d’accumulation de capitaux. Ce mouvement s’accompagne de phénomènes de dégradation. Port-au-Prince est devenu une ville immense avec une population dans un état déplorable, lamentable sur le plan économique et social. Là, on peut dire que c’est la prolongation d’une tendance de la crise structurelle qui était visible en 1986. Mais depuis, il n’y a pas eu d’investissement dans le pays.

R.L. :

     À cause de quoi?

G.P.C. :

     À cause, justement, de cette période de bouleversements sociaux.

R.L. :

     De l’instabilité politique?

G.P.C. :

     De l’instabilité politique, certes… Depuis 1986, il n’y a pas eu d’investissements privés directs. C’est le seul pays de l’Amérique latine qui, depuis 1986, dis-je, n’ait pratiquement pas reçu d’investissement. Cela constitue un des éléments de cette dégradation que l’on observe dans certains domaines. Et dans l’ensemble, durant douze ans, il n’y a pas eu non plus de politique économique. L’obsession vitale des Haïtiens se manifestait dans la lutte pour la démocratie. On a perdu dans certains domaines comme la sous-traitance. Dans d’autres par contre, il y a eu des mutations; cependant, dans la politique, les acquis sont manifestes.

R.L. :

     Quels sont ces acquis?

G.P.C. :

     Les acquis, dites-vous? Quels sont-ils? C’est le fait que nous puissions nous asseoir vous et moi, et parler ouvertement de démocratie et de régimes politiques, alors qu’à l’époque qui correspond au totalitarisme duvaliériste, il n’y avait pas cette possibilité là. Je crois que le peuple a grandi dans sa compréhension et dans son rôle d’acteur politique, dans sa participation à la vie active de son pays, et finalement, dans sa capacité critique même d’analyser le comportement de ses leaders. Je crois que ce sont les acquis importants en termes historiques qu’il faut signaler… fièrement.

R.L. :

Vous dites qu’Haïti n’a pas régressé. Cependant, nous constatons que tout va mal dans ce pays. Tout. Absolument tout. Le taux de chômage y est vertigineux. Seriez-vous prêt à dire que les temps, sur le plan économique, sont bien meilleurs qu’avant?

G.P.C. :

Vous savez, en cette matière, on ne peut pas insinuer que les choses sont noires ou blanches. C’est justement le propre de l’analyse scientifique de considérer dans chaque situation ses aspects positifs et ses aspects négatifs. On peut trouver des domaines où les indices de développement puissent être défavorables. Mais si on voit l’évolution de la société globale dans la combinaison de ses aspects politiques, sociaux, culturels, idéologiques, eh bien, on peut dire qu’il y a eu, dans le cadre de la crise structurelle, une mutation d’une période donnée caractérisée par le régime des Duvalier, jusqu’en 1986, à une nouvelle période.

R.L. :
Dans quel domaine Haïti aurait-elle régressé?

G.P.C. :

    Je vous répondrai, sans hésiter, la production globale, la sous-traitance. Si vous analysez la valeur des exportations D’Haïti… Les exportations diminuent, alors que les importations augmentent de façon considérable. On ne peut pas rentrer dans le manichéisme pour déclarer: ou c’est bon ou c’est mauvais. Il faut tout simplement suivre cette mutation de 1986 à 1998 qui se manifeste au niveau du régime économique et social. Il y a de nouveaux acteurs sociaux, politiques et économiques. Et de nouveaux phénomènes de société liés à l’émigration et à la mondialisation du mode de consommation. 

    L’important, c’est d’étudier, de bien comprendre ces accommodements. Et je crois que nous tous, nous faisons mauvaise route quand nous n’arrivons pas à comprendre cette mutation. Si on regarde simplement les indices de production qui ont baissé, on ne pourra pas expliquer comment Haïti arrive à survivre. Mais il y a des phénomènes nouveaux qu’il faut déceler. Il faut reconnaître que le processus de mutation entre l’époque du totalitarisme et la situation de liberté totale actuelle sur le plan économique et social crée des réalités différentes.

R.L. :

    En 1986, nous pouvons le dire, certains politiciens « ont vendu la  peau de l’ours avant même de l’avoir tué. » Ils ont confondu « insurrection » et « révolution ». Surtout dans les stations de radio. Les journaux et revues aussi. Pour ainsi dire,  le concept de « révolution » était utilisé à tort et à travers. Répétiez-vous également à cette époque, comme certains de vos collègues et adversaires politiques, qu’Haïti venait de faire une « révolution 1» avec le départ de Jean-Claude Duvalier?

G.P.C. :

    Je l’avais qualifiée de « période de construction de la démocratie ». Naturellement, en Haïti, on a parlé de la révolution de 1946 qui n’était pas une révolution. On a parlé de la révolution de 1957, qui n’en était pas une non plus. Certains parlent aussi de la révolution de 1986. 

