Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 07 février 2026
Il ne surgit pas par hasard, il s’impose par opportunisme. Alix Didier Fils-Aimé est un produit pur de la crise haïtienne : un homme façonné par le vide institutionnel, nourri par la transition et renforcé par la faiblesse volontaire de ceux censés gouverner. Dans un pays à genoux, il avance avec deux chapeaux solidement arrimés : Premier ministre par arrangement politique, acteur influent du secteur économique par trajectoire personnelle. Cette dualité n’est pas une coïncidence, c’est une arme.
Il a tout dans sa main. La politique, parce qu’il tient l’exécutif dans une période où l’exécutif n’a plus de garde-fous. L’économie, parce qu’il en connaît les circuits, les intérêts et les dépendances. L’intellect, parce qu’il campe autour lui de fins lettrés comme consultants et responsables de protocoles, maîtrise le discours lisse, technocratique, calibré pour plaire aux chancelleries étrangères. Face à un Conseil présidentiel de transition (CPT) rongé par le cynisme, l’avarice et l’absence totale de sens historique, Fils-Aimé n’a pas résisté au système : il l’a disséqué, compris et exploité. Là où d’autres se sont contentés de miettes, lui a tout raflé.
Mais l’homme à deux chapeaux en porte un troisième, plus discret, plus stratégique : celui de protecteur zélé des intérêts américains en Haïti. Dans une République où la souveraineté n’est plus qu’un mot vidé de sa substance, Alix Didier Fils-Aimé s’est imposé comme l’interlocuteur idéal de Washington. Prévisible, docile sur les grandes lignes, rassurant pour les investisseurs et les agendas géopolitiques. Il parle la langue que les Américains aiment entendre : stabilité avant justice, ordre avant démocratie, continuité avant rupture.
Sous son leadership, rien ne dérange réellement les intérêts étrangers. Pas de remise en question sérieuse des accords léonins, pas de discours ferme sur la souveraineté économique, pas de volonté affichée de rompre avec la logique de dépendance. La crise sécuritaire devient un argument diplomatique, la misère un prétexte humanitaire, et la transition un espace de gestion contrôlée au bénéfice des puissances tutélaires. Haïti n’est plus un État à reconstruire, mais un territoire à stabiliser selon des priorités qui ne sont pas celles du peuple.
Le CPT, censé être une boussole nationale, s’est transformé en marché politique. Un espace de marchandage, de compromissions et de calculs à courte vue. Dans ce décor de décadence institutionnelle, Fils-Aimé a joué la carte du plus malin : profiter de la cupidité des uns, de la lâcheté des autres et de l’absence totale de projet national. Pendant que les conseillers s’enfermaient dans des querelles stériles, lui consolidait un pouvoir hybride, opaque, sans frontière claire entre l’État, les affaires et les intérêts étrangers.
C’est là que réside le véritable danger. Un Premier ministre qui gouverne tout en protégeant des intérêts économiques et géopolitiques extérieurs n’est pas un chef de gouvernement : c’est un gestionnaire de tutelle. Haïti n’est plus dirigée, elle est administrée sous surveillance. La transition n’est plus un passage vers la souveraineté, mais un sas de contrôle où l’on veille à ce que rien ne change vraiment.
Fils-Aimé ne dérange pas le chaos, il l’organise. Il ne combat pas l’effondrement, il le rend compatible avec les attentes internationales. Car le désordre, en Haïti, est devenu une ressource stratégique. Tant que le pays reste faible, fragmenté et dépendant, les hommes à plusieurs chapeaux prospèrent, et les puissances étrangères sécurisent leurs intérêts sans effort.
Or Haïti est prisonnière d’un labyrinthe mortel. Chaque jour sans rupture, sans acte de souveraineté, sans courage politique, est une condamnation collective. Le peuple n’attend plus des équilibres diplomatiques ni des discours polis. Il exige la sécurité, la dignité, la reconquête de l’État. Et cela suppose une intransigeance que l’homme à deux — voire trois — chapeaux ne peut incarner.
La question n’est donc plus de savoir si Alix Didier Fils-Aimé est habile ou intelligent. Elle est autrement plus grave : sert-il Haïti ou la gère-t-il au profit d’intérêts qui la dépassent ? Tant que cette ambiguïté persistera, le pays restera enfermé dans son labyrinthe, pendant que quelques-uns, protégés et alignés, continueront d’en exploiter les détours.
Haïti ne se relèvera pas avec des protecteurs d’intérêts étrangers déguisés en dirigeants nationaux.
Elle se sauvera le jour où gouverner cessera d’être une fonction de gestion sous tutelle et redeviendra un acte de courage, de rupture et de fidélité exclusive à la nation.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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