Auteur : Ralf Dieudonné JN MARY
En Haïti, nous savons renverser.
Nous savons crier.
Nous savons bloquer les routes, remplir les rues, faire trembler le pouvoir.
Nous savons aussi attendre longtemps, trop longtemps, pendant que nos vies restent suspendues, pendant que nos enfants grandissent dans l’incertitude et que nos jeunes apprennent très tôt à ne plus espérer ici.
Mais savons-nous construire l’après ?
Le peuple haïtien a faim de justice, faim de stabilité, faim de dignité.
Il a faim de cohérence entre les paroles et les actes, faim d’un pays où l’avenir ne se décide pas sans lui.
Il ne réclame pas seulement le départ d’un dirigeant, il réclame un avenir.
Et si nous sommes ici aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre un homme ou un régime, mais pour défendre notre responsabilité collective face à l’histoire.
Responsabilité qui commence par une vérité difficile à admettre : nous avons souvent laissé faire, nous avons parfois applaudi avant de nous taire, nous avons trop souvent regardé l’histoire passer en pensant qu’elle se ferait sans nous.
Alors je vous pose une question, simple mais dérangeante : À quoi sert de chasser un chef d’État, si c’est pour livrer notre avenir à l’improvisation ?
Tant que nous refuserons d’exiger la responsabilité, même en période de transition, Haïti tournera en rond.
La culture du renversement sans vision
Pour comprendre ce cercle vicieux, il faut d’abord regarder nos habitudes politiques en face.
En Haïti, nous avons développé une habitude dangereuse : nous voulons que le pouvoir tombe, sans jamais préparer ce qui doit se lever à sa place.
Ce réflexe n’est pas nouveau, mais il devient de plus en plus coûteux. Il coûte du temps, il coûte des vies, il coûte des générations entières condamnées à recommencer les mêmes luttes sans jamais voir l’issue.
Nous protestons, nous exigeons le départ,
mais rarement demandons-nous : qui après ? avec quel plan ? pour quel projet national ?
Résultat : presque chaque renversement débouche sur un gouvernement de transition, chargé, en théorie, d’organiser des élections.
Mais l’histoire récente nous montre que la théorie et la pratique ne coïncident presque jamais.
En pratique, nous savons ce qui se passe.
Les acteurs de la transition arrivent sans programme clair, prennent des décisions majeures sans consultation populaire,
gèrent le pays comme une salle d’attente…pendant que le peuple regarde, résigné.
Et cette résignation devient peu à peu une norme, jusqu’à ce que l’anormal nous paraisse normal.
Le problème n’est pas seulement qui assure la transition, le problème, c’est notre silence collectif face à leur irresponsabilité.
Silence souvent justifié par la fatigue, la peur, le découragement, ou par cette phrase que nous répétons trop vite : « ce n’est qu’une transition ».
Une transition n’est pas une pause morale.
Une transition n’est pas une autorisation à gouverner sans rendre de comptes.
Exercer le pouvoir, même temporairement, reste exercer le pouvoir sur des vies humaines, sur l’avenir d’un peuple.
Deux poids, deux mesures.
Cette confusion entraîne une injustice majeure dans notre manière de juger les dirigeants.
Regardons la réalité en face.
Un chef d’État élu, après quelques mois ou quelques années au pouvoir,
maigrit, vieillit, porte sur son visage le poids de la charge.
Pourquoi ?
Parce qu’il sait que le peuple l’observe,
parce qu’il sait qu’il a promis,
parce qu’il sait qu’il devra répondre.
La pression populaire devient alors un rappel constant de la responsabilité.
Mais ceux qui gouvernent en transition ?
Ils sont souvent détendus.
Bien portants.
Sereins.
Pourquoi ?
Parce qu’ils savent quelque chose que nous refusons d’admettre :
le peuple haïtien ne traite pas une transition comme un vrai gouvernement.
Pendant ce temps,
ils touchent leurs salaires,
jouissent des privilèges,
exercent le pouvoir sans la pression de la responsabilité.
Un pouvoir sans pression citoyenne devient toujours un pouvoir irresponsable, et l’irresponsabilité, quand elle devient normale, devient un poison lent pour la nation.
Le vrai problème :
Nous disons souvent : « le peuple est silencieux ».
Mais soyons honnêtes :
ce n’est pas le silence le problème, c’est une conscience qui dort.
Et cet ennemi-là est le plus dangereux : la normalisation de l’irresponsabilité.
Quand l’irresponsabilité devient acceptable, plus personne ne se sent obligé de bien faire.
Dormir pendant qu’on décide sans nous.
Dormir pendant qu’on hypothèque l’avenir.
Dormir pendant que l’histoire s’écrit sans responsabilité.
Chaque période d’endormissement collectif se paie toujours plus tard, par l’exil, par la misère, par des rêves abandonnés qui ne reviendront jamais.
Récapitulons :
- Renverser sans plan est une impasse.
- Accepter l’irresponsabilité en transition est une faute.
- Le silence citoyen nourrit l’échec national.
Et nous faisons tous partie de cette équation. À partir de maintenant, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.
Alors, permettez-moi une dernière image.
Au MUPANAH, le Musée du Panthéon National Haïtien, les portraits de nos présidents sont exposés.
Ils entrent dans la mémoire officielle de la nation.
Mais toute mémoire est aussi un choix.
Et si, demain, nous changions les règles ?
Et si aucun portrait n’était exposé pour un dirigeant irresponsable ?
Et si l’ingérence étrangère devenait une disqualification morale ?
Et si aucun chef d’État n’était honoré s’il n’a pas fait le choix clair d’Haïti pour sa propre famille ?
Et si, pour avoir son portrait au MUPANAH, chaque dirigeant devait présenter la liste de ses réalisations ?
Et si certains noms disparaissaient de nos livres d’histoire ?
Alors peut-être comprendront-ils que l’histoire ne se mendie pas, elle se mérite.
Peut-être alors comprendront-ils que gouverner Haïti n’est pas un privilège,
mais un jugement permanent de la conscience nationale.
Haïtiens, réveillons notre conscience.
Exigeons la responsabilité en tout temps, en transition comme en mandat constitutionnel.
Car un peuple qui n’exige rien
finira toujours par recevoir n’importe quoi.
Un peuple qui se réveille, en revanche, devient ingouvernable par l’irresponsabilité.
Et la vraie question demeure : Quelle place voulons-nous laisser à ceux qui dirigent aujourd’hui… dans l’histoire de demain ?
Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune.