      C’est justement un regard qui s’attache exclusivement à des changements dans le régime politique, dans le scénario des acteurs visibles. 

      J’avais moi-même compris que 1986 ouvrait un champ immense à la possibilité de construire le pays, défrichait un immense terrain à l’espoir. Il était très clair qu’il ne s’agissait pas simplement de changement d’un gouvernement à un autre gouvernement. C’était le début d’une longue période de transition qui allait conduire à des transformations réelles dans la société. 

      Au départ, c’est vrai, je percevais que ces transformations allaient être plus positives, mais dans l’ensemble, je n’ai pas vu 1986 comme « la révolution ».

R.L. :

    Quand on parle de ce février 1986, quand on parle d’acquis, on voit toujours la liberté d’expression. Mais la liberté d’expression n’est pas du tout suffisante pour parler de démocratie…

G.P.C. :

    Oui… Mais c’est un des éléments importants de la démocratie. Je crois qu’accéder à la liberté d’expression, se libérer de la peur ont représenté un gain énorme pour Haïti. N’oublions pas que durant ces années, nous étions tous « sous le cataplasme de la peur », pour répéter les mots célèbres d’Anthony Phelps. Depuis 1986, les nouvelles conditions sociales ont permis au moins de respirer. Ensuite, il y a eu une certaine participation politique.

R.L. :

    Je vous pose la question directement. Sans détours. Comment expliquez-vous l’échec du mouvement de février 1986?  C’en est un, à bien des égards, et il faut l’avouer, n’est-ce pas?

G.P.C. :

    Je ne sais pas ce que vous appelez « l’échec ». Je dis simplement que le mouvement de 1986 a été le commencement de la « déduvaliérisation » de la République d’Haïti. La chute de Duvalier est un acquis historique; le processus a continué. Pour moi, il faut mesurer les événements historiques à leur juste valeur.

R.L. :

    Êtes-vous vraiment  arrivés – je fais allusion aux politiques et aux politiciens – depuis tout  ce temps-là à « déduvaliériser » Haïti?

G.P.C. :

     Dans une certaine mesure, je crois que oui…

R.L. :

    Qu’est-ce cela veut dire « dans une certaine mesure »?

 G.P.C. :

    Dans la mesure où, premièrement, les organismes politiques ne correspondent plus, dans leur forme et dans beaucoup d’aspects de leur contenu, à ceux de l’époque des Duvalier… Fondamentalement, je me réfère aux organismes de répression. Par définition, un régime totalitaire se caractérise par le développement des forces répressives. Cela revient à dire qu’il y a des avancées positives. Il n’y a plus d’armée1 dans ce pays. Il n’y a plus de police répressive, caractéristique de l’époque, propre à l’époque dont nous parlons. La prison Fort Dimanche n’existe plus; ainsi que tout l’appareillage qui a constitué une des caractéristiques essentielles du régime duvaliériste. Deuxièmement, nous assistons à la construction graduelle des institutions démocratiques. Le processus est lent; la démarche est difficile… Je fais allusion à une en particulier qui a pour nom la « Présidence », et qui doit être régie par les règles de l’alternance démocratique. Une autre encore qui s’appelle le « Parlement » et qui malgré toutes ses faiblesses, reflète l’émergence d’un nouveau système politique. D’autres organes de l’État de droit, essentiels en démocratie, commencent à naître. Le système judiciaire reprend au fur et à mesure certaines de ses fonctions. Durant l’époque du duvaliérisme, le système judiciaire n’existait pratiquement pas. Pour moi, c’est le passage d’un « régime totalitaire » à un « régime démocratique ». Mais aussi, je le reconnais, il y a une vieille histoire du duvaliérisme avec toutes ses conséquences…

R.L. :

    Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui au niveau du système judiciaire? Tous les jours, les gens continuent de réclamer justice…

G.P.C. :

    Bon…! Il y a peut-être une insuffisance de « justice », et un manque d’observation des règles de « justice ». Mais la « justice » n’est plus au service de la répression comme avant. À une époque où les tribunaux n’existaient pas, tout se réglait à coup de pistolet.

R.L. :

    Et aujourd’hui?

G.P.C. :

    Aujourd’hui, vous pouvez parler. Je peux parler. Nous avons conquis un espace politique qui est le fruit de ces années de lutte auxquelles ont participé des centaines de milliers d’Haïtiens. Pour moi, c’est ce qu’il faut défendre, c’est de l’acquis réel.

    Vous savez, le propre de l’analyse politique, c’est de percevoir les nuances; c’est de constater les différences. On ne peut pas dire que c’est un changement de la « nuit » au « jour »; mais l’Haïti de 1998 est un pays où les gens peuvent s’exprimer librement. On peut dire que sa caractéristique essentielle, c’est la transition vers la démocratie, avec des acquis réels, et aussi des insuffisances réelles. Pour moi, c’est comme cela que le processus historique opère.

