
par Marthe Rabbiosi
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… » Ce vers célèbre sied parfaitement à Clément II BENOÎT qui, après dix années d’absence dans les librairies, revient avec un nouveau recueil intitulé Alphabet intime. Ce retour marque une étape importante dans son parcours, comme une traversée intérieure qui trouve enfin son port d’attache dans la poésie.
Clément II BENOÎT est également l’instigateur de Livres en Liberté, une initiative culturelle qui vise à rendre la lecture accessible au plus grand nombre. Livres en Liberté bénéficie du soutien inestimable de l’Ing. Kénold Décimus de Mme Marie Petuelle Mombrun Dubuisson et de Me E. Jean Baptiste Brown et de Hugues Josué qui accompagnent ce projet dans sa mission de diffusion et de démocratisation du livre.
Ce livre s’inscrit dans une œuvre déjà riche. Avant Alphabet intime, Clément II BENOÎT avait publié Tach Solèy en 2011, un recueil vibrant de lumière et de chaleur, ainsi que Koulè lapli en 2015, qui lui valut le prestigieux prix de poésie créole Dominique Batraville de la ville de jacmel .Ces recueils témoignent de son attachement à la nature, aux couleurs et aux rythmes de la vie haïtienne, et ils annonçaient déjà la profondeur intimiste qui se déploie dans son dernier ouvrage.
Dans Alphabet intime, la nuit devient métaphore de la solitude. Le poète emprunte « le chemin de la nuit » pour traduire l’expérience intime de l’absence. Le lit, « maudit », se transforme en espace de désolation où les rêves d’enfance se dispersent comme des éclats perdus. La voix poétique se dédouble : « Je ne suis plus moi-même », confesse-t-il, révélant la fracture intérieure que provoque le manque. La berceuse, symbole de douceur et d’harmonie, s’efface, entraînant avec elle la mémoire des jours heureux, jusqu’à l’oubli de son propre anniversaire. La solitude est décrite comme un enfer, mais l’espoir demeure fragile : celui de « ne pas rater le premier chant du coq », image d’une renaissance possible, d’un matin réparateur des heures « volées, gaspillées ». Ce fragment oscille entre désespoir et désir de recommencement, donnant à la nuit une dimension tragique et rédemptrice.
L’histoire de ce recueil porte en elle une profondeur intimiste. Clément II BENOÎT en a esquissé les premières lignes en Côte d’Ivoire, aux côtés de Mme Marthe Rabbiosi Déesse de la beauté , lors d’une pause dans un restaurant le Poète parlait de Géraldine où les mots se mêlaient aux rires. Dans cet instant de complicité, il lui confia : « Je sens que ces alphabets sont intimes, et c’est ainsi que le titre est né. »
La muse, quant à elle, s’ancre dans la mémoire des lieux et des instants. La première rencontre à l’aéroport de Port- de Paix , devient le point de départ d’une possession totale : l’être aimé « habite tous les compartiments du corps ». L’amour se fait envahissant, organique, presque vital. Le cœur réclame sans cesse cette présence, nourri par la nostalgie des mots. La deuxième rencontre intensifie cette expérience : le temps se dilate, « plus d’un siècle » est nécessaire pour mesurer les « mille et une couleurs » des caprices de l’autre. Enfin, l’équilibre est trouvé entre les amours éphémères et l’instinct bouillonnant, dans un lit « drapé d’arc-en-ciel », image flamboyante qui associe la sensualité au merveilleux.
Alphabet intime déploie une poésie de tension où la corde devient symbole du désamour et de l’étouffement, révélant un amour qui n’est plus effroi mais désenchantement. Les « crépuscules affamés » et les « éternités non dévoilées » traduisent une temporalité sombre, où l’infidélité apparaît comme une avance de phase, une vérité paradoxale de l’amour. Enfin, la fragilité humaine se dévoile dans la fièvre des nuits sans l’autre, où l’absence se fait brûlure et la solitude, vertige intime.
Marthe Rabbiosi



