2 février 2026
Haïti : quarante ans d’illusions démocratiques, combien encore à sacrifier ?
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Haïti : quarante ans d’illusions démocratiques, combien encore à sacrifier ?

Le temps passe vite. Les jours se succèdent. En Haïti, le gaspillage du temps n’est plus un accident: il est devenu une constante politique.

Depuis quarante ans, les politiciens haïtiens, avec l’appui ou la complaisance d’une partie de la classe économique, ont sacrifié le rêve de mieux-être de deux générations d’hommes et de femmes. Ce sacrifice s’est fait sur l’autel du désespoir, de la honte et de l’humiliation, laissant un pays exsangue, sans cap clair, prisonnier de ses contradictions.

En février 1986, le cri « À bas la dictature! » résonnait comme une promesse de renaissance. La dictature était perçue comme le grand dinosaure, responsable de tous les maux du pays. Haïti semblait alors prête à respirer un air nouveau, à embrasser la démocratie, à vivre la liberté de parole. Ces mots, porteurs d’espoir, donnaient l’illusion qu’un simple changement de régime suffirait à transformer profondément la société.

Mais la démocratie ne se limite pas seulement à la liberté d’expression. Elle repose sur un ensemble cohérent de droits et d’institutions : le droit à l’éducation pour tous, au travail, à la santé, au logement, à la justice et au respect strict des lois. Or, au lieu de consolider ces fondations, Haïti a progressivement basculé dans ce que l’on pourrait qualifier de démocratie de façade, voire de démocratie de bamboche. La parole y est devenue un substitut à l’action, et le bruit des discours a remplacé les politiques publiques.

Aujourd’hui, cette dérive a produit une confusion profonde. En Haïti, il devient difficile de distinguer la vérité du mensonge, tant ce dernier circule librement, maquillé en vérité officielle ou en opinion militante. Cette confusion, loin d’être innocente, alimente la méfiance, l’instabilité et la paralysie collective.

Le plus inquiétant est que cette situation ne concerne pas uniquement les acteurs politiques traditionnels. Elle implique aussi une frange d’intellectuels, de leaders d’opinion et de défenseurs autoproclamés des droits humains qui, par opportunisme, silence ou aveuglement, participent à la dégradation du débat public. Ces « intellectuels de trompe-l’œil », qui se présentent comme des apôtres de la lumière, contribuent parfois, consciemment ou non, à la descente vertigineuse du pays dans l’abîme de l’incertitude et de la peur.

Pourtant, au matin du 7 février 1986, l’espoir était sincère. Les Haïtiens aspiraient à un État de droit où nul ne serait au-dessus de la loi ; à un système éducatif capable de former des citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs; à une économie offrant à chacun la possibilité de vivre dignement de son travail. Quarante ans plus tard, le constat est sévère : les choix opérés par les élites politiques et économiques ont conduit Haïti dans une impasse historique. Et, fidèle à une tradition bien ancrée, les responsables se dédouanent en accusant des forces extérieures ou de supposés ennemis de la nation.

Mais le mal haïtien ne vient-il pas aussi de l’intérieur ? De notre division chronique, entretenue depuis plus de deux cent vingt-deux ans (1804-2026)? De l’incapacité persistante de nos leaders politiques, économiques et intellectuels à construire un véritable système démocratique fondé sur l’alternance, la responsabilité et le respect des règles communes?

À l’approche du 7 février 2026, les mêmes scénarios se répètent. Les propositions de « sauvetage » du pays se multiplient, portées par de nombreuses organisations politiques et de la société civile dont les programmes se ressemblent souvent, mais qui se déchirent autour des questions de leadership et de contrôle. Chaque groupe se proclame détenteur de la solution miracle. Pendant ce temps, les luttes entre différentes franges du pouvoir de facto entretiennent le doute et font planer la menace d’une reproduction des erreurs du passé.

La question devient alors inévitable : Haïti peut-elle se permettre une seconde période de quarante années de mauvais choix et de décisions politiques maladroites ? Combien de temps encore le pays survivra-t-il dans l’incertitude ? Combien de générations d’hommes et de femmes seront-elles sacrifiées, en Haïti comme dans l’exil — ces migrants contraints à la fuite, souvent victimes de préjugés liés à leur couleur de peau, leur accent et leur quête légitime de dignité par le travail?

Face à cette réalité, l’enjeu n’est plus seulement de dénoncer. Il s’agit désormais de rompre avec la complaisance, de refuser la répétition et de poser, enfin, les bases d’un engagement politique et citoyen à la hauteur des sacrifices déjà consentis.

Il est temps de bâtir Haïti sur une base de démocratie solidaire, intelligente et humaniste a l’horizon 2054 dans un projet de société définissant les objectifs du développement durable sur une période d’évaluation de vingt cinq ans.

Les objectifs du développement durable d’Haïti (ODDH) à l’horizon 2054, un document en fin de préparation par l’Initiative Citoyenne pour le Changement dans le cadre de la redéfinition de l’Etat haïtien dans une conférence nationale haïtienne.

Reynald Orival
Citoyen haïtien et caribéen engagé, président de l’Initiative Citoyenne pour le Changement

Jean Robert Jean Noel, Vice-président de l’Initiative Citoyenne pour le Changement

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