R.L.

     Merci M. Gérard Pierre-Charles.

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Commentaires

     Avant de quitter le pays, Jean Claude Duvalier – comme nous l’avons mentionné au début –, contraint par les puissances impériales, confiait le pouvoir au Général Henry Namphy. Rien n’avait vraiment changé dans la politique haïtienne. Toute la structure du système de dictature était conservée intacte…  

     Après le 7 février 1986, les marginaux du pays n’ont-ils pas continué à souffrir de la faim? Et même davantage. Le chômage explose. Certains individus ont même exprimé le regret d’avoir souhaité et contribué au départ de Jean-Claude Duvalier. Ce qui est, à notre avis, une grave entorse faite au passé historique d’un peuple dont les ancêtres se sont sacrifiés héroïquement pour la Liberté et la Justice. Car il ne faut jamais arrêter de le mentionner : le duvaliérisme est d’une nature diabolique. Il se révèle comme le pire cauchemar qu’une nation puisse vivre au cours de son existence terrestre. Aucune souffrance physique et psychologique dans la Caraïbe ne vaudra celle vécue par les Haïtiens de 1957 à 1986. Seulement, et là aussi il faut honnêtement le reconnaître, le renversement du gouvernement de Jean-Claude Duvalier n’a pas freiné, stoppé voire ralenti les bonds spectaculaires de la misère dans les bidonvilles et les campagnes de la République d’Haïti. Et cela, le dirigeant de l’OPL l’admet volontiers.

Pour l’histoire…

    Nous l’avons dit au départ, l’assassinat  des trois élèves dans la ville des Gonaïves a déclenché les dernières hostilités qui ont emporté la dynastie duvaliérienne. Ce crime odieux a ragaillardi les esprits léthargiques qui ont enduré en silence les méfaits, les exactions, les cruautés  des macoutes durant trois décennies. La population est sortie brusquement sous les effets de la domination et de l’aliénation. Elle a investi les châteaux, les forteresses, les villas, les « haciendas», et y a craché, comme un cyclope  endiablé,  la  foudre de sa colère et de  sa vengeance. 

    Les États-Unis, la France, le Canada et  les  autres  pays  qui  supportaient le gouvernement de Jean-Claude Duvalier étaient eux aussi dépassés par l’ampleur du mouvement. Inquiétés même. Au lendemain de l’effondrement de la présidence de Jean-Claude, les revendications des masses s’apparentaient  – et elles étaient interprétées comme telles – à un désir de « révolution ». Pour court-circuiter l’insurrection, le gouvernement américain est allé repêcher une vieille stratégie politique qu’il a appliquée dans d’autres pays, mais qui a échoué piteusement au Nicaragua en 1979. Voyant Anastasio Somoza Debayle et ses troupes sur le point d’être anéantis par les sandinistes, Jimmy Carter a demandé à ce dernier d’abandonner le pouvoir et de confier la direction du pays à son vice-président, Francisco Urcuyo Maliaños. Le gouvernement américain pensait que des changements physiques opérés dans le système éviteraient qu’il s’ébranlât. C’était comme si les Nicaraguayens n’avaient des problèmes qu’avec le clan des Somoza. Il a donc tenté de maintenir en place tout l’appareil structurel de la dictature, naturellement, en prenant soin d’éjecter du circuit le prédateur principal et sa famille immédiate. Le chef des sandinistes, Daniel Ortega a compris le stratagème. Il a menacé de refaire entendre la crépitation des mitraillettes, si l’imposteur désigné et mis en place par Washington refusait encore dans les heures qui suivaient de faire ses valises et de s’en aller. La CIA a obtempéré. Elle n’avait pas d’autres choix. En Haïti, le coup a réussi. Les États-Unis, la France, le Canada, et les autres puissances internationales alliées sont parvenus à prévenir l’éclatement du système politique duvaliérien en faisant partir Jean-Claude et en confiant le palais national à un Conseil National de Gouvernement (CNG), une junte civilo-militaire, composée de personnalités qui partageaient la même idéologie « macoutique », à l’exception, peut-être, de Me Gérard Gourgue qui a démissionné peu de temps après sa nomination. 

