Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 23 janvier 2026
Deux docteurs, deux parcours, une même tentation du pouvoir provisoire
Ils aiment rappeler leurs titres. L’un brandit son doctorat comme un gage de rigueur intellectuelle, l’autre son doctorat honoris causa comme une consécration populaire. Claude Joseph et Moïse Jean-Charles se veulent des hommes au-dessus de la mêlée, des figures de rupture, des voix du salut national.
Pourtant, derrière les diplômes et les discours, se cache une tentation commune : celle du pouvoir sans mandat, du pouvoir sans échéance, du pouvoir sans sanction électorale. Ils ne réclament pas le pouvoir, disent-ils. Ils réclament du temps. Mais en politique haïtienne, le temps est la forme la plus sournoise du pouvoir.
La transition, d’exception constitutionnelle à norme politique
Ce qui devait être une parenthèse est devenu une culture. Depuis des décennies, Haïti vit sous régime transitoire permanent. Claude Joseph et Moïse Jean-Charles s’inscrivent pleinement dans cette tradition malsaine, en faisant de la transition non plus un mécanisme de sortie de crise, mais une stratégie de maintien dans l’arène.
Deux ans de transition supplémentaires : voilà leur revendication centrale. Deux ans arrachés au calendrier constitutionnel, deux ans soustraits au verdict populaire. Dans un pays où un mandat présidentiel dure cinq ans, ces deux années représentent, dans les faits, un quasi-mandat, avec tous les attributs du pouvoir exécutif, mais sans la légitimité démocratique.
Deux ans de transition, deux ans de dépenses sans cap
Ce que Claude Joseph et Moïse Jean-Charles omettent soigneusement de dire, c’est le coût réel de leur projet. Deux ans de transition, ce sont des budgets votés à huis clos, des marchés publics attribués dans l’urgence, des fonds internationaux consommés sans mécanismes solides de contrôle.
La transition devient une mangeoire institutionnelle. Ministères pléthoriques, conseillers en surnombre, missions à l’étranger, per diem, contrats de complaisance. Les deniers publics, déjà exsangues, sont aspirés par une machine étatique sans direction stratégique. Pendant ce temps, l’hôpital public s’effondre, l’école se privatise par défaut, la route devient un luxe, et la sécurité un mirage.
Le discours de la peur comme arme politique
Pour justifier leur soif de temps, les deux docteurs brandissent la peur. Peur des élections. Peur du peuple armé de son bulletin de vote. Peur du chaos qu’ils contribuent pourtant à entretenir.
« Le pays n’est pas prêt », répètent-ils en chœur. Mais quand le sera-t-il, si ceux qui prétendent le préparer vivent du désordre ? La transition devient alors un cercle vicieux : on prolonge le provisoire au nom de l’instabilité que ce provisoire alimente. C’est une logique de pyromanes déguisés en pompiers.
Le tandem : diplomatie feutrée et radicalisme calculé
Claude Joseph rassure l’international avec son langage policé, ses références académiques, sa posture d’ancien chef de gouvernement reconnu dans les salons diplomatiques. Moïse Jean-Charles, lui, joue la carte de la radicalité, de la colère populaire, du rejet viscéral des élites traditionnelles.
En apparence opposés, ils sont en réalité complémentaires. L’un ouvre les portes, l’autre occupe la rue. L’un parle de stabilité, l’autre de rupture. Mais la finalité est identique : prolonger la transition, retarder l’échéance électorale, conserver une centralité politique sans passer par le suffrage universel.
L’homme haïtien, variable d’ajustement de l’ambition politique
Pendant que ces stratégies s’élaborent, l’homme haïtien continue de payer le prix fort. Il fuit par la mer, il s’entasse aux frontières, il tombe sous les balles des gangs, il survit dans l’économie informelle. Il n’a ni le luxe du provisoire, ni la patience des discours.
Chaque année de transition supplémentaire est une année de vie arrachée à des millions de citoyens. Une année sans sécurité, sans emploi, sans horizon. L’hécatombe n’est pas seulement physique, elle est sociale, morale, psychologique.
La faillite morale des élites transitoires
Le drame haïtien n’est pas l’absence d’intellectuels ou de militants. Il est leur incapacité à rompre avec la rente de la crise. Claude Joseph et Moïse Jean-Charles, malgré leurs différences, incarnent cette faillite morale : celle d’élites qui parlent au nom du peuple mais refusent de s’en remettre à son jugement.
À force de transitions interminables, la démocratie devient un concept abstrait, vidé de sa substance. Et le peuple, réduit au rôle de spectateur de sa propre tragédie, s’enfonce dans le désespoir.
Deux docteurs face à l’histoire
L’histoire haïtienne est sévère avec ceux qui confondent mission nationale et ambition personnelle. Claude Joseph et Moïse Jean-Charles peuvent encore choisir : être les artisans d’une transition brève, claire, strictement encadrée, ou rester dans les annales comme deux docteurs qui auront prescrit au pays un remède pire que le mal.
Car à force de prolonger la transition, c’est l’homme haïtien lui-même que l’on sacrifie.
Et aucune thèse, aucun titre honorifique, ne lavera cette responsabilité.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
WhatsApp +50937186284