    Autres facteurs importants à considérer dans cet épisode historique, c’est cette lutte farouche interindividuelle ou interclanique pour l’accession au trône… qui a ouvert des brèches de faiblesse dans les remparts de la lutte. Les groupes politiques ont poussé comme de la mauvaise herbe. Par la suite, les observateurs dénombreront au moins 86 candidats à la présidence pour les élections de novembre 1987 avortées dans le massacre des votants à la ruelle Vaillant. En voulant exercer leur droit de vote après plus de trente ans, de simples citoyens ont pris rendez-vous avec la mort sans le savoir. Un drame inconcevable, une tragédie inimaginable, un cocktail de monstruosité, de cynisme et d’épouvante à la Corneille, à la Racine, qui dépassait l’entendement et l’imagination… Comme Benjamin Constant: « Nous avons vu se graver sur ces figures nobles et expressives les signes avant-coureurs de la mort… » À la veille des élections de 1987, des duvaliéristes frustrés laissaient clairement entendre qu’il y aurait du grabuge la journée du déroulement du scrutin. Ils ont proféré des menaces à l’encontre du Conseil Électoral Provisoire (CEP) qui a invalidé leur candidature, se basant sur l’article 295 de la nouvelle constitution haïtienne. C’est un Jean Robert Sabalat bouleversé qui est venu exprimer ses inquiétudes à la télévision nationale d’Haïti quelques heures avant l’ouverture des bureaux de vote. Effectivement, le Conseil Électoral Provisoire a dû interrompre le processus pour arrêter le carnage. Les massacreurs macoutes, qui ont utilisé les bras des forces armées, n’ont été ni inquiétés, ni poursuivis, ni arrêtés et punis !

    Il faut rappeler aussi le côté cocasse de l’affaire: chacun des candidats à ces élections était assuré par la Maison Blanche – le « Samuel » de la politique internationale – d’être couronné à la tête de la République. Ils sillonnaient le pays pour expliquer aux manifestants encore présents dans les rues que le général Henry Namphy était animé de « bonnes intentions ». « Il faut lui laisser le temps de réorganiser le pays », répétaient-ils avec insistance. « Rentrez chez vous, et faites confiance au général…! » Le travail de déracinement du système politique de 1957 entrepris fiévreusement par l’ensemble de  la population n’a donc pas été achevé. 

    Le système idéologique de François Duvalier a nettement inféodé le corps sociétal haïtien. Les événements du 7 février 1986 n’en sont pas venus à bout. C’est dans cette direction qu’il faut aller pour expliquer les causes probables de l’instabilité politique qui règne dans ce pays depuis le renversement de la dictature jean-claudienne. Le système auquel nous faisons allusion a traversé les phases importantes de sa survie. Il lui est presque impossible de modifier les structures pour répondre aux nouvelles contraintes des facteurs internes et externes. Donc, de plus en plus difficile pour lui de retourner à un équilibre fonctionnel après toutes ces années de turbulences sociales, économiques et politiques générées en Haïti par le mouvement insurrectionnel de février 1986. En conséquence, le système étatique a perdu sa capacité de se maintenir sur le long terme. Voici une liste des gouvernements à travers lesquels il a évolué :

a)   François Duvalier  (22 septembre 1957 – 21 avril 1971)

b)   Jean-Claude Duvalier (21 avril 1971 – 7 février 1986)

c)   Gén.  Henry Namphy (7 février 1986 – 7 février 1988)

d)   Leslie F. Manigat  (7 février 1988 – 20 juin 1988)

e)   Gén. Henry Namphy  (20 juin 1988 – 17 septembre 1988)

f)   Gen. Prosper Avril  (17 septembre 1988 – 10 mars 1990)

g)  Gen. Hérard Abraham  (10 mars 1990 – 13 mars 1990)

h)  Ertha Pascal Trouillot  (13 mars 1990 – 7 février 1991)

i)  Jean Bertrand Aristide  (7 février 1991 – 30 septembre 1991)

j)   Raoul Cédras  (1er octobre 1991 –  8 octobre 1991)

k)   Joseph C. Nérette  (8 octobre 1991 – 19 juin 1992)

l)   Raoul Cédras (15 juin 1993 – 12 mai 1994)

m)  Émile Jonassaint (12 mai 1994 – 12 octobre 1994)

n)  Jean-Bertrand Aristide (12 octobre 1994 – 7 février 1996)

o)   René Préval  (7 février 1996 – 7 février 2001)

p) Jean-Bertrand Aristide (7 février 2001 – 29 février 2004)

q)  Boniface Alexandre (29 février 2004 – 14 mai 2006)

r)  René Préval (14 mai 2006 – 14 mai 2011)

s) etc.

    Le duvaliérisme, en tant que système politique, a atteint les limites de sa course. Il n’est plus capable de se reproduire. Il attend un remplaçant… La thèse d’Ilya Prigogine, surtout connu pour « les structures dissipatives et l’auto organisation des systèmes » a permis également aux économistes de mieux comprendre les problèmes auxquels est confronté depuis quelque temps le capitalisme mondial. C’est ce vide de système à combler qui occasionne toutes ces situations de turbulences politiques qui, elles-mêmes, déséquilibrent la société haïtienne. Haïti est un pays en crise. 

Robert Lodimus

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